Aux Éditions Petit à Petit, le fait divers se transforme en matière graphique dense et limpide à la fois. La Traque (sur Xavier Dupont de Ligonnès) et Seul (sur Jean-Claude Romand) constituent deux albums passionnants de l’auteur Olivier Petit, qui partagent le même ADN documentaire, précis et accessible, mais qui tirent chacun leur force d’un angle très différent.
Le point commun entre ces albums saute immédiatement aux yeux. Chacun déroule les faits avec une précision chirurgicale, sans jamais rien céder au sensationnel. Pas besoin d’être un fin connaisseur pour se laisser porter, tout est limpide, structuré et fluide. Le lecteur non averti comprend petit à petit (sans mauvais jeu de mot avec le nom de l’éditeur), alors que celui qui connaît déjà l’affaire redécouvre des détails oubliés. Cette clarté fait la force de la collection puisqu’elle donne à comprendre sans jamais alourdir le propos.
Néanmoins, chaque ouvrage possède sa propre identité. Dans La Traque, les auteurs ne cherchent pas à éclairer la psychologie de Xavier Dupont de Ligonnès. Ce serait vain. Ils choisissent donc un autre axe, celui de la quête de vérité. Une enquête interminable, pavée de fausses pistes, d’indices contradictoires, d’espoirs déçus, notamment lorsqu’un anonyme a été pris pour le quintuple tueur par la police en Écosse. Le récit capte cette obsession de la vérité, que ce soit celle des enquêteurs, des journalistes, des proches, mais aussi du public. Comme si comprendre, ou du moins essayer, devenait le seul moyen de survivre à l’insoutenable. C’est sans doute ce qui rend cette BD si captivante puisque, si le mystère reste entier, le jeu de pistes devient essentiel pour que justice soit faite. On tient clairement ici la publication la plus marquante sur l’affaire depuis le fameux dossier de Society.

Avec Seul, le terrain est différent. Ici, il n’y a guère de zones d’ombre. Tout est su, tout est dit. Jean-Claude Romand a passé dix-huit ans de sa vie à se faire passer pour un médecin de l’OMS avant de tuer sa famille. Il n’y a plus d’énigme, mais un vertige. Au-delà des faits inqualifiables, comment a-t-il pu tromper tout le monde si longtemps ? Comment ses proches ont-ils pu y croire ? Ce que l’album met en lumière, ce n’est pas l’opacité de cet homme insondable mais la sidération de l’entourage et la mécanique collective de l’aveuglement. C’est glaçant, mais c’est surtout éclairant sur ce que cela dit de la confiance, des failles humaines et de notre besoin de croire.
Dans les deux cas, et comme dans Disparus – l’affaire Godard dans la même collection, le dessin joue un rôle majeur. Précis, anguleux, presque tranchant, il restitue l’ambiance sans jamais verser dans le voyeurisme. Chaque planche respire le sérieux documentaire mais conserve une tension dramatique qui accroche immédiatement. C’est de la BD rigoureuse, mais aussi pleinement incarnée.
Nous savons tous qu’il y a quelque chose d’opaque et d’ambigu dans le fait de s’intéresser à de telle histoires. L’idée n’est absolument pas de glorifier ces hommes auteurs de multiples assassinats. Non, l’idée est de comprendre comment des individus possédant un indéniable niveau d’intelligence ont pu agir de la sorte. Et si l’on ne comprend pas, ce qui a quelque chose de rassurant, on saisit néanmoins les ingrédients (culture du secret, pression familiale, quête de réussite, etc) qui ont conduit à cette issue.
Ces récits rappellent que face à de tels drames, il n’y aura sans doute jamais d’explication définitive. Néanmoins, ils offrent le recul et la hauteur qui manquent souvent dans l’emballement médiatique. Sans céder au voyeurisme, cette plongée dans les tréfonds de l’âme humaine laisse le lecteur secoué, mais enrichi.




