Littérature Francophone

Alexandre Civico : déployer rage et tendresse

Il y a L’écorce. Les corps et le sable. Il y a le désert, l’étouffement. Le soleil fracassant. Les peaux moites. L’intimité des corps salis par la violence et l’attente. Les hommes rudes, quasi fantomatiques. Les heures hallucinées.
L’écriture en uppercut. Ciselée.
Un monde post-apocalyptique, peu éloigné de notre réalité. Un père et sa petite fille se retrouvant liés par un cordon ombilical soudainement apparu entre eux après le départ de la mère.
Au-delà, loin, sous un soleil de plomb, un groupe de soldats à bout de force tentant de survivre à leur dernier assaut.
Deux réalités se font ici écho, « la peau, l’écorce », dessinant peu à peu la figure principal du livre : Le double.

Il y a La peau. La peau du père devenant chair. La peau nouvelle de la mère qui annonce le départ.

« Au premier temps, sa mère elle avait la peau tendue et brillante comme une toile cirée. Une peau de magazine qui attire un désir préfabriqué et pornographique. Puis elle a enfanté. Elle a eu la petite. Elle a expulsé sa beauté de papier glacé en même temps que l’enfant. Et sa peau est devenu douce, une invitation à l’obscénité. Une pulpe. C’est à ce moment-là qu’elle est partie. Quand elle a eu la peau comme la pulpe d’une orange. Quand sa peau s’est mise à ressembler à ses petits filaments gonflés et brillants qui explosent dans la bouche. Elle est partie quand sa peau est devenue pulpe contre la pulpe des doigts. Sa mère et sa peau nouvelle »

La peau griffée de rejet, de vengeance de rage et de désir. La peau rompue des origines, transformée par la langue. Les mains calleuses, les ventres tendus. L’impressionnante intimité de la peau de nos proches. La peau grignotée de nos morts.

La peau malade de celle qui oublie. Les peaux de la misère, isolées, abandonnées, échos de la folie du monde, fantômes énigmatiques de la désolation, métaphores de nos solitudes.

« Devant nous sur la chaussée défoncée, dans la rue nue, un tas de guenille titube, cahote. Il est accroché à une béquille. Pour éviter un nid-de-poule, il monte la haute marche du trottoir. Il tombe, sans même avoir vacillé. La boîte de bière ouverte dans sa poche se déverse à gros bouillons sur l’asphalte écorché. J’hésite un instant à le relever. L’odeur, le cordon. Finalement, je lui tends quand même la main. Il met du temps à l’attraper. J’ai la main ouverte, stupide, et il n’arrive pas à s’en saisir. Il geint un peu, par réflexe sans doute. Puis il m’agrippe et se remet debout sur ses jambes. Je le conduis jusqu’à un mur contre lequel il s’appuie. L’odeur d’alcool qui flotte, aiguë, piquante, se mélange à celle doucereuse de décomposition et de terre. »

Il y a la peau, du père, celui qui est resté, la cellule familiale réduite à son plu simple lien.

« Le jour où la petite est née je l’ai senti, le fil. Il était invisible, mais il était là. Je me souviens d’un jour soyeux. […] J’avais l’enfant dans les bras qui me fixait avec ses yeux noirs pleins d’un impossible courroux. On nous avait fait quitter la salle, la petite et moi. Je n’étais pas vraiment inquiet. Si sa mère était morte, peut-être le cordon serait-t-il apparu plus tôt »

Il y a la grande et intrinsèque liberté de l’enfance.

La petite qui porte en elle toute l’indécence d’un cri de joie à l’enterrement du monde.
Et La mort qui rode combattue par son innocence, par son mutisme enfantin.

« La petite s’entête à ne pas prononcer un mot. Comme si tout cela ne la concernait pas. Son mutisme ne me dérange pas. Il est têtu, beau, victorieux, colérique. Il n’est pas passif »

Il y a Le lien, cette laisse entre le père et la petite, ce cordon apparu entre eux après le départ de la mère, celui de la douceur, de l’apprivoisement, celui de la protection. Cette bulle qui semble les affranchir de l’univers extérieur. Ces tentatives pour rester concentrés sur la vie : manger, s’ennuyer, attendre, décider, marcher, porter, regarder, toucher, s’aimer.
Une tendresse infinie, celle du quotidien, évoquée par les attitudes simples du jeu, par les regards intériorisés que porte la petite sur le père, le départ et leurs solitudes.

«  […] Son monde est en elle. Il est nimbé de lumière douce, peuplé de monstres bleus aux contours suaves. Un monde sans angles droits, sans arêtes. Je pense à toutes ces heures qu’elle a passées dans sa chambre assis sur son lit à regarder vers l’intérieur. Ses yeux disparus dans l’immensité du mur blanc.»

Les différentes mues qu’une vie ne suffit pas à endosser.

« J’avais tout fait pour m’en éloigner, du père […]. Quand il n’a plus été là, il est devenu un monstre acide au fond des tripes, il s’est transformé en rage, s’est insinué dans mon corps, m’a brûlé. Dedans, c’est devenu de la charpie. C’est à ce moment-là que je suis devenu un loup. Que mes dents ont poussé. Et qu’il est parti là-bas »

Il y a le Soldat-Loup double du père. Les basculements hypnotiques de la narration qui happent le lecteur, troublent notre perception du réel, laissant en suspend note possible interprétation du Dire.

Il y a ce que l’écriture de Civico réalise :
Nous attraper les tripes et le cœur, aller chercher loin dans notre intimité ce qui a pour nous valeur de refuge, de transmission, de filiation. Son écriture semble imprégnée par l’urgence, reflétant nos combats à venir, nos espoirs et le chaos. Comme si ni nous, ni lui, ni eux (ses personnages) ne pouvions nous résoudre à ôter de notre monde le besoin de rage et de tendresse.

Alexandre Civico, transporte dans un monde irréel les sensations de l’absolu : l’amour qui ouvre le ventre en deux, cet inexplicable qui verse lentement le poison de la nostalgie dans chaque minute.

Et sous la peau il y a la chair pourrie du monde qu’il faut bien combattre.

D’un roman à l’autre, Civico laisse une langue rauque, sauvage, alerte, brutale et sensible prendre possession de son lecteur. Exploration éclair au goût d’y revenir ; Relire, un luxe qu’ici on s’autorise tant  langue et ambiance tendues, tendres, fusent et ouvrent les pistes.

La peau, l’écorce de Alexandre Civico paru aux éditions Rivages, Janvier 2017.

Alexandre Civico sera à la librairie La Vie devant soi à Nantes, avec Dimitri Bortnikov, le 2 février prochain à 19h15

Crédit photo image bandeau : Debbie Carlos.

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