Les boutiques sont pleines de jeux puisqu’il en sort environ 40 par semaine, si bien que l’on est amené à faire des choix. Parfois, certains titres campent dans les rayons sans qu’on les remarque, jusqu’au jour où le hasard de la vie nous conduit à les essayer. C’est ce qui nous est arrivé avec Happy Letters et Lucky Numbers, redécouverts après la parution d’Archipels, le nouveau titre phare du catalogue de Tiki Editions. Une belle occasion pour se rappeler au bon souvenir de ces jeux, sans occulter la petite perle qui vient de sortir.
Lucky Numbers de Michael Schacht – Tiki Editions – 2020

Certains jeux donnent l’impression d’avoir toujours existé. Lucky Numbers, signé Michael Schacht, fait clairement partie de ceux-là. Le principe est limpide puisqu’il faut remplir son jardin de trèfles numérotés en respectant un ordre croissant sur chaque ligne et chaque colonne. À chaque tour, vous devrez donc piocher et poser un trèfle afin qu’il respecte les conditions de pose.
Ce qui constitue la force de Lucky Numbers, c’est sa manière de transformer une règle ultra simple en tension permanente. A chaque tour, vous allez devoir doser la prise de risque. Ce 17 pourrait être intéressant sur cette colonne, mais en le plaçant sur la troisième ligne, cela constituerait une prise de risque. Dois-je le tenter ou non ? Voici le genre de dilemme tout à fait gentillet qui va s’imposer à vous.
Et surtout, sous ses airs de bingo de maison de retraite, Lucky Numbers est un jeu qui comporte une part d’interactions avec l’adversaire car il est parfois possible de se séparer de certains trèfles qui nous dérangent. Mais si je rejette ce 18, il fera le bonheur de mon voisin. Que choisir ?
Lucky Numbers comporte donc cette petite cruauté discrète des bons jeux familiaux. Rien n’est jamais méchant, mais tout le monde observe ce que l’autre pourrait récupérer. Et comme cela se joue très vite, les revanches s’enchaînent avec une facilité déconcertante. C’est typiquement le genre de jeu qu’on sort “juste pour une partie”, avant de réaliser qu’une heure vient de s’écouler. À réserver pour le dimanche après-midi plus que pour le samedi soir, certes, mais vous passerez une chouette heure dominicale autour de ce jeu.
Happy Letters de Erwan Morin et Thierry Saeys – Tiki Editions – 2025
À première vue, Happy Letters pourrait passer pour un énième jeu de mots. Imaginé par Erwan Morin et Thierry Saeys, le jeu repose cependant sur une idée rusée. A partir d’un thème, il s’agit de trouver un mot qui exploite au mieux les lettres alignées sur sa grille, afin de la compléter plus vite que les autres. Petit bac et bingo (encore !) se croisent pour former un jeu d’optimisation qui fonctionne remarquablement bien.
Au-delà de cette mécanique initiale, Happy Letters devient particulièrement intéressant avec son système de niveaux. Il s’agit sans doute même de son meilleur argument. En effet, un jeu de lettres, en famille, peut vite devenir rébarbatif lorsqu’un adulte un peu trop à l’aise avec le vocabulaire s’assoit à côté d’un enfant ou d’un joueur occasionnel.
Ici, le jeu corrige cela intelligemment et quelque chose se nivelle naturellement puisque chacun peut jouer avec une difficulté adaptée, ce qui remet tout le monde dans la partie sans donner l’impression de tricher ou de jouer avec le frein à main. Au final, le jeu est à la fois pédagogique, nerveux et étonnamment moderne dans sa façon d’équilibrer les profils autour de la table. C’est rare, et franchement bien vu.

Archipels de Alexandre Droit et Yannick Gobert – Tiki Editions – 2026

Le dernier jeu édité par Tiki s’appelle Archipels et il mérite d’autant plus que l’on s’y attarde puisqu’il se démarque de la ligne éditoriale habituelle. Là où Tiki s’est souvent illustré avec des jeux immédiatement accessibles, très familiaux et assez évidents dans leur promesse, Archipels donne l’impression d’aller chercher quelque chose de plus construit, sans pour autant devenir aride (ce serait un comble pour un jeu qui nous amène aussi près du littoral).
Ce qui séduit ici, c’est surtout l’état d’esprit mécanique. Archipels est un jeu de plateau qui nous invite à bâtir, relier et anticiper, avec une sensation de développement progressif assez satisfaisante.
Concrètement, il s’agira de déplacer une pagaie sur le plateau commun pour piocher un maximum de 3 tuiles et bloquer ses adversaires. Ensuite, il faudra placer ces tuiles de manière à former une île. Les tuiles mer devront être au premier niveau, les tuiles sable au-dessus, et celles de construction au troisième étage (on ne construit pas une maison sur de l’eau, évidemment).
Mais attention, des animaux figurent sur les tuiles et certains ont plus de valeur que d’autres. Mieux, à chaque tour, les deux derniers joueurs pourront même poser des fleurs sur certains animaux pour augmenter leur valeur. Par exemple, si vous possédez de nombreuses pieuvres, vous aurez tout intérêt à les rendre plus lucratives en leur attribuant un grand nombre de fleurs.
Le jeu s’étend sur huit journées (soit autant de tours de jeux), et le vainqueur est évidemment celui qui aura le plus de points sur son île. En 5 minutes, vous aurez compris les règles de ce jeu dont le matériel est extrêmement agréable et décuple l’immersion. Avec Archipels, Tiki réussit habilement le pari de se renouveler !


