Littérature Francophone

« La Nuit Je Vole » de Michèle Astrud, effrontément…

la nuit je vole
Patrick Hendry / Unsplash
Écrit par Célina Weifert

L’invitation au voyage nocturne que nous lance Michèle Astrud est des plus agréables et des plus étonnants. L’histoire de son héroïne, atteinte d’un somnambulisme très particulier qui la fait voler la nuit, a la douceur d’une plume, l’éclat pailleté des étoiles et la mélancolie d’un clair de lune. Sur le ton du conte, à la fois fantastique et intimiste, l’autrice nous entraîne dans le sillage d’une femme ordinaire qui se découvre un don extraordinaire, celui de survoler les villes et les montagnes endormies. Quel est ce prodige ? Provoquant une véritable folie médiatique, notre belle voltigeuse tentera de s’accaparer ce don et de se révéler à elle-même.

Michèle – c’est aussi le nom de cette héroïne – a toujours connu une vie nocturne intense. Enfant, elle était somnambule et réalisait, sous les yeux effarés de ses parents, de véritables prouesses de gymnaste, enchaînant les sauts périlleux et exercices d’équilibre sur les toits ou au sommet des arbres. Et ses rêves ont toujours été « magnifiques », l’emportant « au-dessus des routes et des lotissements », la faisant remonter le cours des rivières, planer au-dessus des champs et des hauts plateaux sauvages et la menant jusqu’à de lointains paysages de savane.

Jusqu’à ce qu’elle rencontre Guillaume, son futur mari. Esprit cartésien et protecteur, sa seule présence suffit à faire disparaître les crises de somnambulisme. Tous deux vont construire leur vie de couple, pas à pas, méthodiquement, elle architecte, lui auto-entrepreneur. Leur quotidien est rythmé par leur travail, leurs silences fatigués le soir et les chiffres, les comptes ; ils économisent, amassent, désireux de se constituer un patrimoine immobilier. « Nous ne sommes plus un couple, juste deux associés ». Les nuits de Michèle deviennent très calmes, lui occasionnant des insomnies ; c’est un comble – elle qui aimait tant dormir :

« J’avais foi en ce sommeil, j’y trouvais ma force, ma volonté, ma différence. »

Le sommeil finit pourtant par revenir, de façon inattendue. Michèle se réveille un beau matin tout en haut d’une montagne, seule, nue, enroulée dans son drap blanc, trempée de brume et de rosée. Le somnambulisme est revenu à tire-d’aile, la faisant s’envoler littéralement dès que Morphée lui tend les bras. Les médias la repèrent, s’emparent de cette étrangeté et Michèle devient l’Ascensionniste qui fascine les foules. Son mari en est tout tourneboulé alors qu’elle en ressent un bien-être délicieux, indispensable.

L’écriture de ce roman, légère et gracile, suit les voltiges de Michèle et nous réserve des va-et-vient réussis entre la femme qu’elle est aujourd’hui et la petite fille d’autrefois, aux rêves si gais et à l’oreille si attentive lorsque son grand-père lui racontait de merveilleuses histoires. Se parant de belles couleurs et de motifs fantaisie, épousant le fantastique et la nostalgie de l’enfance, le récit de Michèle se compose d’une succession de tableaux qui traversent le temps et l’espace.

On y croise même Blaise Cendrars, un autre raconteur d’histoires libre comme l’air qui, avec son Lotissement du ciel, déploie une imagination vagabonde et y convoque des saints, des mystiques, des anges, des oiseaux et des chauve-souris.

J’ai vraiment été séduite par cette femme qui s’envole, s’affranchit et découvre le plaisir d’être soi, dans sa différence. Nulle réponse aux questions d’ordre métaphysique, spirituel, métabolique ou autre ; juste la jouissance de se libérer et de se choisir de beaux espaces, rien qu’à soi, apaisants. Ce roman est pleinement sympathique, chaleureux.

Michèle Astrud, ce nom vous dit peut-être déjà quelque chose… eh oui, elle avait écrit tout spécialement pour Addict-Culture un texte dans la série des « Madeleines » : Les Roches Jumelles. ; on savoure !

La Nuit Je Vole de Michèle Astrud
janvier 2018, Aux Forges de Vulcain

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