Chronique Musique

IDLES : Underground Résilience

Idles
Idles par Patrick Gunning
Ecrit par French Godgiven
« The best way to scare a Tory / Is to read and get rich. »
(« Le meilleur moyen d’effrayer un conservateur / C’est de lire et devenir riche. »)

Cette sentence lapidaire, extraite des paroles du bouillant single Mother paru l’an dernier, synthétise à la perfection toute la démarche des anglais du groupe rock IDLES : humour, rage et espoir. Fondée à Bristol en 2011, la formation, d’abord brouillonne et anarchique, centrée autour du noyau dur composé du chanteur Joe Talbot et du bassiste Adam Devonshire, atteindra par étapes successives sa configuration actuelle, intégrant le batteur Jon Beavis ainsi que les guitaristes Mark Bowen et Lee Kiernan. Mais ce n’est qu’en 2017 que sortira leur premier album, le massif Brutalism, collection de treize brûlots incendiaires, dont la puissance redoutable n’a d’égale que la précision d’exécution. Dans la foulée d’un succès critique conséquent et d’un bouche à oreille extrêmement favorable, on était en droit de se demander de quelle nature allait être la suite des aventures du quintet.

IDLES : Joe Talbot, Adam Devonshire, Mark Bowen, Lee Kiernan et Jon Beavis (Photo © Patrick Gunning)

En effet, on ne compte plus les groupes ou artistes qui, grisés par des débuts fracassants, se sont pris les pieds dans le tapis de leur ambition débordante et de leur prise de confiance illusoire. Mais visiblement, le chanteur et sa bande ne sont pas de ceux-là : battant le fer encore rougeoyant de leur inspiration déchaînée, IDLES ont publié fin août dernier, dix-huit mois à peine après leur coup de force initial, le saisissant Joy As An Act Of Resistance, perpétuant toute l’urgence explosive de son prédécesseur tout en affirmant un éclectisme sonore bienvenu.

Le verbe tranchant et rugueux de Joe Talbot, soutenu à bout de bras par la machinerie sauvage ourdie par ses camarades, entre guitares hurlantes, basses vrombissantes et rythmiques telluriques, ne rate aucune de ses cibles, qu’il s’agisse, comme sur le frénétique Great, de fustiger l’absence de vision politique de ses compatriotes qui a mené son pays à l’impasse du Brexit, ou de dénoncer sans fard la tradition antédiluvienne d’un masculinisme toxique sur le single Samaritans. Lorsqu’il vocifère entre ses dents « This is why / You never see your father cry » (« Voilà pourquoi / Tu ne vois jamais ton père pleurer »), c’est tout le masque grimaçant d’un patriarcat délétère, aussi nocif pour les hommes que pour les femmes, qui se voit déchirer à grands coups de griffes et de larmes.

Cependant, la hargne déployée ici, certes communicative mais aussi empathique et compassionnelle, n’est pas seulement dirigée vers l’extérieur, comme l’attestent le très rockabilly I’m Scum, sur lequel Joe Talbot se décrit avec âpreté comme un minable perdu parmi d’autres, ou la touchante Love Song, sur laquelle il pose un genou à terre et se laisse aller à une déclaration empreinte de franchise et de naïveté mêlées. La symbiose sidérurgique entre les membres du groupe atteint des sommets sur la bouleversante procession funéraire de June, où le chanteur évoque de façon glaçante et déchirante la perte de son enfant mort-né, frôlant la limite de l’impudeur malsaine lorsqu’il entonne d’une voix vacillante mais ferme « Baby shoes for sale / Never worn » (« Chaussures de bébé à vendre / Jamais portées »).

C’est dans ces moments-là, où le précieux de l’intime et le poids de l’universel s’interpénètrent de façon insidieuse, que l’on réalise que la thématique globale de Joy As An Act Of Resistance pourrait bien se résumer à une lutte, déséquilibrée mais opiniâtre, pour l’épanouissement personnel. Cette dimension s’illustre de façon particulièrement flagrante dans l’ouverture proposée par l’introductif Colossus, divisé en deux séquences à la fois contradictoires et complémentaires : à une progression lourde et lancinante, évoquant le lent réveil d’un antihéros du quotidien, prenant conscience de sa propre personne comme de l’existence des autres, succède une cavalcade hallucinée, en forme de name dropping surréaliste, citant le catcheur américain Stone Cold Steve Austin ou le gangster britannique Reggie Kray, tout en leur associant les miracles de Jésus-Christ et la grâce de Fred Astaire. La conclusion sera aussi abrupte qu’inéluctable, suggérant dans un fracas assourdissant qu’il faudrait être sacrément drogué pour penser pouvoir sauver le monde.

Dépourvu de slogans faciles et lardé d’une imagerie parfois fantasmagorique, l’album se tient souvent en funambule entre réalité implacable et univers parallèle, comme sur le saisissant final Rottweiler, qui voit un Joe Talbot ulcéré dévoiler tout un bestiaire imagé (du serpent dans sa botte au vautour qui squatte la table du petit déjeuner) pour décrire sa haine farouche des tabloïds anglais, ou sur le vengeur Television, où l’appel à balancer nos écrans par la fenêtre évoque davantage un rappel de notre propre faiblesse qu’un hymne gratuitement nihiliste.

On comprend bien, vu sous cet angle, pourquoi le chanteur réfute l’appellation de punk rock pour définir la musique des IDLES : bien plus qu’une volonté de changer le monde (voire de le détruire), on sent ici le souhait ardent et perpétuellement battu en brèche d’en être acteur à part entière. En ce sens, la vibrante déclaration adressée à son ami ukrainien Danny Nedelko vient mettre en pièces tous les préjugés erronés sur la situation des migrants, nous ramenant d’une manière incroyablement crue mais pragmatique à notre vulgaire statut d’amas de sang, de chair et d’os, rappelant que seule l’humanité de notre âme peut nous mouvoir avec sagesse.

Les mauvaises langues peuvent bien affirmer, avec une mauvaise foi bien anachronique, qu’il pleuvait des disques de ce calibre durant les années 90, il n’empêche qu’aucun de ceux-là ne manifestait à un tel degré une lucidité si perspicace, une même gouaille paillarde ou un humanisme si douloureusement contrarié (encore moins les trois à la fois) : on ne retrouve plus guère ces caractéristiques que sur les sorties grime ou hip hop les plus marginales, ou à la rigueur chez leurs confrères du soundsystem électro-punk Sleaford Mods, mais certainement pas dans les sillons des groupes à guitare contemporains. Néanmoins, le quintet de Bristol a réussi, consciemment ou non (peu importe), à intégrer à son propre style cette dimension si viscéralement urbaine.

En outre, Joy As An Act Of Resistance s’autorise de beaux clins d’œil à la culture pop, classique comme moderne, lorsque Joe Talbot singe un standard de la mythique Nancy Sinatra en éructant « These boots are made for stomping » (« Ces bottes sont faites pour piétiner ») ou détourne un tube de Katy Perryassénant un vigoureux « I kissed a boy / And I liked it » (« J’ai embrassé un garçon / Et j’ai aimé ça ») en guise de bras d’honneur aux homophobes de tous bords, sur l’un de ses titres les plus irrésistibles.

En guise de cerise sur le gâteau, IDLES s’offrent une reprise sensible et arrachée du Cry To Me du légendaire chanteur soul Solomon Burke, comme pour convaincre les derniers récalcitrants : voilà donc un groupe qui aura réussi à faire de sa fragilité intrinsèque une arme de construction massive.

Et lorsque Talbot se permet même, comme un écho distant au sinistre « I hate myself and I want to die » (« Je me déteste et j’ai envie de crever ») proféré il y a un quart de siècle par un certain Kurt Cobain, de lâcher un libérateur « I love myself / And I want to try » (« Je m’aime moi-même / Et j’ai envie d’essayer »), on a presque l’impression d’ENTENDRE la lumière au travers du disque.

Cette façon singulière qu’a le groupe, derrière son implacable force de frappe, d’extraire une ferveur positivement contagieuse du moindre moment de la vie, du plus banalement contraignant au plus violemment tragique, ressemble à s’y méprendre à un habile cheval de Troie : faire croire à un simple plaquage au sol de bourrin pour mieux tirer entre les poteaux de notre (in)conscience collective.

Au rugby, on appelle ça un essai transformé.

En musique aussi.


Joy As An Act Of Resistance est disponible en CD, vinyle et digital depuis le 31 août 2018 via le label Partisan Records.

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