Auteur largement reconnu par la critique norvégienne et récompensé par les plus prestigieux prix littéraires du pays, Rune Christiansen livre en ce début d’année, La solitude selon Lydia Erneman, un troisième titre dans la collection Notabilia aux Éditions Noir sur Blanc après, L’affaire des lubies du temps perdu en 2023 et Fanny et le mystère de la forêt en deuil en 2020.
Cette fois nous voici aux cotés de Lydia, la fille unique d’un couple de fermiers suédois qui décide contre l’avis de ses parents de devenir vétérinaire et de partir en poste en Norvège. La jeune femme a été élevée dans une forme de solitude à soi même plutôt assumée et poursuit donc son trajet individuel avec une simplicité naturelle qu’émaille à peine quelques rencontres estudiantines. Lydia est passionnée, passionnée par un métier qui la place aux contacts des animaux et au contact d’une ruralité qu’elle affectionne particulièrement. Là, rattachée à la clinique vétérinaire de son patron Brandt, nous la voyons se porter au chevet d’un cheval éventré, d’un chien écrasé ou d’une vache en train de vêler avec une conscience professionnelle aiguisée et un engagement sans limite.
Lydia est-elle désormais comblée par la vie ? C’est le questionnement qui court en elle non pas comme une de ces sombres angoisses existentielles que connaissent certains, mais plutôt comme une petite musique, celle que ferait l’eau fraîche et translucide d’un simple ruisseau. Car Lydia si elle est heureuse d’entrer en contact avec les gens de son entourage, fermiers, retraités ou avec ce jeune Johan à qui elle s’attache de façon quasi maternelle et qui la questionne sur son désir de matérnité, a néanmoins une vive conscience que sa vie est tout aussi pleine et satisfaisante sans tout cela. C’est comme si Lydia avait reçu de ses parents, pourtant peu démonstratifs et souvent accaparés par leurs occupations respectives la grâce de s’appartenir à soi, de se suffire à soi, de se sentir « Être » totalement à la manière d’une sphère, parfaitement pleine et dense, aux antipodes du mythe platonicien qui nous décrivait comme ces demi-sphères, ces moitiés défectueuses par nature, à la recherche frénétique de notre complément manquant.
Rune Christiansen est un poète et il nous décrit avec une infinie délicatesse une jeune femme en harmonie avec la nature et elle-même, une forme de vie où l’unité de la personne est un préalable à son parcours au monde. Les sentiments et sensations intérieures du personnage sont tout aussi paisibles dans la joie que dans la douleur et nous la voyons débuter des amours ou enterrer sa mère avec la même paix intérieure, je dirais la même confiance en la vie. Car c’est cela que nous propose Rune Christiansen c’est une philosophie de la vie légère, calme et reconnaissante. Ses personnages traversent leur destin sans drame, même s’ils en rencontrent évidemment, parce qu’ils accueillent ce qui advient et ne demandent pas à la vie ce qu’elle ne peut donner.
« Les enfants et les animaux, pensa Lydia, quel bienheureux instinct. Et au même instant, elle visualise sa fille dans une existence future, une existence où elle-même avait cédé la place, où elle n’était plus. « Dieu soit avec toi et bonne chance dans ton voyage », chuchota-t-elle, comme si tout était soudain en jeu, comme s’il y avait une précarité à souhaiter que la fillette se sorte saine et sauve de tout cela. De quoi ? Il faut laisser ce qu’on a de meilleur, pensa Lydia. Il faut laisser quelque chose qui puisse être écarté avec légèreté, sans peine, pas un rubis ni un bien familial précieux, non, rien d’insistant, plutôt un élément du quotidien : une clé dans une coupelle en émail, une pile d’ouvrage scientifique ou une chanson apprise par cœur autre fois. Oui, ce qu’on transmet doit être ordinaire et solide, facile à rejeter ou à utiliser, comme une douce conversation au crépuscule, comme le manteau gris de sa mère, un héritage qu’on est libre de mettre au rebut ou de transformer en une affaire chère à son cœur ; tel un petit objet qu’on glisse sous son oreiller ou qu’on emballe sans états d’âme âme avant de le ranger pour l’oublier. »
─ Auteur, Titre
Il y est question
de transmission,
de rêves, de nature,
de légèreté
et d’un être au monde
infiniment mélodieux.
Lydia avance dans l’existence comme le roman, par petits bonds qui ont la grâce d’une biche en forêt dans un matin brumeux. Le texte ne vise pas à dire l’exhaustivité d’une vie mais plutôt à faire entendre sa musique, sa note, sa trace. La prose de Rune Christiansen s’approche souvent de celle de son compatriote et romancier Karl Ove Knausgård. Une prose qui réconforte qui nous replace dans la vie à notre échelle, sans gravité, comme de minuscules petits points qui se tiennent la main de génération en génération dans le seul but de faire une ligne continue la plus harmonieuse possible. Il y est question de transmission, de rêves, de nature, de légèreté et d’un être au monde infiniment mélodieux. Un enchantement qui laisse le lecteur apaisé et heureux.

La solitude selon Lydia Erneman de Rune Christiansen
Traduit par Céline Romand-Monnier
Éditions Noir sur Blanc, Notabilia, 8 janvier 2026


