Chronique Musique

IV, leçon d’optimisme de Make A Change… Kill Yourself

Make A Change... kill yourself
Écrit par Jism

Qu’est-ce qui vous amène à écouter un groupe plutôt qu’un autre ? Le buzz ? Parfois. Le fait que d’autres personnes ayant des goûts communs vous le recommandent ? Aussi. Mais parfois, rien ne vous prédestine à écouter tel ou tel groupe. Rien sauf peut-être le nom, qui vous interpelle. Ce fut mon cas pour le groupe Belge Kiss The Anus Of A Black Cat, auteur d’un excellent premier album ou encore, il y a treize ans pour le premier album de Make A Change… Kill Yourself, projet du Danois Ynleborgaz, également chef de chantier de l’excellent groupe Angantyr.

Make A Change... Kill Yourself

En 2005, à la sortie du premier chapitre, la consonance très second degré du patronyme donnait fortement envie d’aller y jeter une voire deux oreilles histoire de voir à quel point ce premier jet sentait la déconne. Sauf que, après écoute, l’auditeur n’avait plus qu’une envie : se foutre en l’air. Non pas parce que l’album est mauvais, non, mais justement parce qu’il n’y a aucune trace de second degré dans ce disque. La musique est un monolithe de désespérance, noire et sans aucune échappatoire, les paroles un appel au suicide permanent exposant le mal-être d’un probable psychotique délirant en pleine phase mélancolique. Dans son style (depressive suicide black metal), Make A Change… est un classique, un album fou, désespéré, d’une tristesse insondable, l’acte d’un suicidaire préférant mettre en musique ses pulsions que les accomplir réellement. Alors, évidemment (ou pas), quand le second sort deux ans plus tard, la déception est au rendez-vous. D’un côté la surprise n’est plus là, de l’autre les compositions sont moins fortes.

Si on met son projet Angantyr de côté, il faudra ensuite attendre cinq longues années pour avoir des nouvelles de Ynleborgaz. Le Danois revient donc en 2012 avec Fri, album qui le voit au meilleur de sa forme, c’est à dire au fond du trou. Là, comme l’indique la pochette, il n’y a plus d’équivoque, Fri est clairement un disque de fin de cycle, de renonciation. Chanté, enfin hurlé, en Danois, ce troisième chapitre s’oriente plus vers le depressive black metal tout en y incluant pas mal d’éléments ambient. Le résultat, d’un niveau nettement supérieur à II, remue les tripes en vous collant un bourdon immense, presque à la hauteur du premier volet.

Six ans plus tard, Ynleborgaz revient donner de ses nouvelles et apparemment, elles ne sont pas aussi mauvaises que nous pourrions… l’espérer. L’homme semble aller mieux et sortir la tête du trou qu’il s’était creusé en 2012. Pour tout dire, à son échelle, c’est presque à une fête à laquelle nous sommes conviés. Avec IV, Ynleborgaz a la patate et tient à nous le faire savoir. Il n’est donc plus question de suicide, ni de dépression mais presque d’envie, de renouveau, au point d’évoquer la… joie (celle d’être loin de tous certes sur Shadows) et même se lancer des défis de fou :

Once awake I was – vibrant with a thirst for life
An insatiable hunger for the word and everything it had to offer
Come on, anything, anyone, anywhere, anytime
No challenge too great to overcome.

Le truc de dingue quoi.

Make A Change... Kill Yourself

Mais bon, le gars ne change pas du tout au tout non plus hein. Comme pour les autres chapitres, le sujet principal de IV reste toujours le rejet, l’incompréhension de l’autre, la misanthropie mais il n’y est plus question frontalement de mort, seulement de dérive, de ce moment entre deux eaux, entre la vie et le trépas (sur Once Awake) où tout devient possible même l’inimaginable.

Ce changement se ressent également dans la musique, si Once Awake commence là où Fri se terminait, à savoir sur une ambient aux influences Badalamentiennes, Ynleborgaz reprend très vite les rennes de son Depressive Black Metal pour l’orienter progressivement vers un black metal pur et dur, plus virulent que dépressif, laissant de côté le désespoir qui faisait partie intégrante de son identité pour une rage bouillonnante, à peine refroidie parfois par des voix claires et spectrales. Ce qui apporte une intensité inédite chez lui et fera de Once Awake un morceau qui, malgré ses vingt deux minutes au compteur, passe comme un souffle tant son black metal est dense, varié, sachant happer l’attention de l’auditeur.

Il en ira de même pour Shadows, à la différence près qu’il n’y a plus ici véritablement de trace de depressive black metal mais plutôt une orientation vers une sorte de spectral black metal, à la fois déconcertant et flippant ayant par moment des sursauts de vie inattendus (ces accélérations rageuses suivies de mélodies qui vous restent vissées dans le crâne sont juste impressionnantes). Spectral dans le sens où les vocaux semblent par moment complètement détachés du reste et que les guitares, malgré leur pesanteur, laissent une impression de flottement à la limite du cotonneux (metallique certes mais cotonneux quand même), notamment sur les dernières minutes.

Bref, vous l’aurez compris, si les disques précédents suivaient une ligne directrice toute tracée (entre depressive suicide black metal et ambient), ce quatrième chapitre se plaît à brouiller les pistes, gagnant ainsi en profondeur et en diversité grâce au talent hors-pair de Ynleborgaz, faisant surtout de IV une des meilleures surprises de ce début d’année.

Make A Change… Kill Yourself – IV
Sorti le 15 janvier dernier chez Cursed Records et disponible en numérique, cassette et cd sur le bandcamp du groupe.

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