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Littérature EtrangèreRencontres

Ian Rankin, On ne réveille pas un chien endormi : quand l’auteur fait irruption dans la chronique…

Velda
Par Velda
Publié le 13 octobre 2015
18 min de lecture

reveille-pas-chien

Ian Rankin c’est un peu comme les albums des Stones les 15 premières années, on attend le nouveau tous les ans, on a peur d’être déçu, et voilà, il vous cueille et vous chope dans le creux de sa main. Laissez-vous faire, vous ne le regretterez pas.

Résumé des épisodes précédents : Ian Rankin, auteur écossais, naît dans le Fife, région minière au nord d’Edimbourg, en 1960, étudie la littérature à Edimbourg, vit un moment à Londres, puis 6 ans en France avant de regagner son Edimbourg de cœur. En 1987, il publie son premier roman, The Flood (non traduit en français). Dans sa tête, c’est une carrière littéraire qui commence, pas celle d’un auteur de polar. The Flood, d’après Rankin lui-même, est « l’histoire d’un adolescent marginal qui grandit dans la même ville que moi, qui tombe amoureux de la fille qu’il ne fallait pas aimer. Une histoire plutôt traditionnelle, faisant largement appel aux mythes et aux symboles. » Déjà dans ces pages, on trouve l’acuité de perception d’un auteur sensible et déterminé. L’année suivante sort L’Etrangleur d’Edimbourg (Knots and Crosses), premier épisode des enquêtes de l’inspecteur Rebus. L’histoire se passe… à Edimbourg ! Edimbourg tient dans l’œuvre de Rankin une place prépondérante, pratiquement aussi importante que celle de John Rebus. Mais chez Rankin, on ne fait pas dans le touristique. C’est le revers de la médaille qui l’intéresse, avec tous les aspects sociaux et politiques que cela implique. Dans ce premier livre, on fait la connaissance de John Rebus, 31 ans, au moment où il effectue un de ses rares pèlerinages dans la région où il est né, pour se rendre sur la tombe de son père. Retour aux sources douloureux, retrouvailles peu chaleureuses avec un frère devenu hypnotiseur à succès. Il pleut, bien-sûr. On comprend vite que John Rebus l’inspecteur n’est pas vraiment un « family man » : il est mal à l’aise, ne sait pas quoi dire à ce frère qui est devenu un étranger.

rankin
Ian Rankin

Ian Rankin réussit le tour de force de mener le lecteur par le bout du nez dans une intrigue à rebondissements, tout en mettant en scène un personnage fort et tout de suite très attachant dans le cadre d’un Edimbourg débarrassé de ses oripeaux folkloriques, tout entier dans ses bas quartiers, ses secrets inavouables, ses lieux infréquentables. Si Rankin évoque souvent Stevenson, ce n’est pas par hasard : dans ses romans, il nous montre l’envers du décor, le côté Mr. Hyde de la capitale écossaise. Rebus boit trop, c’est sûr. Heureusement pour nous, car c’est l’occasion pour Rankin de nous offrir ses inimitables scènes de pub. Il fume trop aussi, il n’est pas un brave type, il s’est fait plaquer par sa femme… Et il se réfugie volontiers dans la musique, assis dans son fauteuil jusqu’à pas d’heure pour combattre ses vieux démons, au beau milieu d’une enquête sordide… Rankin dit qu’avec ce roman, il n’avait pas l’intention de créer un héros récurrent ni même d’écrire un roman policier. Il se voit encore arpenter les librairies d’Edimbourg, déplacer son livre classé dans les romans policiers pour le remettre dans le rayon « littérature écossaise ». On a connu des erreurs plus fatales, puisqu’au final, nous nous retrouvons aujourd’hui face au 20ème épisode des enquêtes de John Rebus. Aujourd’hui, Ian Rankin fait partie des meilleurs « vendeurs » de romans policiers au monde. Sans rien perdre de son authenticité.

Ces dernières années, Ian Rankin souffle le chaud et le froid  et joue avec nos addictions : il nous fait croire que Rebus, c’est fini (Exit Music). Que c’est le petit nouveau là, sa nouvelle créature, Malcolm Fox, enquêteur de l’IGS, qui va prendre la relève. Et Fox dès le deuxième de la série, Les guetteurs, devient franchement intéressant. Et puis sans crier gare, revoilà John Rebus avec Debout dans la tombe d’un autre, un roman qui sort John Rebus de sa zone de confort et l’emmène dans le Fife, la région natale de Rankin, ce qui n’est sûrement pas un hasard. Dans ce roman-là, Malcolm Fox est présent, et il n’a pas le beau rôle, c’est le moins qu’on puisse dire… On ne peut pas s’empêcher de penser à un certain Conan Doyle qui, lui aussi, sous la pression des lecteurs, dut ramener à la vie un Sherlock Holmes avec lequel il avait décidé d’en finir.

Voilà donc On ne réveille pas un chien endormi. Avec Rebus, Malcolm Fox et Siobhan Clarke. Entre-temps, la réalité a rattrapé Ian Rankin : l’âge de la retraite dans la police a été relevé, et la loi permet maintenant de réviser un procès déjà jugé. Alors quand on propose à Rebus de réintégrer la police… John Rebus, 66 ans, de plus en plus solitaire, toujours buveur, toujours fumeur (« Ne me dis pas que tu fumes toujours », lui demande un collègue. « Il faut bien qu’il en reste un », répond-il), toujours conducteur de Saab, John Rebus accepte. Il accepte même le grade qu’il avait à ses débuts dans la police : sergent. Et devinez quoi ? Siobhan Clarke, son ex-bras droit, est devenue inspecteur. Et c’est elle qui va l’accueillir dans son équipe. Siobhan Clarke, supérieure hiérarchique de Rebus, ça promet des étincelles. Attendez un peu, Ian Rankin a une petite chose à dire là-dessus, Ian Rankin s’amuse. Et il a aussi quelques révélations sur son prochain bébé, qui sort le 6 novembre prochain en anglais.  Pause.

L'enseigne de l'Oxford Bar, repère de John Rebus et de Ian Rankin
L’enseigne de l’Oxford Bar, repaire de John Rebus et de Ian Rankin

Juillet 2015, Edimbourg, pluie battante, froid de chien. Oxford Bar. Pour les non-initiés, rappelons que l’Oxford Bar est le repaire de John Rebus, et aussi celui de son créateur. Ian Rankin est là, il regarde une compétition de golf à la télé, une pinte à la main, et discute avec un habitué. Un ancien flic, comme par hasard. On passe dans l’arrière-salle.

Pourquoi avez-vous fait ça, mettre Rebus sous les ordres de Siobhan ?

Pour le plaisir (just for fun !) Dans ce livre, après 27 ans, Rebus est revenu exactement là où il en était au début de la série.

Très symbolique ?

Oui, absolument. Dans le prochain, Rebus n’est plus flic. D’ailleurs quand mon éditeur a lu les 50 premières pages, il n’était pas très content. Il est devenu détective privé, comme Sherlock Holmes.

Ce qui n’est pas un hasard…

Bien-sûr que non ! En plus, tout ça est conditionné par la vie réelle. Dans le prochain, à nouveau, Rebus a atteint l’âge de la retraite… Il fallait qu’il parte.

Ça ne devait pas être évident de camper un détective privé à Edimbourg de nos jours ?

Non, effectivement, il n’y en a pas beaucoup. Ceux qui existent s’occupent de business, d’industrie, ou d’affaires d’adultère. Rebus, ce sera différent. Il va aider les gens, un peu comme le Mat Scudder de Lawrence Block, pas pour l’argent. D’ailleurs il va aider Cafferty (ndlr : Cafferty, figure de la pègre et ennemi de toujours de Rebus)… Cafferty a besoin d’aide, quelqu’un veut sa peau. Il ne peut pas aller voir la police, c’est un gangster. En revanche, il peut aller voir Rebus.

Est-ce qu’ils sont amis ?

En fait, oui, d’une certaine manière. Il y a entre eux une sorte de tissu relationnel. Non, en fait ils ne sont pas vraiment amis. Ils sont comme des frères siamois. Mais des frères siamois ne sont pas obligés de s’aimer. Ils ne se font pas confiance, en tout cas.

Donc, On ne réveille pas un chien endormi sort en France en septembre.

Oui… Mais pour moi c’est déjà de l’histoire ancienne. Je suis complètement immergé dans le nouveau roman.

Vous vous rappelez ce qui est intervenu entre les deux qui vous a donné envie d’écrire ce nouveau roman ?

J’ai rencontré des gens, on m’a raconté des histoires, j’ai lu les journaux. La vie, quoi. Le type de police qu’on a aujourd’hui est beaucoup plus politiquement correct qu’autrefois. Est-ce que ça nous convient vraiment ? Ou avons-nous cette nostalgie du temps des flics un peu marginaux, un peu voyous, qui devaient arracher des aveux à tout prix, à coups de beignes éventuellement, qui buvaient du whisky ? A l’époque, les flics venaient ici à l’heure du déjeuner, s’envoyaient quelques pintes puis retournaient bosser. Aujourd’hui, pas question ! A 9 heures, on les trouvait ici, ils discutaient des affaires en cours. Aujourd’hui, c’est fini.

Mais c’était peut-être nécessaire, non, ces échanges informels ?

Oui, bien sûr que c’était nécessaire. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui, le taux de stress est à son maximum dans la police.

Parler, échanger de façon humaine, c’est important aussi, même pour le travail d’enquête?

Bien-sûr c’est indispensable, nous sommes des humains, pas des machines. De temps à autre, il faut pouvoir se lâcher, parler, plaisanter… En fait, le travail lui-même a beaucoup changé. Structurellement, en Écosse, tout a beaucoup changé ces dernières années, et dans la police aussi. Pas forcément pour le meilleur… Aujourd’hui, tout tourne autour du 999, le numéro des urgences, tout est centralisé.

Et les résultats ?

Eh bien par exemple, il y a quelques semaines de cela, une voiture a fait une sortie de route sur la voie express. Il a fallu trois jours pour qu’on la retrouve. Le conducteur était déjà mort, la passagère est morte à l’hôpital. Ils avaient passé trois jours entiers dans la voiture… Quelqu’un avait donné l’alerte par téléphone, mais l’appel s’était perdu dans le système. On se prépare de drôles de moments. Ici, en Écosse, tout est devenu beaucoup plus rationnel qu’en Angleterre, parfois c’est effrayant. Et maintenant la police est armée, ça n’était jamais arrivé. Aujourd’hui, s’il y a un meurtre à Edimbourg, ce n’est pas la police locale qui va s’occuper du cas, car tout est centralisé. Et ça change tout dans une enquête. Ils ont construit récemment un bel hôtel de police flambant neuf. J’y ai été invité, il y avait beaucoup de gradés, je leur ai posé des questions. Et j’ai dû changer certaines parties de mon nouveau livre. Tous ces gens ne pensent pas à nous autres, auteurs de polars, au boulot qu’ils nous donnent ! Mon livre sort en novembre, et il a fallu que je retravaille certains passages en catastrophe à cause de ça.

edimbourg_crepuscule

Bien. Donc Rebus est redevenu sergent. Dans les premières pages du roman, on le trouve dans sa voiture, en grande conversation avec Meikle, une vieille connaissance, une crapule dont il est persuadé qu’il a éliminé sa femme, bien des années auparavant. On le sait, Rebus ne lâche rien. Même des années après, même quand les preuves sont devenues introuvables. On n’a pas envie d’être à la place de Meikle, à vrai dire. Ces premières pages plantent merveilleusement le décor, remettent les pendules à l’heure. John Rebus n’oublie jamais, John Rebus se balade dans sa vieille Saab en compagnie d’un sale type, il roule dans Holyrood Park, il prend la route qui domine la ville, qui serpente sur Arthur’s Seat. On est à la fois hors de la ville et en plein cœur d’Edimbourg… Tout est installé, nous sommes sur le territoire de John Rebus. L’affaire peut commencer…

Un accident de voiture. La voiture appartient à Jessica Traynor, londonienne, fille d’un homme d’affaires en vue, et l’accident a une drôle d’allure… Trop de choses étranges, trop de points d’interrogation. Et une Jessica Traynor pas vraiment bavarde, flanquée d’un père en forme de garde-chiourme. Rien n’excite autant Rebus que la résistance et la contradiction. Sinon la découverte du passé d’Owen Traynor, et celle de l’identité du petit ami de Jessica, rien moins que le fils du Ministre de la justice. La chose commence à prendre une tournure malsaine.

Cerise sur le gâteau, voilà Malcolm Fox qui entre en scène. Il est sur sa dernière enquête pour l’IGS locale, les « Complaints ». Et son enquête porte sur l’ancienne équipe de la Criminelle, ceux qu’on appelait autrefois les « Saints de la Bible d’Ombre », dans les années 80. Ceux qui ont accueilli le jeune Rebus, ceux qui avaient signé un pacte, la fameuse « Bible ». Comment Rebus va-t-il réagir aux questions de Fox ? Comment va-t-il vivre cette violente incursion dans un passé lointain, dans une époque où la police s’autorisait des méthodes peu orthodoxes pour parvenir à ses fins ? Quels fantômes l’enquête de Fox va-t-elle réveiller ? Et Rebus, le spécialiste de l’entre-deux, de la pénombre, quels secrets garde-t-il ? On en est là : qui est vraiment Rebus ? Et là, on s’aperçoit que cet homme qu’on suit depuis 20 romans, qu’on aime, qu’on croit connaître comme sa poche, avec lequel on a partagé des nuits de déprime en musique, assis dans le noir… Cet homme-là, on ne sait pas qui il est vraiment. Quelles barrières a-t-il franchies ? Quelles sont ses limites ? Dans cette enquête, quel rôle va-t-il jouer ? Va-t-il rester loyal à ses vieux camarades ? Pour répondre à toutes ces questions, Ian Rankin va nous emmener dans un véritable voyage dans le temps, à travers mélancolie, nostalgie, rancœurs, souvenirs tendres ou violents, retrouvailles douloureuses. Et puis le temps qui passe, le corps qui fout le camp, la solitude rampante.

Si Rankin a construit son intrigue, complexe, sur fond de campagne référendaire pour l’indépendance de l’Ecosse, ce n’est évidemment pas un hasard. L’enjeu politique est le terrain de toutes les corruptions, Rebus est confronté au basculement de son monde. Le vieux lion se bat, mais pourquoi se bat-il ? Dans ce monde nouveau, rationnel, impitoyable, le « politiquement correct » se paie cher… Quelle place reste-t-il pour John Rebus ? Et nous, lecteurs, qui avons commencé la lecture de la 20e enquête de John Rebus, nous nous retrouvons face à un roman grave, pessimiste, même si la fin, très ambiguë, est animée d’une énergie peu commune.

Ian Rankin,  On ne réveille pas un chien endormi, traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski, Le Masque

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