Littérature Etrangère

« Jeu blanc » de Richard Wagamese, portrait d’un héros opprimé, histoire d’un peuple décimé

Dyaa Eldin / Unsplash
Dyaa Eldin / Unsplash
Ecrit par Barriga

Nous vous avions parlé il y a deux ans à peine du premier livre de Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube, les éditions ZOE  font paraître pour cette rentrée de septembre un nouvel opus, intitulé Jeu blanc. Entre-temps, l’auteur nous a malheureusement quitté au mois de mars dernier à l’âge de 61 ans, nous laissant son œuvre riche d’une dizaine d’ouvrages à découvrir pour nous consoler.

L’auteur délaisse quelque peu dans Jeu blanc la littérature des grands espaces, la nature luxuriante. Cette fois-ci, il évoque un sujet difficile et méconnu, la ségrégation raciale des Amérindiens par les blancs dans la région de l’Ontario au milieu du XXe siècle, notamment la tribu des Ojibwé dont Richard Wagamese est originaire. Le personnage principal est un jeune garçon, Saul Indian Horse, qui tente de fuir les violences exercées par les blancs sur sa famille et ses compatriotes. Par un malheureux concours de circonstances dont nous tairons les détails – laissons le lecteur les découvrir – le jeune garçon se retrouve seul. Il est alors accueilli comme tant d’autres enfants indiens, par une institution rigoriste, catholique à l’extrême. A l’intérieur de cet orphelinat, il règne un enfer, des enfants sont battus, maltraités, parfois ils disparaissent sans laisser de trace. Un curé le repère parmi l’assistance et va s’occuper de lui. Il lui ordonne l’hiver de nettoyer la patinoire très tôt le matin, de retirer la neige qui recouvre d’une pellicule fine la surface afin que les grands puissent s’entraîner au hockey sur glace. Saul va ainsi tous les jours en faisant son travail s’aguerrir à ce sport en secret, apprendre à patiner très vite et à shooter au palet avec une crosse. Saul va se découvrir des dispositions pour ce sport qui pourrait être son salut et un espoir de s’en sortir. Sa vision du jeu unique et ses qualités physiques vont alors lui permettre d’intégrer une équipe d’indigènes et de participer à ses premiers matchs puis ses premiers tournois et pourquoi pas de flirter avec le doux rêve de devenir joueur professionnel en NHL ? Mais rien ne sera facile: certains blancs lui feront bien comprendre que ce jeu n’est pas le sien. Dans la deuxième partie du livre, un lourd secret va se révéler à Saul et transformer ce roman d’apprentissage ambivalent…

Cette œuvre peut être lue comme un pamphlet contre les obscurantismes et la non-acceptation de la différence d’un peuple, contre les conduites violentes dictées par les dogmatismes religieux conservateurs. La tribu Ojibwé pratique des rites ancestraux en lien étroit avec la nature, les grands espaces et les animaux, habitée par un infini respect des autres et de tout ce qui les entoure, le voyage astral, l’alchimie, et tant d’autres éléments qui forment l’identité mystique de ce peuple. Pourtant depuis plusieurs années, elle ne semble pas écoutée ni respectée dans son intégrité, les blancs refusant constamment l’autodétermination aux Indiens, leur liberté à disposer de leur propre religion, les condamnant à la clandestinité, la fuite de leurs territoires, à l’abandon par les plus jeunes générations des préceptes qui constituaient leur identité, afin de tenter de s’insérer, le plus souvent sans succès, dans la communauté blanche.

Ce livre est une ode au droit à la différence, l’histoire sans doute en partie autobiographique prend racine à partir d’une blessure personnelle, celle du racisme violent et d’une méchanceté sans nom qui vous renvoie à vos origines sans les respecter. L’arrière-plan sportif du jeu de hockey est une tribune pour Saul, mais sa réussite, le fait qu’il soit doué pour ce sport, éveille des jalousies et des rancœurs à son encontre alors que les vertus sportives sont supposées être œcuméniques. L’aveuglement racial donne lieu à des réactions épidermiques de rejet, voire de conservatisme comme si les blancs avaient peur que les Indiens s’accaparent ce sport. Quoi qu’il fasse, on lui crachera à la figure: « c’est un jeu de blanc »,  quoi qu’il fasse Saul sera toujours exclu; difficile alors pour lui de se construire.

Ce roman est touchant, profond, écrit avec beaucoup de cœur. Il évoque une page sombre de l’identité du personnage et celle d’un peuple opprimé, on est révolté face à cette violence, l’écriture n’est ni vindicative ni manichéenne, elle est sincère et elle souhaite la paix des peuples, un climat apaisé entre chacun de nous, pour que tout le monde puisse pratiquer sa spiritualité dans le respect de l’autre. Telle est la voie de Saul dans sa quête identitaire pacifique.

Jeu blanc de Richard Wagamese

éditions ZOE, septembre 2017, traduit par Christine Raguet

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