Chronique Musique

« Marauder », l’album de trop d’Interpol ?

Interpol
Interpol / Jamie James Medina
Ecrit par Ivlo Dark

Évoquer la sortie du nouvel album d’Interpol pourrait relever du suicide éditorial. Étant de nature téméraire, je vais malgré tout tenter d’y parvenir de manière concise, efficace et franche du collier. Je m’y attelle tout de même avec la prudence qui s’impose, non dans un dessein de prosélytisme à l’égard des légitimes incurables qui n’auront jamais trouvé la musique des new-yorkais à leur goût mais en réplique souriante à toute une clique de nostalgiques n’ayant d’yeux (ou plutôt les oreilles) qu’au contact d’un premier album Turn on the Bright Lights fêté en grande pompe l’an passé à l’occasion de ses 15 ans d’existence.

C’était sans doute bien mieux avant mais il suffit de réécouter la suite discographique pour que l’affirmation un peu « tarte à la crème » ne perde de son fondant. En effet, Antics va se révéler encore plus percutant avec les qualités d’un second disque bien plus fédérateur car affublé d’accroches plus nettes et devenues aujourd’hui des classiques du genre (Evil, Narc ou l’inusable Slow Hands). J’y ajoute des titres à la noirceur plus émotionnelle, je pense en particulier à Public Pervert qui demeure l’une des compositions du groupe qui me touche le plus. Les experts pourront gloser sur les similitudes de style avec les icônes de Joy Division ou The Chameleons, cette mise en parallèle un brin erronée souffre, à mon sens, d’une carence de mesure entre l’esprit qui émane des choses et leur exécution véritable.

À titre personnel, j’avoue avoir été moins enthousiaste à la découverte du poussif bien qu’essentiel Our Love To Admire, non en raison d’une pochette au goût douteux mais à cause d’une production bien trop ampoulée. Heureusement, le successeur orphelin de nom fera taire mes craintes grâce à son humeur plus aventureuse même si terriblement plus sombre et finement ciselée. Les analystes trop pressés ne retiendront qu’un album déroutant, manquant cruellement d’énergie et annonciateur surtout du départ de Carlos Dengler et sa fameuse basse aux crochets vibrants. Je leur renvoie benoîtement cette montée d’adrénaline puisée dans les progressions de Lights : rien que l’écoute de ce monument, ça vous cloue le bec des plus réfractaires !

En 2014, Interpol ose l’anagramme El Pintor, une nouvelle livraison qui divise une fois encore ceux qui n’ont pas encore lâché prise. Il faut dire que l’album est brillant mais victime de superpositions redondantes. Pour autant, le trio aidé par ses valets de scène, continue son chemin avec panache et grande classe. L’engouement des fans n’est pas retombé malgré quelques difficultés de justesse vocale chez Paul Banks. Illustration parfaite lors de leur dernière prestation en date sous la canicule londonienne alors que la petite troupe était conviée au festin d’Hyde Park avant la venue du plus grand mythe planétaire encore vivant !

Interpol

Que faut-il alors attendre d’un sixième album concocté par un groupe intarissablement sur la sellette ? En 2018, nous avons déjà tout lu, tout vu, tout bu. Le pitch est pourtant prometteur. Il nous est annoncé la collaboration du producteur Dave Fridmann ayant déjà travaillé, entre autres, pour Mercury Rev, Mogwai ou les Flaming Lips. L’objectif est de sonner à la fois plus souple et plus fort. Avant l’écriture et l’enregistrement de Marauder, Sam Fogarino s’est longtemps focalisé sur le jeu de batterie des productions funk des 80’s. Paul Banks en a profité pour perfectionner sa maîtrise de la basse. Pour Daniel Kessler, RAS… On ne change pas une équipe qui gagne ! Côté écriture, la nouvelle sensation s’annonce introspective puisque le sujet mis en exergue découle du fantasme d’un Mr Hyde chez son auteur.

Vu le papier, le double se présente sous des traits déplaisants mais je suis de ces curieux qui veulent en savoir plus. Il faut d’abord déchirer le blister, examiner cette photo de couverture sur laquelle le général Elliot Richardson figure (l’emblème symbolique du Saturday Night Massacre qui agita le cocotier médiatique et politique en pleine tourmente du Watergate). Lecture … Volume poussé très fort…

Je n’irai pas par quatre chemins, mon ressenti concernant Marauder est à prendre avec des pincettes. Il me sera aisé de brocarder une fin d’effort poussive à l’image de Number 10 dont les ricochets multiples finissent par formater une sorte de magma vacillant. Idem pour le titre ultime It Probably Matters qui dégage une étrange impression d’aigreur. Pas mieux pour les deux interludes superfétatoires, sauf à considérer le besoin d’une accalmie instrumentale pour que l’auditeur puisse quelque peu respirer car il est vrai qu’au même titre que son prédécesseur El Pintor, il n’y a quasiment pas de relâche dans les battements incisifs délivrés pour ce dernier cru d’Interpol.

Dans une moindre mesure, la première partie de l’œuvre se révèle plus familière. Le groupe nous embarque en terrain connu avec sa ritournelle assez futée If You Really Love Nothing qui a l’avantage de nous donner d’entrée la clé. Au même titre, The Rover choisi pour nous mettre en appétit ne souffre d’aucune contestation mais peut-on parler à l’inverse d’emballement ? C’est efficace, la rythmique est imparable, les stridences des guitares sont comme des lames aiguisées, le musiciens n’ont pas peur de coller des coups de pioche mais rien de bien nouveau à l’horizon. Dans la foulée, Complications marque sûrement l’humeur poisseuse et tentaculaire qui nous avait été promise… Sans grande valeur ajoutée.

Vous allez en déduire un piètre bilan à la lecture de ce descriptif. Il n’en est rien car c’est au cœur de la liste que je retiens les plus belles effusions. C’est tout d’abord Flight Of Fancy qui dévoile une mélodie grinçante sur laquelle se niche une verve bileuse mais remuante. La combinaison est parfaite et son terme se parachève dans une puissance quasi orgasmique. Même entichement viscéral pour Stay In Touch qui tourne à l’obsession : le traitement du son par quelques touches d’effets inquiétants est un régal, les murmures et le leitmotiv adjugent un retour aux aspérités rouges et noires. La musique d’Interpol redevient venimeuse. À la suite, les saccades de Mountain Child affolent tous nos sens. Paul Banks semble s’être débarrassé de sa muselière, il y a du mordant dans ce rock intense !

En conclusion, entre le dilemme du verre à moitié vide et celui du verre à moitié plein, je choisis le positivisme et la probabilité de voir murir dans mes écouteurs des compositions paraissant originellement moins affriolantes. Je pourrais arguer qu’un EP eut été suffisant. Raccourci trop facile ! Je ne tomberai pas dans le panneau et vous invite déjà à ressentir par vous-mêmes Marauder, un album loin d’être dispensable et délivré, qui plus est, par une formation incontournable du rock contemporain.

InterpolMarauder
Album disponible depuis le 24 août 2018 chez Matador Records

En concert le 29 novembre 2018 à Paris (Salle Pleyel)

Site OfficielFacebookMatador RecordsBeggars France

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3 commentaire(s)

  • 6 albums, 6 chefs-d’oeuvre..donnez vous la « peine » d’écouter plusieurs fois cet album, et vous allez vous rendre compte que c’est ni plus ni moins le meilleur album de 2018, (certes « OLTA » opus est un
    peu moins « chef-d’oeuvre » que les autres).

  • Merci pour votre retour Flight Of Fancy. Votre ressenti est totalement légitime mais je doute que le mien puisse être remis en cause par la simple supposition d’un manque d’appréhension de l’œuvre. Il m’a fallu de nombreuses écoutes attentives pour écrire cette chronique. Je ne me permets jamais d’apporter un avis sans entreprendre cette démarche. Bien à vous.

  • Hello ! J’ai goûté chaque album d’Interpol en son temps, lui laissant chaque fois le temps nécessaire.
    Mais celui-là. Non. J’ai abandonné au bout de 3 écoutes, et rien depuis ne m’a donné envie de le remettre sur la platine.
    Je crois aussi que l’énergie que Paul met à me gâcher chaque concert en chantant de plus en plus faux (j’étais à Londres aussi l’été dernier) aura eu raison de mon addiction à leur musique.
    Je leur laisserai une nouvelle chance au prochain album, au cas où.
    En attendant, je garde Narc comme sonnerie de portable 🙂
    Merci pour cette belle chronique rétrospective, c’est un bel hommage au groupe.

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