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Comment je suis tombé dans une marmelade d’abricot infernale avec Howard Eynon

Ecrit par Jism

EARTH002 Howard Eynon - So What If Im Standing In Apricot Jam LP

 

Pour commencer cette chronique, il me faut adresser un remerciement : à Light In The Attic. Pour avoir osé prendre le risque de rééditer des chefs-d’œuvre obscurs et oubliés (au hasard Rodriguez et Lewis) avec le succès que l’on sait. Cette initiative a permis au label Earth de suivre cette démarche et de rééditer, lui aussi, quelques chefs-d’œuvre (pas trop non plus hein : deux pour le moment). La première référence était Jackson C Franck. La seconde, qui nous concerne, est la réédition de l’unique, le seul et premier album de Howard Eynon, australien un rien frappadingue, So What If Im Standing In Apricot Jam, sorti dans l’indifférence en 1976.

Petit cours d’histoire pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas Howard Eynon : Howard naquit et vécut en Australie, dans une ferme jusqu’à 17 ans à élever veaux, vaches, cochons, tracteurs, etc… Petite frustration (et doux euphémisme) pour un garçon qui se sent plus artiste qu’agriculteur. Départ de chez lui pour faire l’acteur (deux  rôles dans des films de George Miller Mad Max, en 1979,  L’Homme De La Rivière D’Argent en 1982 ainsi que dans une série), enregistrement, avec un pote de la compagnie de théâtre dans laquelle il officie, d’un album  puis silence radio. Jusqu’à ce mois de novembre 2014. Vous me direz,  jusque là, le résumé peut faire peur : australien, redneck, acteur et musicien y a de quoi flipper (je sais, préjugés débiles et infondés mais…). Sauf qu’en tant que musicien le gars a joué avec le déjanté notoire  gobeur de pilules en tous genres, écrivain et journaliste gonzo  à ses heures, Hunter S Thompson. Et  fait également partie de la scène acid folk australienne des années 70.  Là tout d’un coup, ça devient nettement plus intéressant.

Mais bon, soyons concis et précis : les infos lues au-dessus, ben… vous pouvez vous asseoir dessus. Que Howard Eynon soit australien, mayennais ou vaticinais, on s’en fout royalement. Car pour  appréhender What If, il va vous falloir apprécier en priorité une autre musique insulaire : celle de la Grande Bretagne.  What If est, disons le tout net, anglais jusqu’au bout de la gelée. C’est clairement  une des plus grandes déclaration d’amour faite aux britons. Et pas n’importe lesquels : tous les outlaws, les cramés ou ceux qui ont érigé le non-sens en mode de vie. Soit  l’élite des années 70 en matière de musique. Vous lirez ça et là, au gré de vos recherches, que What If rappelle Nick Drake, Paul McCartney de Ram ou encore Syd Barrett. Si on ne peut qu’adhérer à 200 % au denier (Commitment To The Band, soit la relecture du Madcap Laugh en moins de trois minutes, est assez stupéfiant) on pourrait citer également le folk progressif  de Roy Harper ( Shadows And Riff, Village Hill), présent un peu partout , parfois le drone mélancolique et déglingué de Robert Wyatt (Nows The Time) et surtout, tout au long de ce disque bien barré, un penchant pour l’absurde voire le non-sens hérité des Monthy Pythons et ce du premier au dernier titre (non-sens culminant dans un Good Time Songs d’anthologie, ou  dans un Roast Pork, bluesy, bien allumé et parfaitement déviant).

En somme  What If est un manifeste folk déjanté, barré, dispersé, fou, parfaitement assumé. Mais, contrairement aux artistes précédemment cités, doux-dingues ou véritables fous cramés par la came et autres substances psychotropes, la folie douce qui habite cette galette n’est absolument pas malsaine, étrangement contagieuse et vous procure un sentiment d’euphorie fort bienvenue. Ça part dans tous les sens, ça flirte parfois avec le malsain, la mélancolie,  mais c’est compensé par une dynamique et un talent d’écriture assez bluffant.   Howard Eynon, en plus d’être un fin mélodiste capable de  torcher des tubes immédiats  (l’hymne psychiatrique Happy Song ou le vachard Hot Bj) se révèle être, avec la complicité de la production fine et élégante de Nick Armstrong, un arrangeur hors-pair. Capable, avec l’aide de quelques cordes et cuivres, de pas mal d’idées loufoques aussi,  de  faire évoluer ses chansons vers des contrées inédites (la curieuse sensation de se retrouver en Irlande sur Village Hill) sans en briser l’harmonie.

Avec What If (quel titre, bordel, quel titre !!) on se retrouve  face à un bel exercice d’équilibre entre  folie et harmonie qui, s’il n’a pas trouvé beaucoup d’échos en ce bas-monde lors de sa sortie, n’est pas tombé dans les oreilles de sourds et en a inspiré plus d’un des années plus tard. On pourrait citer David Tibet et son Current 93 pour le phrasé, Bobb Trimble (When The Raven Calls, semblant inspiré par Commitment To The Band), les Gorky’s Zygotic Mynci ( Village Hill rappelant par le phrasé certains titres de Bwyd Tyme) et il ne serait pas totalement infondé de faire un rapprochement entre Howard Eynon et Chris Knox ( Good Time Song ou Shadows & Riff ne sont pas sans rappeler les élans vocaux du génial Néo-Zélandais).

Au final, on ne remerciera jamais assez le label Earth, via Fire pour la distribution mondiale, d’avoir remis  Howard Eynon et son folk psychédélico-barré au centre des préoccupations musicales actuelles. Publier un disque d’une telle spontanéité, d’une telle fraîcheur après quasiment quarante années d’anonymat relève presque du miracle. Souhaitons lui de connaître le même destin que Rodriguez ou encore Lewis afin de permettre à nouveau à Earth Records d’exhumer d’autres trésors comme celui-ci.

Sortie le 17 novembre chez tous les bons disquaires et chez Earth Recordings ici et chez Fire Records ici

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