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Celui que l’on ne nomme pas

Kamel Daoud

Kamel Daoud, chroniqueur de l’Algérie indépendante, revient, dans un texte enragé et puissant, sur la figure de l’Arabe véhiculée par ce qu’a pu produire de plus obsédant la littérature française plongée dans le colonialisme. Kamel Daoud base, sa narration, sa révolte littéraire, sur la figure de l’Arabe, personnage littéraire qu’assassine Albert Camus dans son roman L’étranger (1942). Figure mythique mais également figure emprisonnée d’une nation, la sienne, l’Algérie.

L’auteur agite un double littéraire, miroir sombre des questionnements sur la langue, langue colonisée, langue et légitimité. Comment s’exprimer après le départ des colons ? Par quelle langue serons nous compris, nous écrivains qui souhaitons questionner l’image que l’on a pu nous soustraire, l’image de notre liberté intellectuelle, l’image d’un étranger, Moi l’Arabe littéraire auquel aucun nom, aucune identité ne fut offerte, rendue, il est de mon obligation, de m’approprier la langue coloniale, le français littéraire pour exposer la colère

Ce livre recèle de visions de villes magnifiques et perverse, Oran, Alger et d’âmes errantes porteuses de misère.

Oran « C’est une ville qui a les jambes écartées en direction de la mer. Regarde un peu le port quand tu descendras vers les vieux quartiers de Sidi El Houari, du côté de la Calère des Espagnols, cela sent la vielle pute rendue bavarde par la nostalgie. Je descends parfois vers le jardin touffu de la promenade de Letang pour boire en solitaire et frôler les délinquants . Oui, là où il y a cette végétation étrange et dense des ficus,, des conifères , des aloes,, sans oublier les palmiers ainsi que d’autres arbres profondément enfouis, proliférant aussi bien dans le ciel que sous la terre. Au-dessous, il y a un vaste labyrinthe de galeries espagnoles et turques que j’ai visitées. Elles sont généralement fermées mais j’y ai aperçu un spectacle étonnant : les racines des arbres centenaires, vues de l’intérieur pour ainsi dire, gigantesques et tortueuses, fleurs géantes nues et comme suspendues. Va dans ce jardin. J’aime l’endroit mais parfois j’y devine les effluves d’un sexe de femme, géant et épuisé. Cela confirme un peu ma vision lubrique, cette ville a les jambes ouvertes vers la mer, les cuisses écartées, depuis la baie jusqu’à ses hauteurs, là où se trouve ce jardin exubérant et odorant. (…) »

Sensuelles, putains ou maternelles, les femmes qui peuplent ce roman, sont ombres ou effusions portrait d’un pays en ruine, en transe, moite, charnel, violent et majestueux.

Un grand livre dont on ne sortira ni mort ni vivant, fantôme de colons, lecteur averti et brûlant, esclave des acceptations et des hontes antérieure

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Actes sud, mai 2014

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