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The Chills : « Je voulais que The Chills entrent dans le 21ème siècle » – Interview

Il y a des amis que l’on ne croise pas pendant des années. Et puis un jour, le hasard de la vie fait que l’on reprend contact. Au-delà du plaisir initial, il y a toujours une crainte que nos relations ne soient plus jamais comme avant. C’est la crainte que j’ai eue lorsque The Chills ont annoncé leur retour avec Silver Bullets en 2015. Quelques écoutes auront suffi à me rassurer. De toute évidence, le groupe entamait une nouvelle étape de sa carrière. Si l’on retrouvait l’âme de The Chills, on sentait une envie forte de rompre avec le passé, de chercher de nouvelles pistes. Cela se confirme avec la sortie de Scatterbrain, album au premier abord déroutant. Les paroles vont à l’essentiel, la musique respire plus que d’habitude et le son est beaucoup plus léché. Comme Martin Phillips, éternel leader et compositeur de la formation Néo-Zélandaise, nous l’explique dans cet entretien, le groupe a voulu expérimenter avec les nouvelles technologies, mais aussi revoir l’approche des textes. Plusieurs écoutes sont nécessaires pour apprivoiser un disque qui cache au premier abord ses richesses. Martin Phillips nous parle également du succès grandissant du groupe, de certains fans un peu trop intrusifs et de ses relations avec ses collègues du label Flying Nun.

 

Il y a eu beaucoup de membres différents dans le groupe (32 depuis 1980). Es-tu content d’avoir enfin trouvé une certaine stabilité ?

Seuls deux membres sont partis ces 21 dernières années. Nous avons enregistré 3 albums ensemble depuis 2015. Cela nous a permis d’apprendre à communiquer, travailler en studio, produire un disque. Sur Scatterbrain, pour la première fois de ma carrière, j’ai su me mettre en retrait et laisser le groupe travailler sur des idées. Je garde toujours le mot de la fin, mais c’était formidable d’être surpris par la qualité de leur travail. Ça m’a prouvé que nous étions sur la même longueur d’onde, y compris avec Callum Hampton, notre nouveau bassiste. Son talent ne s’arrête pas là, c’est grâce à lui que nous avons enregistré du cor, de la trompette et des cuivres. Trois chansons pour lesquelles le cor dominait ont été écartées de l’album. Elles ne collaient pas avec l’esprit des autres. Étrangement, ce sont les trois premières que j’avais composées.

Cela pourrait être une piste pour le successeur de Scatterbrain !

Je ne sais pas. Avec ce disque nous avons voulu être plus inventifs. Nous avons également profité de la technologie que les studios d’enregistrement modernes peuvent offrir. Il était temps que The Chills entre dans le 21ème siècle. Nous avons maintenant trois membres du groupe capables de faire des arrangements. Oli Wilson, notre clavier, dirige une école de musique contemporaine à Wellington. Il a fait un travail extraordinaire sur nos albums. Tom Healy, producteur de Scatterbrain, a également bien aidé. Cela pourra nous mener dans des directions inattendues dans le futur. Je finirai par sortir ces inédits, mais il faudra que ce soit sur un disque qui n’a rien à voir avec Scatterbrain.

As-tu accumulé beaucoup de chansons inédites depuis le début de The Chills ?

J’ai surtout des titres inachevés, principalement des chansons datant des débuts du groupe qui n’ont jamais été enregistrées. J’en ai récemment parlé avec les autres membres. Si nous sommes amenés à être à nouveau confinés pour une longue période, nous allons certainement nous replonger dans ces vieux inédits. Scatterbrain est unique en son genre car il ne comprend que des chansons récentes. Ça ne m’arrive jamais. J’ai tendance à me replonger dans les centaines d’idées jamais utilisées qui traînent sur des bandes. Je suis en train de digitaliser ces archives. J’ai presque terminé. Cela m’aura pris plus de dix ans. Pour le prochain album, j’aimerais enregistrer des maquettes à la maison. Peut-être à partir de ces bandes. Je souhaite juste créer des mini-chansons pour avoir une bonne base de départ.

The Chills

Tu parles de Scatterbrain comme de l’album de The Chills qui sonne le mieux de ta carrière. Pourrais-tu nous dire pourquoi ?

J’ai pris la décision il y a des années de ne plus chercher à reproduire le son live du groupe, mais de créer des artefacts. C’est une approche différente de celle utilisée par la majorité des artistes. Avec Scatterbrain nous avons franchi une étape supplémentaire dans cette démarche. Nous avons improvisé avec la technologie disponible, mais aussi édité sans relâche en coupant des bouts de chansons pour les coller ailleurs. Pareil pour les vocaux. Mais toujours avec la volonté de rester fidèle à notre vision. C’est sans doute l’album le mieux produit de The Chills. Quatre jours avant la fin de l’enregistrement, nous avons dû tout arrêter à cause du confinement. Nous avons continué à travailler par envoi de fichiers. Vivant seul, ça m’a beaucoup aidé. Je pense que j’aurais sombré dans la déprime si je n’avais pas eu à me concentrer sur Scatterbrain. Il y avait beaucoup de morceaux aux sonorités différentes. Le confinement nous a permis d’apporter de la cohérence à l’album. Tout était prêt lorsque nous avons pu retourner en studio. Scatterbrain aurait été complètement différent sans ce break.

Tu as un style qui t’est vraiment propre. N’as-tu pas eu peur de perdre un peu de cette identité en laissant d’autres personnes intervenir sur tes chansons ?

« Je n’aime pas particulièrement qu’on me dise quoi faire.« 
J’en étais inquiet. C’est la raison pour laquelle il m’a fallu autant de temps avant de me mettre un peu en retrait. Ne pas sonner comme les autres groupes est primordial pour moi. Il en est de même avec les producteurs. Je n’aime pas particulièrement qu’on me dise quoi faire. Autant te dire que j’ai fait un grand pas en avant sur ces deux aspects pour Scatterbrain. J’ai compris que The Chills, tel que je conçois le groupe aujourd’hui, ce n’est plus simplement ma vision. Je fais entièrement confiance aux autres. Si je prends en référence une palette de couleurs, la variété de ce que nous pouvons produire est maintenant beaucoup plus large. Mais avec un son qui reste immédiatement reconnaissable.

L’album traite de sujets plus personnels que d’habitude. Pourquoi ce choix ?

J’ai volontairement écarté des titres qui parlaient du consumérisme ou d’autres sujets qui me sont chers. Je ne voulais pas prêcher la bonne parole comme par le passé. Des amis m’ont dit que les textes qui les touchaient le plus étaient ceux dans lesquels je me dévoile, ou je parle de mes expériences. Ça m’a fait réfléchir. J’ai été confronté à la mort ces dernières années. J’ai failli mourir, j’ai perdu ma mère. J’en avais gros sur le cœur. Un moyen d’exorciser tout ça a été d’écrire des textes. Beaucoup de textes. Sur le même principe que la musique, j’ai édité ces écrits sans relâche, jusqu’à arriver au minimum possible de mots. L’auditeur peut ainsi se faire sa propre interprétation du sujet. C’est nouveau pour moi. Quand tu penses à la densité de mes textes sur certains albums, le nombre de mots utilisés me paraît fou aujourd’hui. Caught In My Eye, le titre sur la disparition de ma mère fait référence à des habitudes qu’elle avait. Une autre chanson, Safe And Sound parle de rester chez soi pendant une longue période. On dirait que l’on y décrit l’expérience du confinement. C’est étrange car, comme le reste de l’album, ce texte a été écrit avant le COVID. J’ai essayé de parler de ces différents thèmes d’une façon telle que d’autres personnes puissent s’y reconnaître.

Quelle est la réaction des fans lorsque tu abordes des sujets plus personnels ? 

« Une grande majorité des fans de The Chills sont des gens remarquables et très intelligents. Ils me font me sentir comme un privilégié.« 
On me contacte beaucoup plus aujourd’hui que par le passé. Je dois être hyper prudent sur la façon dont j’échange avec certaines personnes. On ne peut pas leur dire qu’ils ont tort s’ils ont mal interprété les choses. Certains font des fixations sur des sujets très profonds et personnels qui me concernent. Je ne peux pas en parler avec eux. D’autres fans m’ont accusé de m’introduire dans leur cerveau et d’y lire leurs pensées. Ce sont des extrêmes. J’ai toujours du mal à le comprendre, mais une grande majorité des fans de The Chills sont des gens remarquables et très intelligents. Ils me font me sentir comme un privilégié.

Les médias font déjà beaucoup de comparaisons avec Submarine Bells, considéré par beaucoup comme le meilleur album de The Chills. Trouves-tu des points communs entre ces deux disques ?

Pas vraiment. J’écoute rarement mes anciens albums. Pour être honnête, je ne reconnais pas la personne que j’étais à l’époque. Je suis positivement étonné des choix que j’ai pu faire à l’époque. Comme la sélection de chansons pour certains disques. En ce sens, je réhabilite peut-être inconsciemment ce qui a fait les fondations de The Chills. Quand nous lisons les chroniques sorties pour Scatterbrain, personne ne semble préférer la même chanson. Certains, effectivement, font référence à Submarine Bells. En toute honnêteté, nous ne comprenons pas pourquoi. J’aime beaucoup que les réactions soient si différentes. Ça crée un peu de confusion à l’arrivée.

Est-ce une des raisons pour lesquelles tu recommences à sortir des albums régulièrement depuis 2015 ?

Certainement. Chaque artiste devrait sortir un album tous les deux ans. Ça ne nous était pas arrivé depuis longtemps. Soit le groupe se séparait, soit les tournées duraient bien trop longtemps, soit nous cherchions une maison de disques. Je ne vois plus aucune raison pour que ce nouveau rythme s’arrête. J’adore être productif. Redevenir un musicien professionnel a été un sacré challenge. Les deux derniers albums ont vraiment déclenché quelque chose. Nous étions sur une pente ascendante. Une tournée de 30 dates était prévue aux Etats-Unis en novembre dernier. Nous l’avons annulée pour des raisons évidentes… C’est frustrant car The Chills n’a jamais eu autant de succès qu’aujourd’hui. Malheureusement, nous ne savons pas ce que nous réserve la suite.

The Chills

Vu d’Europe, on ne réalise pas à quel point The Chills est aujourd’hui encore un groupe populaire en Nouvelle Zélande. Snow Bound, ton dernier album a par exemple été classé dans le top 10. Comment vis-tu le fait d’être un groupe reconnu dans ton pays alors que tu as un fan base solide dans beaucoup d’autres pays mais un succès commercial moindre ?

« Nous avons prouvé avec les trois derniers disques que nous pouvions toujours être un groupe qui compte. »
La situation est vraiment étrange car nous sommes considérés comme l’ancienne génération. Nous faisons partie du patrimoine. Les rééditions de Submarine Bells et de Soft Bomb ont fait leur retour dans les charts. C’était génial, mais pourtant, beaucoup de Néo-Zélandais ne savent pas qui nous sommes. Lorsque Submarine Bells s’est classé numéro un des ventes en 1990, nous étions au sommaire du journal télévisé national. Nous avons prouvé avec les trois derniers disques que nous pouvions toujours être un groupe qui compte. Le public nous suit de plus en plus (Scatterbrain s’est placé numéro 4 des ventes depuis notre interview). Mais ici on parle surtout des jeunes artistes. Et il y en a beaucoup d’intéressants. Je suis très heureux de me contenter du statut de groupe de musée (sourire).

Ces nouveaux groupes te sollicitent de temps en temps pour travailler avec toi ?

On m’a proposé des productions, mais je ne pense pas avoir les compétences pour. Je suis toujours étonné des échanges que j’ai avec les jeunes artistes qui assurent nos premières parties. Ce sont souvent de véritables fans de The Chills. C’est un véritable honneur pour moi.

Tu es en plein milieu d’une tournée en Nouvelle-Zélande. Vu d’ici, cela nous paraît presque être de la science-fiction. Comment se sont passés les premiers concerts ?

Nous savions depuis le début que cette tournée allait être particulière. Les gens sont stupides et prennent des risques. Nous pourrions retourner en confinement d’un moment à l’autre. Nous n’avons pas de réelle visibilité sur toutes les dates de la tournée. Il peut arriver qu’un concert soit annulé la veille. C’est compliqué car les risques de perdre de l’argent sont énormes.

Avec trois albums récents d’excellente qualité, comment équilibres-tu le choix des morceaux en concert. Te sens-tu obligé de jouer certains vieux titres pour les fans ou bien les joues-tu par plaisir ?

Le choix se fait facilement. Nous savons qu’il y a certains vieux titres que nous devons jouer. Jouer des morceaux de Scatterbrain est indispensable. Nous attendions ce moment depuis trop longtemps. La set list se compose de cinq extraits du LP. Le reste, dont les incontournables Pink Frost et Heavenly Pop Hit est issu de vieux disques. Nous avons donné quelques concerts entre Noël et le nouvel an pour tester notre nouveau répertoire. A notre grande surprise, aucun titre inédit n’avait reçu une telle réaction de la part du public. C’était vraiment encourageant car les chansons que personne ne connaît sont généralement mal accueillies. 

Penses-tu que le documentaire The Chills : The Triumph and Tragedy of Martin Phillipps a changé la perception que certaines personnes avaient du groupe ?

« J’ai eu le sentiment d’être décrit comme un dictateur. Ce n’est pas faux, mais c’est exagéré. « 
Pour ceux qui l’ont vu, probablement. Il n’est pas sorti à la meilleure période. Ce qui est certain, c’est qu’il a changé ma perception de moi-même et de l’histoire du groupe, même si cette dernière a dû être simplifiée. On y parle de mes problèmes de santé, des différents membres du groupe et de certains de mes actes. J’ai eu le sentiment d’être décrit comme un dictateur. Ce n’est pas faux, mais c’est exagéré. Il était nécessaire d’évoquer ce sujet pour le film. Par contre, j’ai réalisé à quel point je pouvais avoir une vision, être déterminé et distant pour arriver à mes fins. Souvent au détriment d’autres personnes. Je ne réalisais pas que ça pouvait les blesser. Ça m’a ouvert les yeux. J’essaie d’être plus prudent depuis. Je demande à chacun de s’exprimer lors des réunions de groupes. C’est pour cette raison que le line up actuel est un groupe plus soudé que n’importe quelle autre incarnation de The Chills. Je ne suis pas beaucoup intervenu sur le montage final du documentaire. J’ai juste demandé à retirer quelques passages lorsqu’ils étaient inexacts. Je n’aime pas que l’on réécrive l’histoire. J’aurais pu demander à enlever des bouts d’interviews quand des anciens membres ne sont pas vraiment sympathiques avec moi, mais je ne l’ai pas fait. Nous avons trouvé un bon équilibre. J’ai depuis regardé beaucoup de documentaires sur le rock. Je trouve qu’il fait partie des meilleurs. C’est une sacrée performance.

Tu y évoques ta maladie sans aucune retenue.

Lors d’une de mes premières interviews, je venais d’apprendre que je n’avais probablement plus que deux ans à vivre. Je me suis livré bien plus que je ne le réalisais à l’époque. Je voulais aider d’autres gens à affronter l’hépatite C et l’addiction à la drogue. Je n’étais pas certain de survivre jusqu’à la fin du tournage. Ça me fait bizarre de savoir que des inconnus en savent autant sur moi.

Tu vas bientôt jouer en concert avec The Bats. As-tu depuis l’époque continué à suivre la carrière de certains artistes de chez Flying Nun ?

Nous sommes de temps en temps en contact les uns avec les autres. J’ai longtemps habité à quelques pas de David Kilgour de The Clean. J’aurais pu jeter une pierre sur son toit si je l’avais voulu. On se voyait trois fois par an pour traîner ensemble. Nous avons toujours été proches. Ni lui ni moi ne ressentons le besoin de se retrouver plus souvent pour boire des bières et parler du passé. Il en est de même pour Robert Scott de The Bats. Nous nous connaissons depuis quarante ans. Chacun vit sa vie mais nous éprouvons un grand plaisir quand nous nous retrouvons. Ce que j’apprécie particulièrement c’est que contrairement à tous ces groupes qui se reforment, beaucoup des groupes de l’époque signés chez Flying Nun ne se sont jamais séparés. En plus, la qualité est constante. Dunedin Spleen, le dernier The Verlaines en date, est excellent, probablement leur meilleur. Graeme Downes n’a pas la grosse forme en ce moment. Il se remet d’un cancer. Ça m’affecte car nous avons vécu pas mal de choses ensemble. Il y a une réelle connexion entre les artistes du label. Nous avons traversé les mêmes galères. Surtout avec les groupes avec qui nous avons tourné en Europe dans les années 80. Nous partageons des souvenirs que personne d’autre ne pourrait évoquer. Il y avait un peu de compétition, mais ça restait amical. Maintenant, nous pouvons aller déjeuner ensemble sans même parler musique !

 


 

 

The Chills
Scatterbrain

Fire Records, mai 2021

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Crédit photo : Alex Lovell-Smith

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