Les Inédits Littéraires

« La Longue patience de la forêt » de Christian Léourier

Addict-Culture souhaite vous ouvrir à toujours plus de littérature, de lecture, de pensées et d’évasion. Nous ouvrons un cycle consacré à des textes produits par des auteurs de littérature de l’imaginaire. Un style littéraire auquel Addict-Culture ne vous a pas particulièrement habitué, il était temps que ça change !
Aujourd’hui le texte “La longue patience de la forêt” de Christian Léourier (Éditions Le Bélial) L’auteur a publié son premier ouvrage en 1972 et n’a cessé de publier depuis en littérature de l’imaginaire et en littérature jeunesse.  Il est auteur, entre autres, de la série “Le cycle de Lanmeur” mais aussi de la série “La Lyre et le Glaive”. Des séries Jeunesses ont aussi été publiées telles que “Contes” ou encore “Jarvis”… Vous avez là le texte d’un des auteurs emblématiques du genre ! Bonne lecture !

 

Génération 3

«OUBLIE, ça vaut mieux », dit Dalken.
Oublier un rêve ? On peut, au pire, y renoncer. Mais oublier !
« À supposer que quelque chose existe au-delà de la terre des morts… »
À supposer ? Pour lui, c’est une certitude. Ils l’ont dit à Erg. Ils lui ont montré des images de l’autre forêt. Les visages d’autres hommes.
« … personne ne l’a jamais franchie.
– Qu’en sais-tu ? se rebiffe Kred. Erg…
– Ton grand-père était un fou, dont les os ont dû blanchir à quelques lancers d’ici.
– Tu n’en sais rien, s’entête le gamin. Peut-être a-t-il réussi.
– Dans ce cas, pourquoi n’est-il pas revenu nous raconter sa découverte ? S’il avait pu passer dans un sens, il pouvait le faire dans l’autre, non ? »

L’argument est imparable, l’enfant en a conscience. Mais il se bute. Son regard se perd dans l’horizon jaunâtre, au-delà de l’étendue aride que n’anime aucun relief. Le pays plat, le pays morne où toute vie s’éteint.
Un jour, Erg est parti droit devant lui, il a violé la frontière fluctuante qui sépare le pays des vivants du domaine des morts. Il portait sur son dos des outres gonflées. Un dispositif bien plus primitif que celui dont disposaient les Visiteurs, mais dans l’esprit assez semblable. La solution, au fond,était simple: puisque, dès que l’on s’éloigne de la forêt, il devient impossible de respirer, pourquoi ne pas emporter une réserve d’air avec soi ?

« Tu n’es donc pas bien ici ? insiste Dalken. La forêt nous protège. Elle nous offre tout ce dont nous avons besoin. Des fruits savoureux. Des plantes pour apaiser nos douleurs. Des fleurs pour parer nos corps. Et surtout, cet air si précieux qui entretient le feu et la vie. Elle est notre mère et notre berceau. Elle n’exige rien en retour des bienfaits dont elle nous abreuve. Tandis que, regarde : la terre des morts n’est qu’un champ de cailloux stérile. Les pierres sont ses os, elle n’a pas de chair.
– Il y a d’autres forêts, au-delà de l’horizon. D’autres hommes.
– Quand bien même ? Ces forêts sont-elles meilleures que la nôtre ? Ces hommes différents de nous ? Viens. Ne reste pas si près de l’orée. C’est dangereux. Si le vent venait à tourner brusquement… »
L’enfant finit par céder. Mais le rêve reste vivace.

L’élan subsistait encore quelques années plus tard, dans le cœur de l’adolescent que Kred était devenu, quand la solution lui apparut un matin avec une telle évidence qu’il fut surpris de ne pas l’avoir imaginée plus tôt.
Malgré son excitation, il se leva lentement pour ne pas réveiller Elienn.
Vaine précaution. Elle s’accrocha à lui.
« Tu me quittes déjà ? Les fleurs que j’ai cueillies pour toi auraient-elles si vite perdu leur parfum ? »
Elle posait la question sans réelle inquiétude, par coquetterie, assurée de la réponse. Il la regarda avec tendresse. La lumière filtrée par les hautes palmes parait sa peau d’un éclat verdâtre. La nuit dernière, pour la première fois, il était entré en elle. Elle avait enchevêtré ses cheveux d’une liane à fleurs épicées, elle l’avait pris par la main, elle l’avait conduit jusqu’à une litière d’osmondes préparée à l’avance, et là elle avait ouvert
pour lui sa corolle. Il avait souvent espéré ce moment, avec un mélange de crainte et de délectation. Il y avait encore un peu d’appréhension en lui quand il s’était allongé sur elle. Mais elle avait su la dissiper, son étamine
avait gonflé et il était entré en elle sans maladresse. Ils s’étaient endormis dans les bras l’un de l’autre, sur la couche où l’odeur des fougères se mêlait au parfum des fleurs dans ses cheveux, et aussi à la senteur
plus discrète de leurs peaux échauffées.

Il s’était réveillé le premier; et la solution lui était apparue. Aussi simple, aussi évidente que l’acte auquel Elienn l’avait initié. Il était entré en elle, dans sa moiteur il avait déposé son pollen, peut-être en naîtrait-il un être
nouveau et l’échéance qui guettait la tribu s’en trouverait un peu reculée. Or, c’était dans la signification de ce geste que reposait la solution. Pour vaincre la mort, il faut s’appuyer sur les forces de la vie. L’idée lui serait-elle venue sans l’initiative d’Elienn ? Il ne l’en aimait que davantage.

La jeune fille souriait et le retenait. Non, les fleurs de sa chevelure n’avaient pas perdu leur parfum. Il lui aurait porté offense en ne répondant pas à son invite. D’ailleurs, son corps la désirait, à en juger par l’épanouissement de son étamine. Il sourit à son tour et se laissa retomber. Il tenait à présent la solution, mais il savait que sa mise en œuvre prendrait du temps. Beaucoup de saisons. Peut-être plusieurs vies humaines. Alors, cela pouvait bien attendre un ou deux jours de plus.

« Dans la forêt, les hommes reconnaissent leur Mère. Elle produit les fruits et les racines qui les nourrit, elle les abrite, elle leur offre les potions, les onguents qui soignent leurs maux, ainsi que les parures nécessaires à la fête qui suit la guérison. Mais, de même que l’embryon baigne dans la chaleur du ventre maternel sans velléité d’en sortir, de même ils restent confinés en elle. À cela, il y a une bonne raison : s’éloigner de son giron, c’est se condamner à mourir asphyxié. »
Dalken emploie un ton solennel. Aussi bien a-t-il noué autour de ses biceps ses bracelets de feuilles et posé sur sa tête sa toque de plumes : c’est le chef et non le père qui parle. Ses paroles sont pure vérité : du sol émane une vapeur empoisonnée que la végétation absorbe et transmue en air respirable. Là où s’étend la forêt la vie devient possible. En dehors d’elle règnent la mort et la désolation.
« Soit, consent Kred. Mais puisque la forêt est plus forte que la mort, pourquoi ne se lancerait-elle pas à la conquête de son domaine ? »
Si pour cela il faut l’aider, il l’aidera. N’est-il pas naturel de voir, au soir de son déclin, une vieille femme s’appuyer sur un homme qui fut son fruit et dont la bouche encore édentée a puisé les premières forces à son téton ?
À ces mots, les traits de Dalken se crispent. Sur son visage se dessine un masque inhabituel, celui de la colère. Kred va trop loin dans l’insolence. Oser comparer la forêt à une vieillarde !
« La forêt ne saurait vieillir. Elle était présente à l’aube des temps, elle prospérera bien après l’extinction de notre race ! »

Dalken a baissé la voix en prononçant ces derniers mots. Bien sûr, l’un et l’autre savent cette échéance inévitable. Il y a bien moins de naissances aujourd’hui qu’autrefois. Beaucoup d’enfants voient le jour difformes ou dépourvus de santé. Pour ceux qui viennent au monde ainsi affligés, même la forêt n’a pas de remèdes. Inutile d’attirer plus de malheur sur les hommes en évoquant ce terme !
Ou en adoptant un comportement irrévérencieux, ainsi que se le permet Kred.
« Je ne manque pas de respect envers notre Mère en voulant l’aider à s’étendre ! » s’insurge l’adolescent.
Voire ! De tout temps, les arbres de la forêt ont poussé comme bon leur semblait. Or, voilà que Kred s’est mis en tête de recueillir leurs fruits et de les planter là où lui le décidera, au-delà de l’orée, du côté où le jour se lève. Il a commencé à mettre son plan à exécution : avançant aussi loin que possible, il creuse un trou avec la pointe d’un bâton, pose le fruit, le recouvre de terre, puis il revient, les poumons en feu d’avoir retenu son souffle. Et ceci, plusieurs fois par jour.
Si bien que les anciens ont fini par s’alarmer d’un comportement aussi déroutant. Ils ont demandé à Dalken d’endiguer les errements de son fils. Mais celui-ci a le crâne aussi dur que l’écale d’une coloquinte :
« Puisqu’il y a d’autres hommes au-delà de l’horizon, et puisque nous ne pouvons quitter la forêt pour les rejoindre, alors la forêt doit aller à leur rencontre ! »

Voilà son idée. La solution. Créer à travers le désert un chemin de verdure que les hommes pourront emprunter pour s’écarter de ce lieu qui, de tout temps, fut leur berceau.
« Si la forêt l’avait voulu, n’en aurait-elle pas pris elle-même l’initiative ?
– Les arbres poussent là où tombent leurs graines. C’est-à-dire aux abords de l’arbre qui les a produites. Et la plupart des jeunes pousses s’étiolent bientôt dans l’ombre de leurs aînés. Voilà pourquoi il faut les aider à se répandre au-delà, plus avant. »
Le raisonnement ne manque pas de pertinence. Reste que le sacrilège n’est peut-être pas loin.
« Si notre mère la forêt me désapprouve, elle ne tardera pas à me le faire savoir », assène Kred.

Dalken espère seulement que sa colère ne frappera pas toute la communauté. Mais il n’ose pas formuler cette idée : ce serait supposer la Mère — grâce soit rendue à sa générosité — capable d’injustice. Il préfère feindre de souscrire au projet de son fils, tout en lui opposant un argument qui devrait le décourager.
« En admettant que tu aies raison, qu’il y ait d’autres forêts quelque part, comment savoir dans quelle direction progresser ? »
L’objection est de bon sens. Mais Kred de dire :
« C’est du levant que venaient les Visiteurs. C’est vers le levant qu’Erg s’est dirigé. »
Erg, encore et toujours. Dalken n’a guère eu le temps de connaître ce père fantasque, mais les anciens lui ont conté son histoire. L’histoire d’un illuminé disparu en courant après un mirage. Longtemps, à cause de cette folie, les enfants de son âge se sont moqués de Dalken, et voilà qu’à présent, alors que les rumeurs s’étaient tues, c’est au tour de son fils de poursuivre une chimère.
« Oh ! les Visiteurs… » grommelle Dalken.
Ont-ils seulement existé ? Depuis le temps qu’on en parle, ils ont pris des allures de créatures fabuleuses, bien moins réelles que les petits êtres dissimulés sous l’écorce des grands arbres ou les esprits barbus des racines
dont on peut chaque jour constater l’activité secrète.
Mais le moyen de persuader un fou de renoncer à sa folie ? À court d’arguments, Dalken ne peut que grommeler :
« Sois prudent, mon fils. »

Au matin un brouillard épais sourd entre les racines, s’élève jusqu’au feuillage. Quelquefois, l’humidité est telle que les gouttes retombent en pluie. L’eau vient des profondeurs. Les arbres ont la puissance de la faire remonter jusqu’au sol, et c’est un bienfait de plus à mettre à l’actif de la forêt. Les filets de mousse que les femmes étalent au pied des grands troncs piègent la brume, qui se condense avant de goutter dans les calebasses. De la sorte, les hommes trouvent toujours à étancher leur soif.
Le nuage de brume se répand au-delà de l’orée. Ainsi les graines plantées par Kred reçurent-elles l’humidité dont elles avaient besoin pour germer. La terre se souleva, et pour la première fois depuis des générations et des générations l’on vit de la verdure maculer l’ocre du désert.

Comme Kred l’avait annoncé, les pousses traçaient une sorte de chemin. Certes, il ne menait pas bien loin, et il s’en faudrait de plusieurs saisons chaudes avant que l’air dégagé par les jeunes plantes permette de s’y aventurer sans malaise. Cependant cette ébauche apportait la preuve que la forêt ne s’offusquait pas de l’entreprise du jeune homme. Quelques grincheux continuaient à la considérer comme vaine, voire
présomptueuse, mais ils n’osaient plus dire néfaste. Au fil des jours, Kred allait toujours plus avant : il avait appris à retenir son souffle plus longtemps et acquis dans ses geste une précision qui lui permettait de planter plusieurs graines à chacune de ses incursions au-delà du respirable.
Surtout, il n’était plus seul. Elienn, d’abord, l’avait accompagné, puis d’autres filles. Les garçons furent les derniers à se décider. Sur les conseils de la vieille Henou, Kred se risqua à repiquer des plants déjà grandelets,
plutôt que des fruits à peine germés. Et, dans l’ensemble, ils ne s’étiolèrent pas.

Le cœur de Dalken se tranquillisa, d’autant plus que le ventre de Elienn s’arrondissait pour la deuxième fois, preuve supplémentaire de la bienveillance des esprits des écorces envers son fils. Il était rare qu’un garçon devînt père aussi jeune. Alors, deux fois en si peu de temps… Il y vit un bon présage : le principe de la vie qui pousse les arbres à se lancer à la conquête du ciel et les hommes à arroser la corolle des femmes était vigoureux en lui. Il n’était pas le seul à le penser : bien des filles allèrent cueillir pour Kred les fleurs de l’union.

À la troisième saison chaude, tout le village participait à l’œuvre commune. Les jeunes gens se lançaient des défis : à qui irait le plus loin enterrer son fruit, piquer son plant. Quand les arbres atteignaient la hauteur d’un homme, ce qui, pour certaines essences, ne prenait qu’une saison, leur feuillage dégageait un air certes encore ténu, mais qui permettait d’avancer un peu plus sans risquer l’asphyxie immédiate. Or, il apparut que la forêt, non seulement ne se formalisait pas du bouleversement que Kred avait introduit, mais participait elle-même au mouvement.
Elle émit des rhizomes au-delà de sa lisière, non seulement dans la direction indiquée par les hommes, mais dans d’autres que les esprits des racines déterminèrent d’eux-mêmes.

Les premiers temps, Kred avait dû écarter les sacs mortuaires rencontrés sur son chemin. Cela n’avait pas duré : si l’on portait les cadavres enveloppés dans leur habit de lianes tressées jusqu’au pays des morts, les parents du défunt qui s’en chargeaient ne s’éloignaient guère de l’orée. À la deuxième saison chaude, cependant, on trouva sur le chemin un objet extraordinaire. Kred l’avait repéré longtemps avant de pouvoir l’atteindre. Il avait d’abord cru apercevoir un rocher. Bientôt, il acquit la certitude qu’il s’agissait d’autre chose. Quand, enfin, l’objet se trouva assez proche pour qu’il puisse risquer l’aller et retour jusqu’à lui en apnée, il se précipita. Le cœur battant, il porta sa trouvaille aux anciens. Ils s’accordèrent à reconnaître dans ce sac de peau quatre fois plus volumineux qu’une outre l’un de ceux, remplis d’air, qu’Erg avait emportés pour respirer pendant sa traversée.
« Cela montre que nous avançons dans la bonne direction », exulta Kred.
Dalken modéra son enthousiasme en faisant observer que tout ce que la découverte prouvait, c’était qu’il suivait celle qu’avait empruntée Erg, non qu’elle menait à une autre forêt. Mais pour la première fois, sa voix trembla d’émotion quand il prononça le nom de son père.

Kred voulut utiliser l’outre pour gagner en autonomie. Il se heurta vite à une impossibilité : racornie, la peau était devenue aussi dure qu’une écorce. Il s’en inspira alors pour fabriquer son propre dispositif. Mais il jugea le procédé encombrant et assez peu efficace. Il était difficile de faire pénétrer l’air dans l’outre, et respirer en l’utilisant s’avérait malcommode.
Après avoir risqué à diverses reprises de ne pas parvenir à regagner à temps la zone de sécurité, il renonça à ce dispositif. Pour lui, pas de doute : les Visiteurs avaient confié à son aïeul un secret oublié depuis. Sinon, il n’aurait jamais pu s’aventurer aussi loin qu’il l’avait fait. Peut-être le mystère résidait-il dans l’objet soudé au goulot de l’outre abandonnée dans le désert, mais Kred ne put en comprendre l’usage.

Quand on découvrit une deuxième outre, Henou se souvint que sa sœur aînée, qui avait assisté au départ d’Erg, lui avait dit qu’il en emportait quatre. À cet endroit, l’audacieux s’était donc trouvé confronté à un choix radical : rebrousser chemin, ou parier sa vie sur la réussite de son entreprise.
Avait-il seulement hésité ?
Ce ne fut qu’à la cinquième saison froide que l’on retrouva ses ossements.
Ainsi, son drôle d’équipement lui avait permis de cheminer presque une demi-journée dans une atmosphère irrespirable ! Dalken regroupa avec dévotion les cendres de son père dans un sac mortuaire, mais quand il voulut procéder à la cérémonie de l’écartement, Kred s’y opposa. Il était d’avis de le laisser là où il était tombé, pour que les générations à venir honorent la mémoire de ce précurseur. Il piqua un plant de coatzonn dont les racines, en se développant, enserrerait la dépouille dans un écrin mordoré.

Un mort dans la forêt ? Les anciens se récrièrent. N’était-ce pas introduire un bouleversement pernicieux ? Dalken était partagé. Bien sûr, il n’était pas insensible à cet argument. Mais pouvait-il ignorer que le pays des morts lui rendait, en quelque sorte, celui qu’il avait perdu à un âge si tendre qu’il n’en conservait qu’un souvenir confus, davantage nourri par les récits de ses aînés que par sa propre mémoire ?
Implorant les esprits des arbres de tourner contre lui seul leur colère s’il commettait une faute, il fit part de sa décision de suivre l’avis de son fils.
Or, non seulement la forêt ne dépérit pas, mais au contraire la progression s’accéléra. En deux saisons, le couloir s’allongea d’une distance égale à celle qu’il avait atteinte au cours des quatre précédentes. En outre, à
sa base, il avait doublé en largeur sans que les hommes aient eu à intervenir : à n’en pas douter, les êtres minuscules qui habitaient les feuilles s’en étaient chargés à leur place.

Petit à petit, les Enfants de Sylve la pourvoyeuse en délaissèrent le centre, où les arbres étaient les plus majestueux, mais où régnait en permanence une pénombre dont seules s’accommodaient au sol de rares
espèces. Dorénavant, ils préféraient la périphérie, plus exubérante et variée, dont les superstitions liées au pays de la mort les avaient jusqu’à présent tenus éloignés. Certains audacieux ne s’écartaient guère de l’extrémité du bras, bien que l’air en cet endroit fût moins dense. Mais ils gagnaient ainsi du temps pour accomplir leur tâche du lendemain. D’ailleurs, leur organisme s’adapta et ils finirent par respirer presque normalement. On délaissa également l’usage d’écarter les défunts dans le désert pour les inhumer entre les racines d’un coatzonn. D’aucuns affirmaient qu’ainsi, quand le vent agitait les feuilles de son tombeau, le mort continuait à parler.

Quand Kred sentit approcher le terme de sa vie, il choisit lui-même l’arbre au pied duquel il reposerait. Il n’éprouvait ni crainte ni regret. Certes, il n’avait pas atteint l’Autre forêt. Mais il avait montré la direction et l’on pouvait désormais marcher seize journées entières dans le couloir qu’il avait amorcé. De plus, il avait ajouté huit fruits à la communauté, dont six avait atteint l’âge adulte. On se souviendrait longtemps de lui.

 

Génération 8

« Au temps de Kred le planteur, dit Kaleh, tous les Enfants de Sylve la généreuse et tous les esprits des feuilles travaillaient à la progression du chemin vers le Levant. Peut-être aurions-nous déjà atteint l’Autre forêt promise par Erg le novateur si nous avions suivi l’exemple de nos anciens.
– La forêt du Levant ? Encore faudrait-il qu’elle existe !
– Douterais-tu de la parole de ton propre ancêtre ? »
Dans la voix de Kaleh, la menace avait succédé à l’amertume.
« Non, bien sûr, se hâta d’affirmer Bleunienn. Erg — loué soit l’arbre coatzonn qui abrite sa dépouille sacrée et que ses esprits protègent ses descendants ! — a reçu la révélation des Visiteurs, comme il est écrit sur les rouleaux d’écorce. J’honore les quatre reliques qu’ils lui ont laissées et que Kred fils de Dalken a recueillies avec dévotion pour porter témoignage. Et je sais, comme il est encore écrit, qu’ils venaient de l’horizon où le jour se lève. Mais comment expliquer que la forêt, de son seul chef, ait poussé des avancées dans d’autres directions ?
– Qui es-tu, pour juger des intentions de la forêt ? »

Bleunienn battit prudemment en retraite. Son prestige de descendante directe de Kred et de Elienn la protégeait, néanmoins il ne convenait pas de provoquer Kaleh, dont l’exaspération allait croissant. Pourtant, la voie du Levant s’allongeait très vite à présent, une demi-journée de marche par saison, et sur un front bien plus large que celui que les générations précédentes avaient tracé. Paradoxalement, moins que l’absence de résultats après tant d’efforts, c’était peut-être la rapidité de cette progression qui détournait de la tâche une bonne partie des Enfants de Sylve la bienveillante. À quoi bon s’échiner, puisque, de toute façon, la végétation avançait ? Cette attitude consternait Kaleh. Ces inconscients ne comprenaient-ils pas que si les hommes relâchaient leur effort, les esprits des écorces abandonneraient à leur tour ?
Jusqu’à présent, l’autorité des Ouvreuses de chemin, qui avaient remplacé les chefs emplumés de naguère, trop débonnaires pour diriger efficacement les travaux, avait permis de maintenir un rythme soutenu dans l’avancée du couloir du Levant. Mais la crainte d’une mise au ban ne suffisait plus à imposer le silence aux protestataires, d’autant qu’on ne pouvait user de cette sanction qu’avec mesure. Les relégués, s’ils devenaient nombreux, se regrouperaient, ce qui priverait de sens le châtiment.

L’indolence de la nouvelle génération provoquait la fureur de Kaleh. Comme toutes celles qui l’avaient précédée, elle avait espéré voir l’aboutissement des efforts menés génération après génération. Et maintenant, devenue la plus vieille des Ouvreuses de chemin, elle savait qu’elle aussi mourrait avant que le but se profile à l’horizon. Elle ne l’acceptait pas. Et plus le terme de son existence approchait, plus elle considérait cet échec comme une injure personnelle, un affront que les indociles, coupables d’avoir ralenti la progression, devaient expier. Elle réunit autour d’elle un parti décidé à redresser la situation. Et l’on vit un jour cette chose atroce, impensable : une Enfant de Sylve la débonnaire poussée à la pointe des plantoirs vers le pays des morts où elle ne tarda pas à suffoquer.
« Afin, dit Kaleh, de faire un exemple. »

Commença alors une période sombre, qui resterait dans les mémoires sous l’appellation de Saisons du chagrin. Quiconque se risquait à désobéir aux Ouvreuses de chemin subissait leur colère. Les outils, jusqu’alors utilisés pour faciliter le travail, prirent de nouvelles formes, et on en usa pour contraindre et punir.
Jusqu’au jour où, lassés de cette tyrannie, un certain nombre des Enfants de Sylve la magnanime reprirent volontairement le chemin du noyau primal. On les appela Ceux du giron. C’est parmi eux que Bleunienn se mit à prêcher.
« Il est présomptueux, affirmait-elle, de croire que la forêt a besoin de nous, et non le contraire. Pour nous le démontrer, elle trace ses propres chemins dans le pays des morts. Ceux de la lisière scrutent en vain les étendues désolées. Rien. Il n’y a jamais rien. Les Visiteurs, à supposer qu’ils aient existé, se sont moqué d’Erg. Qu’attendre, de la part de créatures surgies du néant, sinon de la malice ? Pourtant, Ceux de la lisière persistent dans leur attitude impudente. Un jour la forêt se lassera de ne pas être entendue. Puisse sa colère retomber sur les seuls coupables,et non sur tous les Enfants de Sylve ! »
Avertie, Kaleh s’inquiéta d’un tel discours. Mais les Ouvreuses avaient trop tardé : désormais, Ceux du giron étaient assez nombreux pour se défendre. Avec les troncs bien droits des jeunes frênes, affûtés et durcis au feu, ils fabriquèrent des épieux. Avec les branches nerveuses des ifs, ils confectionnèrent des arcs capables de projeter des flèches meurtrières.
Pour la première fois depuis que la forêt avait enfanté de l’humanité, le sang coula du fait de la main de l’homme.
Pétrifiés d’horreur à la vue de la sève humaine qui maculait les feuilles chues des gweladou, qu’on surnomme l’arbre de compassion, Ceux de la lisière refluèrent.

La rage de Kaleh était à son comble. Mais, parmi les Ouvreuses de chemin, plus d’une pensaient qu’elle était allée trop loin et qu’elle avait brisé toutes les digues en poussant des vivants dans le séjour des morts.
Il y eut encore quelques expéditions punitives, mais elles furent menées sans conviction, en évitant que les affrontements prissent trop d’ampleur.
Cette modération n’empêcha pas, hélas, que d’autres vies furent prématurément interrompues dans l’un et l’autre camp. Ce qui était d’autant plus préjudiciable que le nombre des nouveau-nés viables n’avait cessé de baisser au cours des dernières générations.
Plus préoccupant encore : il naissait bien plus de filles que de garçons. Certes, il en avait toujours été ainsi, mais le déséquilibre s’aggravait. Khoz, qui atteignait l’âge respectable de quarante saisons, l’affirmait, et même elle se souvenait que sa grand-mère disait déjà que sa grand-mère s’inquiétait de constater qu’il naissait moins de mâle qu’au temps de sa jeunesse. Il devenait urgent de trouver les Autres hommes, en espérant que la même malédiction ne les affectait pas.

Or, il advint que, parmi Ceux du giron, il naquit coup sur coup trois garçons. Même si l’un d’entre eux vint au monde dépourvu de pieds, cet événement rare fut interprété comme une approbation de la forêt.
Kaleh mourut solitaire, le cœur empoisonné par l’amertume, réprouvée même par ses consœurs. Dibrenn lui succéda. Deux jours après sa désignation, elle posa sur sa tête et autour de sa taille les bandeaux d’écorce armoriés ; on y avait dessiné autant de feuilles qu’il s’était passé de saisons depuis la première plantation effectuée par Kred. Ainsi revêtue des attributs de son autorité, elle remonta le bras de la forêt en direction de son noyau, constatant au passage combien les arbres avaient grandi, les troncs épaissi. Ceux du giron se trompaient en ne tenant pas compte de ces signaux que la Mère leur envoyait. Ils se trompaient. Mais était-il raisonnable de punir aussi cruellement leur erreur ? Était-il raisonnable pour Ceux de la lisière d’exposer leur propre existence afin de les ramener à une plus juste conception ?
« Non », admit Bleunienn quand elle lui posa la question. Et comme Bleunienn, malgré ses errements, était une femme sage, elle s’abstint de rappeler que Ceux de la lisière avaient ouvert les hostilités.
Elles convinrent d’un lieu, d’un jour. Le moment venu, Ceux du giron et Ceux de la lisière unirent leurs efforts pour creuser une fosse profonde afin d’y enfouir les armes. Sur la terre qui comblait le trou, ils plantèrent un spern vivace. Proliférer et masquer à tout jamais l’endroit ne lui prendrait que quelques jours.

 

Génération 10

Un matin, comme chaque matin depuis sa seizième saison, Aveline monta dans un arbre guedour. Mais, contrairement à son habitude, la fillette ne se contenta pas de cueillir les fruits des branches basses.
Malgré l’interdiction qui lui avait été maintes fois rappelée, la fantaisie lui était venue de monter plus haut, toujours plus haut, jusqu’au houppier qui, de ce côté de la forêt, dominait tous les autres arbres. Parvenue au but, elle embrassa du regard tout le vaste monde. Au premier plan, la forêt. Son cœur était maintenant très loin. Il fallait bien des jours de marche pour l’atteindre. Elle distinguait clairement les bras qui s’en écartaient, du moins les plus proches de celui où elle-même se trouvait.
Une brume légère bleuissait le moutonnement de la canopée. Elle se tourna vers le Levant, pour contempler le désert. Contrairement à beaucoup, elle n’éprouvait aucune aversion pour le territoire de la mort. On le prétendait morne et sans relief. Plat, certes, il l’était. Pour autant, il offrait le spectacle sans cesse renouvelé de ses couleurs changeantes en fonction de l’éclairage. Or, ce jour-là, ce ne fut pas le spectacle de ses ocres qui lui arracha un cri de surprise. Là-bas, sur l’horizon, elle distingua une tache.

Elle dégringola de l’arbre et courut porter la nouvelle. D’abord, les adultes se montrèrent incrédules. C’est ainsi, en général, qu’ils se comportent envers les enfants, surtout ceux qui désobéissent et s’aventurent trop haut dans les branchages. Et puis, ils considérèrent que l’aveu même de son imprudence plaidait en sa faveur. Alors des jeunes gens entreprirent l’escalade. Hélas, la lumière avait baissé. L’horizon se perdait à présent dans un flou grisâtre.
Ni le lendemain, ni le surlendemain, Aveline ne revit le phénomène, au point qu’elle se demanda si elle n’avait pas été victime d’une illusion. Elle persista cependant, et bien lui en prit : au troisième jour, elle aperçut à nouveau l’anomalie. Cette fois, comme elle avait pris la précaution d’entraîner une camarade dans son escapade, elle disposa d’un témoin pour le confirmer. Quant à la nature de cette masse sombre, il était trop tôt pour en décider. Ce qui n’empêcha pas tout le monde de croire que le but était en vue.

Chaque jour, Aveline escaladait le guedour, s’installait sur la plateforme désormais aménagée dans les hautes branches du géant et observait la progression de l’Autre forêt. Elle n’était plus une enfant. Au début de la saison, sa corolle avait fleuri pour la première fois.
La distance entre les deux frondaisons se réduisait. Dorénavant, revenus de leur erreur, Ceux du giron participaient à l’œuvre commune. Cependant, malgré le cœur que tous mettaient à l’ouvrage, la distance ne se
serait pas réduite aussi vite si les Autres hommes, eux aussi, n’aidaient pas leur Mère à progresser. Dommage, disait-on, que Bleunienn ne soit plus là pour assister à cet événement.
Aveline soupira. Encore deux saisons,et l’espace séparant les deux forêts deviendrait franchissable.
Quels seraient les autres hommes ? Avaient-ils eux aussi rencontré les Visiteurs ? À vrai dire, cette question importait moins que cette autre : compteraient-ils dans leurs rangs les géniteurs espérés avec tant d’ardeur ? Ou bien, frappés eux aussi de malédiction, viendraient-ils voler ceux, pourtant peu féconds, des Enfants de Sylve l’inépuisable ?
« Il conviendrait peut-être, suggéra Dibrenn, de déterrer les armes. »
C’était maintenant une très vieille femme, et le temps l’avait rendu timorée.
Fort heureusement, le spern, fidèle à sa réputation, avait proliféré.
Quand bien même les Enfants de Sylve la plantureuse se seraient souvenu de l’endroit exact où creuser — ce qui n’était pas le cas —, ils auraient été bien en peine de franchir la barrière que représentait l’enchevêtrement de ses racines.
La forêt adressait un message clair à ses enfants. Ils renoncèrent non seulement à déterrer les armes, mais aussi à en fabriquer de nouvelles.

L’homme était petit, râblé, et sa peau plus sombre que celle des Enfants de Sylve la prodigue. Il était entièrement nu, à l’exception de manchettes de fibres qui protégeaient ses avant-bras. Il souriait. Il adressa un signe à Aveline, auquel elle répondit en souriant à son tour. Après quoi, ils coururent l’un et l’autre pour regagner une zone respirable. La jeune fille s’était trop attardée. Ses jambes devinrent lourdes. Elle dut lutter contre la tentation d’inhaler l’air empoisonné. Deux de ses compagnes se précipitèrent à sa rencontre et la traînèrent en lieu sûr.
Malgré cette alerte, elle récidiva le lendemain. Le jeune homme vint aussi. Et ainsi en fut-il désormais chaque jour, et chaque jour la distance qui les séparait s’amenuisait.
Jusqu’à ce que leurs doigts se touchent.
Alors, l’Autre homme, au lieu de revenir sur ses pas, enjamba l’ultime séparation et la suivit.

Aussitôt, il se retrouva au centre d’un essaim pépiant, abasourdi de questions. Prévenue, Mélen ne tarda pas à paraître. Pour la circonstance, elle arborait les bracelets de feuilles et la toque de plumes. Si elle portait le titre d’Ouvreuse de chemin, elle avait abandonné les emblèmes en usage durant la période honnie des Saisons du chagrin pour reprendre ceux que portaient les chefs des anciens temps. Les curieux s’effacèrent à regret devant elle. L’Autre homme supporta sans broncher son examen.
À son injonction, il se présenta. Il se nommait Tann. Elle l’interrogea sur le nombre des siens, voulut savoir s’il y avait beaucoup de mâles parmi eux, et si les naissances étaient nombreuses. Elle dut répéter les questions plusieurs fois, car l’Autre homme usait d’un langage un peu différent du sien. Pas assez cependant pour qu’ils ne finissent pas par se comprendre.
La longueur de ces palabres irritait Aveline. Elle s’éloigna. Quand elle revint, toutes comprirent, à voir sa tête couronnée de fleurs, qu’elle revendiquait le privilège de la première union. Ce n’était que justice.
L’Autre homme parut surpris de voir le cercle des curieux se rompre soudain mais, quand Aveline l’entraîna sous le couvert d’un arko, il se laissa mener. Une couche d’osmondes les attendait. Ces mœurs n’étaient pas les siennes, mais il comprit vite les intentions de la jeune femme et s’y soumit de bonne grâce.

Il fallut encore une saison pour que les deux bras se rejoignent et que les deux forêts n’en forment plus qu’une. Aux yeux des Enfants de Sylve la prospère, les coutumes des Autres hommes paraissaient à bien des égards étranges, voire comiques ou ridicules, quelquefois répugnantes. Mais ils connaissaient bien des choses qu’eux-mêmes ignoraient et leur cuisine ne manquait pas d’attraits. Surtout, il y avait en proportion plus de mâles parmi eux que chez les Enfants de Sylve la bienheureuse, et ils affichaient une verdeur de bon aloi. Bien des ventres s’arrondirent.
Mieux : les fruits qu’ils portaient se révélèrent vigoureux. Il naquit plus de garçons que naguère, presque un pour quatre naissances,et bien moins de contrefaits.
Le premier né d’Aveline, précisément, fut un mâle. On le nomma Kred, comme son illustre ancêtre. Très tôt, il apprit à créer des boutures et à piquer des plants. Car s’il n’y avait pas qu’une forêt, alors rien n’interdisait de penser qu’il en existait plus de deux. La Mère n’avait-elle pas spontanément émis des prolongements dans d’autres directions ? Et qui sait si, une fois que toutes seraient réunies, elles ne recouvriraient pas entièrement le pays de la mort ? Était-il absurde de penser qu’alors les hommes ne connaîtraient plus de terme à leur existence ?
Cela prendrait du temps. Beaucoup de temps. Mais cela valait la peine d’essayer.

Merci à l’auteur et aux Éditions Le Bélial.
Illustration signée Romain Étienne

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