Chronique Musique

Jessica Pratt, en toute quiétude

[mks_dropcap style= »letter » size= »75″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]I[/mks_dropcap]l est de ces artistes qui sonnent comme des évidences, qui ont une résonance particulière avec nos propres vibrations musicales. Car depuis 2012 et la découverte de cette musicienne inclassable, Jessica Pratt, au détour d’un clic sur YouTube, j’ai projeté beaucoup de moi dans cette musique minimaliste et brute. L’histoire a commencé avec un titre, Bushel Hyde, ritournelle hors du temps, arpège en forme de picking, rondeur d’une guitare classique et cette voix qui ne ressemble à personne, bien que des noms se bousculent dans mon esprit, Linda Perhacs, Vashti Bunyan, Karen Dalton, Nick Drake… quintessence d’une époque bénite, les 60’s et son lot d’artistes folk à tendance psychédélique oubliés puis retrouvés pour notre plus grand bonheur.

La jeune femme est de cette trempe, originaire de San Francisco, elle débute la guitare pendant son adolescence, vivant la musique comme une activité solitaire, elle commence à enregistrer ses compositions vers l’âge de seize ans grâce au matériel de sa mère.

Jessica Pratt part s’installer à Los Angeles, concours de circonstances, elle rencontre le frère de Tim Presley (White Fence), Sean Paul, et croise plusieurs fois Tim, avec qui elle ne développe aucuns liens. L’histoire aurait pu s’arrêter là si, quelques années plus tard, son petit ami de l’époque n’avait pas posté quelques unes de ses chansons sur YouTube, et ce coup-ci le miracle se produit. Tim Presley remarque l’artiste, et lui propose dans la foulée de sortir son premier album éponyme, Jessica Pratt, allant même jusqu’à créer son propre label Birth Records pour sortir ses titres ! En moins de deux semaines les 500 exemplaires de l’album sont vendus, elle se fait remarquer par la presse musicale, signant le début de sa carrière.

En 2015, elle publie son second album, On Your Own Love Again, chez Drag City, sur un multipiste cassette, et la magie continue d’opérer, tout en imperfection, béni soit le souffle sur chacune des pistes qui confère à l’ensemble un son lo-fi hors du temps, et qui me réconforte sur mes propres enregistrements – sourire, considérations toutes personnelles – brouillard onirique, dépouillement de l’âme, un bijou à l’état brut qui n’a pas fini de m’émouvoir !

Ainsi, quand en octobre dernier, son premier single This Time Around est sorti, le premier depuis trois ans, je ne cache pas que la joie s’est emparée de moi à l’écoute de ce titre laissant augurer un album tout en finesse et prometteur. Une douce ballade sur deux accords, mélancolique, lumineuse dans la noirceur, et l’ajout notable d’un synthé qui vient rehausser l’ensemble discrètement, et ce clip, montage d’images en super 8, nostalgie d’un autre temps.

Un premier single annonçant la sortie de son troisième album, Quiet Signs, ce 08 février 2019 chez Mexican Summer (pour les Etats-Unis) /City Slang (pour l’Europe) / PIAS (pour la distribution), un changement de label pour Jessica Pratt et un processus d’enregistrement différent, puisqu’elle a travaillé en studio pour la première fois, à Brooklyn, au Gary’s Electric, avec le producteur/musicien Al Carlson (Ducktails, St. Vincent, Peaking Light…) et le musicien multi-instrumentiste Matt McDermott, à qui l’on doit les teintes de piano, synthétiseur et cordes.
Un nouveau virage pour la californienne qui n’enlève rien à son talent, bien au contraire !

jessica-pratt-quiet-signs-cover

Dès le morceau d’ouverture, le changement est palpable, le piano de McDermott se fait entendre dans un minimalisme proche d’un Satie, et ce titre Opening Night, référence notable au film de John Cassavetes, du même nom, sorti en 1977, un hommage à la performance de Gena Rowlands, de laquelle Jessica Pratt se sent proche, une forme de parallèle avec sa carrière et son rapport au public :

On some level, I considered an audience while making the last records, but my creative world was still very private then and I analyzed the process less. This was the first time I approached writing with the idea of a cohesive record in mind. 
[À un certain niveau, j’ai considéré le public lors de la création des derniers disques, mais mon monde créatif était encore très privé à l’époque et j’ai moins analysé le processus. C’était la première fois que j’abordais l’écriture avec l’idée d’un disque cohérent en tête. ]

Ce premier titre, la forme épurée du suivant, As The World Turns, ce même thème joué par Pratt à la guitare, une fois de plus, deux accords, couches discrètes de touches de guitare, de cordes, des relents jazz, qui ne sont pas sans rappeler un certain Caetano Veloso… cette jeune femme est décidément pleine de surprises.

Sur Fare Thee Well, nous retrouvons l’artiste telle que nous la connaissons, ce son si particulier, le souffle familier, avec une pointe d’orgue comme pour nous faire mentir, avec pour la première fois la flûte jouée par Carlson, qui confère à l’ensemble un côté baroque, un album de 2019, et pourtant… la douceur se prolonge sur Here My Love, quelques accords rehaussés par le piano, l’équilibre parfait entre Pratt et McDermott, l’expression de leur histoire d’amour naissante, ce qui expliquerait sans doute cette luminosité nouvelle dans la musique de l’artiste.
La teinte bossa-nova brésilienne se confirme sur Poly Blue, second single de cet album, le mélange est probant, le plaisir évident !

Influence prolongée sur le titre This Time Around, l’impression d’une fin de soirée sur la plage… avant de plonger dans un arpège familier sur Crossing, sur lequel le piano vient la retrouver dans cette mélancolie qui lui est chère, comme sur Silent, à la forme plus classique, et cette voix qui ne cesse de me faire frissonner, sentant poindre des larmes de bonheur apaisé, oui, la belle a ce don, il y a des choses qui ne s’expliquent pas… et sur le dernier titre et single, Aeroplane, j’ai l’impression de m’envoler, je ne touche plus terre, cheminement merveilleux d’un voyage de près de trente minutes dans cet univers hors du temps et du monde.

Difficile de revenir à la réalité après ces neuf titres d’une douceur infinie, Jessica Pratt a la voix d’un ange et une maturité étonnante pour une jeune femme de trente deux ans, un troisième album qui confirme son talent et laisse entrevoir ce dont elle est capable, évolution palpable d’une chrysalide devenue papillon, et je sais que dans vingt ans, j’aurais encore envie d’écouter cette artiste touchée par la grâce !

Jessica Pratt, Quiet Signs
sorti le 08 février 2019 chez Mexican Summer / City Slang / PIAS, il est disponible en Numérique, CD et Vinyle par ICI, mais surtout chez tous les bons disquaires !

Jessica Pratt sera en concert en France pour deux dates pour l’instant : le 09 avril 2019 au Point Éphémère (Fmr) à Paris (75) et le 10 avril 2019 à l’Épicerie Moderne, festival LES FEMMES S’EN MELENT (LFSM) à Feyzin (69).

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