Littérature Etrangère

Jeremy Gavron, « Je vous aimais, terriblement » : une vie de femme écartelée

Le livre de Jeremy Gavron surprend et trouble. Le joli titre est trompeur : il pourrait laisser croire à un roman sentimental des Années Trente… Nous en sommes très loin. Ces mots, « Dites aux garçons que je les aimais, terriblement, je vous en prie » constituent le message que Hannah Gavron laisse à ses fils Jeremy, quatre ans, et son frère aîné Simon. Nous sommes en 1965, à Londres. Hannah Gavron a 29 ans et elle vient de se donner la mort…  Dans les années qui suivront, la famille Gavron jettera un voile pudique sur le suicide de cette jeune et jolie universitaire prometteuse, rieuse, pétillante et anticonformiste. Il faudra attendre 40 ans pour que Jeremy Gavron retrouve ce message d’adieu et décide d’en savoir plus sur cette mère dont il ne garde qu’un souvenir flou et fugace. Jeremy est journaliste. Rechercher l’information, enquêter, il sait faire. Et il va nous le démontrer tout au long des pages de ce livre étrange, roman souvenir, roman hommage construit comme une fiction.

Jeremy Gavron, Je vous aimais, terriblement

Hannah Gavron, jolie brune au large sourire – le livre est illustré de photos issues de l’album familial – , fait partie de ces femmes qu’on n’oublie pas, vers lesquelles tous les regards se tournent. Toute jeune déjà, elle se distingue de ses camarades par son indépendance d’esprit, son goût pour la liberté. Nous faisons sa connaissance à l’été 1952, à travers une lettre que la jeune Hannah, 16 ans, adresse à son amie Tash. Hannah est à Paris,  où elle étudie le français. Et elle raconte à son amie son « aventure » avec un homme qui, dans l’avion, lui a offert du cognac et une tasse de café… Tout au long du roman, Jeremy Gavron alternera le récit de sa propre vie et de celle de sa mère, qu’il découvre en quelque sorte en même temps que nous, à travers la correspondance qu’il met à jour, les rencontres qu’il provoque, les informations qu’il recueille.

Dès les premières pages, la mort s’invite dans la vie de l’auteur avec le décès de son frère Simon, victime d’une crise cardiaque. Son frère avec qui il n’a jamais réussi à partager, à qui il n’a jamais montré la lettre d’adieu de leur mère. Simon, le seul qui, pourtant, disait avoir gardé un souvenir de Hannah. Au même âge que Simon, Jeremy le narrateur aura, à son tour, une crise cardiaque, d’où il se remettra heureusement… Quelque temps plus tard, notre auteur tombe sur un article sur le suicide de Nicholas Hughes, le fils de Ted Hughes et de Sylvia Plath. Sylvia Plath la suicidée… Le parallèle entre les deux femmes éveille en lui le désir d’écrire sur Hannah. De son côté, le lecteur aura, forcément, une pensée pour Virginia Woolf.

Hannah, jeune intellectuelle des années 50-60. La moindre des qualités de ce livre n’est sans doute pas la lumière qu’il jette sur ce qu’était la vie des femmes dans ces années-là. Il n’y a pas si longtemps. Hannah est diplômée, elle écrit déjà pour des publications de renom, elle prépare un doctorat et s’apprête à publier son premier livre,  elle fait du théâtre et elle donne la réplique à Albert Finney et Peter O’Toole, elle enseigne dans une école d’art. Bref, elle a une vie trépidante, exaltante et bien remplie. Dans le même temps, après s’être mariée très jeune, elle donne naissance à deux garçons, Simon et Jeremy. Et vit sa vie de femme libre en plein Swinging Sixties. Reste à se demander comment diable une femme pouvait mener de front toutes ces vies-là.  Car nous ne nous en souvenons peut-être pas, mais on était alors très loin de l’égalité des hommes et des femmes, et les devoirs de mère et d’épouse constituaient alors l’essentiel de la vie de la plupart des femmes. Ce qu’on retient de l’Angleterre des années 60, c’est Mary Quant, le rock, la mode, Carnaby Street. On oublie trop souvent que tout cela ne concernait qu’une toute petite partie de la population britannique, et une tranche d’âge limitée: pour une femme de 25 ans, mariée et mère de deux enfants, ces choses-là étaient le plus souvent de l’ordre du fantasme. C’est ce que va découvrir Jeremy Gavron au fil d’une enquête passionnante, poignante, d’une finesse remarquable.

A aucun moment on n’a l’impression de faire irruption sans y être invité dans la vie privée d’une famille : est-ce parce que Jeremy Gavron nous donne la sensation de découvrir la vérité sur sa mère en même temps que nous ? Est-ce parce que son écriture, à la fois habile, élégante et émouvante, sait nous maintenir sur le fil du rasoir, à la limite du trop-plein émotionnel, sans jamais tomber dans l’impudeur ? Ou parce qu’à travers la vie d’une femme, sa mère Hannah Gavron, il rend un hommage vibrant à toute une génération de femmes écartelées ? Toujours est-il qu’on sort de ce livre avec la sensation d’avoir lu à la fois un magnifique portrait de femme, un hommage bouleversant à une mère qui n’est plus tout à fait une inconnue.

Jeremy Gavron – Photo Mariano Avila

Jeremy Gavron est né en 1961 et habite Londres. Ancien correspondant de presse à l’étranger, il a vécu en Inde et en Afrique. Il est l’auteur de trois romans et de deux essais. Je vous aimais, terriblement est son premier ouvrage traduit en français.

Jeremy Gavron, Je vous aimais, terriblement, traduit de l’anglais par Héloïse Esquié, Sonatine éditions.

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