Littérature Etrangère

Hillbilly Élégie de J.D Vance, humiliés et offensés dans l’Amérique de Trump

Ecrit par Nicolas Houguet

Comment est-ce arrivé ?

Telle est la mélopée que l’on se murmure depuis l’élection de Donald Trump. On pourra se désoler, agonir ses électeurs d’invectives, d’insultes et de noms d’oiseaux.

Bien peu nous a été donné pour comprendre le phénomène. Le candidat de la « rust belt » ou des « white trash ». Étiquettes au mieux un peu méprisantes et, au pire, totalement vides de sens. On s’aperçoit qu’on ignore une partie de la population, pas seulement aux États-Unis. Qu’on la toise, qu’on la paternalise, qu’on la misérabilise pour nous conforter dans notre bonne conscience.

Hillbilly Élégie de J.D Vance, paru chez Globe Éditions, vient atomiser les clichés et les idées reçues.

Hillbilly Élégie/J.D. Vance/Éditions Globe

En premier lieu parce que l’auteur y parle des siens (sa famille, ses voisins), de toute sa généalogie (de ses ancêtres irlando-écossais) sans aucune complaisance et sans aucun pathos. Le fait est qu’il vient de là, qu’il est l’un de ceux pour qui l’ascenseur social a fonctionné, il a outrepassé sa classe. Il a étudié à Yale.

Mais ses racines sont dans le pays des Hillbillies (les « péquenauds », pourrait-on traduire), entre l’Ohio et le Kentucky, dans les Appalaches.

Pour lui, ce ne sont pas des statistiques, ce sont des visages. Ce sont des souvenirs. Sa mère totalement instable et presque dangereuse. Son père qui les a abandonnés tôt. Sa sœur adorée. Ses grands parents (papaw et mamaw). Les querelles. La violence omniprésente. L’alcool. L’addiction. L’inculture. La détresse. Le racisme. La fainéantise et la colère. La haine ordinaire contre les politiques. L’état. Le dégoût. Le chômage. La bataille permanente même si elle semble perdue d’avance.

Vance donne leur voix à ceux que l’on ne connaît pas, que l’on ne peut pas connaître. On ne les voit pas. Au mieux, on leur fait la leçon pour les amender, on veut les réhabiliter, les sortir de leur chaos. Or, ils ne le veulent pas forcément. La réalité est crue, et même cruelle, et on a bien souvent l’impression de destins perdus, irrécupérables. Proche d’un état sauvage, négligé et d’un abandon universel. Une middle class ouvrière sacrifiée après le déclin des industries (fondées sur la métallurgie et le charbon) qui créaient des emplois. Une société en panne et à contresens, dont on se demande bien ce qui pourrait la faire redémarrer.

Un pays se définit surtout par ses invisibles et ses inaudibles. Ces forces souterraines qui œuvrent en lui, beaucoup plus profondément qu’on ne le soupçonne.

Ce sont des trajectoires depuis longtemps tracées, des dérapages depuis longtemps incontrôlés, des paradoxes et de l’absurde aussi. Des vies mises sous le tapis de nos certitudes. De l’humanité qui se débat ou qui renonce et qu’on laisse de côté. Au bout de tout ça, éclate parfois la rage, comme une éruption volcanique, une colère si longtemps contenue et si désordonnée que bien souvent, elle frappera avant tout ceux qui la déchaînent. Ceux qui se victimisent.

J.D Vance est conservateur, paraît-il. Et il fait entendre une voix un peu divergente, inhabituelle. Sans pathos. Car s’il est tendre avec ses semblables, il est loin de les absoudre. Le tableau qu’il dresse est même par moments celui d’une réalité assez noire. Comme on l’a rarement vue d’ailleurs (excepté au cinéma dans Winters Bone de Debra Granik, notamment).

Très vite, on se retrouve devant ce roman comme devant un témoignage, presque une étude sociologique par moments, un document qui porte en lui ce quelque chose de pourri dans le royaume. Cette élégie nous force à contempler ceux sur qui habituellement on passe, ce silence très éloigné des villes qui concentrent les lumières et les richesses. On visite ces existences comme des zones sinistrées, des endroits où la violence peut se déchaîner au moindre mot. Les endroits où l’on se bat, les familles où l’on crie. Ceux qu’on ne voit pas souvent à la télévision, sinon pour s’en moquer. On est dans un roman de lutte des classes. Ça pourrait être celui de n’importe quelle minorité au fond.

Ce qui demeure de la lecture, c’est quelque chose d’inattendu. Pas si loin des Raisins de la Colère de Steinbeck, finalement. Mais ici, c’est plus âpre. C’est le désespoir des lendemains d’utopie. C’est de la tendresse, de la bienveillance et de l’empathie. C’est de la désillusion. Les exclus du rêve Américain. Et le regard d’un « self made man » qui se souvient de ses origines.

À défaut de la partager, on la comprend, la colère, du moins on peut l’entendre, la frustration. Et la perte de repères aussi (la plupart de ces gens, à l’image du grand-père, étaient jadis démocrates, avaient une vision claire de leur place dans la société). Il est toujours facile d’être généreux et noble d’esprit quand on est bien au chaud, le ventre plein et à distance. On pourrait ressentir dans ce contexte cette même violence, avoir ces mêmes réactions de bêtes sauvages.

Ici, ce qui fait la grandeur de son récit, c’est que Vance n’excuse rien, ne donne pas de prétextes sociaux à la violence, à l’indécence ou à l’amertume. Il la décrit et la donne à voir. Par ce qu’il a vécu, par ce qu’il a formé. Par ceux qu’il a aimés surtout. Par ceux qu’il a connus. Sans les idéaliser, sans les changer, sans minorer leurs défauts, leurs abus, leurs errances, parfois même leurs crimes.

Mais il se souvient avant tout de l’attachement qu’il éprouve pour eux.

Comment est-ce arrivé ?

Peut-être n’a-t-on simplement pas su dire et lire ce qu’éprouvaient ces gens et ce qu’ils ont vécu. Peut-être parce qu’on passait vite sur eux. Cette négligence (la leur aussi, qui n’est pas du tout escamotée dans le livre) est notre faute à tous. Cette élégie induit une certaine connivence, une certaine empathie et une certaine reconnaissance, un brin nostalgique (et il y a aussi de la grâce, au milieu du chaos). C’est quelque chose qu’il est nécessaire d’entendre pour ne pas céder aux invectives et aux raccourcis trop faciles, aux pensées réflexes un peu trop simplistes.

Il faut savoir entendre ce malaise-là, que l’on entendait finalement déjà dans Humiliés et offensés de Dostoïevski ou le Germinal de Zola.

Tout ça existe encore. Et tout ça recommence. Il est plus qu’urgent de regarder cette rage en face, tandis que doucement, elle fait basculer le monde.

Ici on comprend un peu pourquoi.

Cette étrange autobiographie, ce voyage en terre inconnue est un réveil en sursaut. Car s’ils sont loin d’adhérer à tout ce que leur président représente, il fut le premier à utiliser leur désarroi et à faire mine de l’entendre. Il a bâti son succès dans ce no man’s land, cette humanité en friche. Et le pire, c’est qu’en refermant le livre, on comprend toutes les forces qui ont mené à la fatalité de sa victoire.

Pour la première fois peut-être, on pense à des visages.

Hillbilly Élégie de J.D Vance,

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Raynaud paru chez Globe Éditions.

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