Dans la chambre des Sefshkenazes

Le journal de bord of the Sefshkenazes / Day 7

Ecrit par David Nathanson

Day 7
Brandon

Parfois la vie prend des chemins qu’on n’avait pas prévus.
Il y a deux jours, j’étais seul et désœuvré, je végétais sur le pont d’Avignon, persuadé que ma vie allait tourner de plus en plus mal. Aujourd’hui, je suis un nouvel homme et j’ai envie de le crier au monde entier :

I am a Sefshkenaze !!!!

Ça y est les français commencent à s’intéresser à nous. Et ce n’est que le début.

Ma vie a changé après ma petite virée extra-muros.
Ici je dois faire une petite parenthèse. « Extra-muros » c’est Abz et David qui m’ont expliqué cette expression. C’est tout ce qui se passe derrière le mur qui entoure Avignon. Oui parce qu’à Avignon il y a un mur. Comme entre les californiens et les mexicains, ou entre les palestiniens et les israéliens. Ici apparemment c’est pas pour se défendre contre les terroristes, c’est seulement pour dire qui est riche et qui ne l’est pas. Si tu habites « Intra-muros », c’est à dire entre les murs, alors ça veut dire que tu as un bel appartement qui coûte très cher et que tu as le droit de jouer au Festival d’Avignon. Si tu vis « extra-muros » alors ça veut dire que tu es dans un appartement H&M ce qui n’a rien à voir ici avec des vêtements, c’est juste comme ça, d’après David, qu’on appelle les appartements qui ne coûtent pas chers.
Bref, je ne sais pas si tu te rappelles, mais je n’avais pas pu m’enfuir par le pont d’Avignon parce que personne n’a été foutu de la construire jusqu’au bout. Donc j’avais dû m’asseoir et réfléchir. Au début, j’ai trouvé ça un peu difficile. D’habitude, dans la famille, c’est Jennifer qui réfléchit. Mais bon je me suis dit, Brandon, tu n’es pas plus bête qu’un autre et même si Jen me dit depuis qu’on a 15 ans, que je n’ai pas d’inconscient, je ne vois pas pourquoi je ne serais pas capable de penser par moi-même.
Au début, je n’arrivais à penser qu’à la cuisine. Je me disais qu’on parlait beaucoup de la gastronomie française mais que quand même il y avait rien de mieux qu’un bon hamburger américain. Et puis au bout d’un moment, tu me croiras ou pas, j’ai réussi à penser à autre chose. J’ai pensé à nous, aux Sefshkenaze, à notre carrière qui avait été tellement pleine de promesses et qui s’était écrasée comme Jimi Heselden, le propriétaire de Segway. Et je me suis dit que c’était un peu de ma faute. Qu’à ne faire aucune concession, je nous avais sans doute entraînés, Jennifer et moi, dans une spirale de l’échec qui nous avait amenés ici. Parce qu’il faut bien le dire quand même, venir faire de la musique dans un festival de théâtre français où il n’y a pas la mer, c’est une forme terrible d’échec.
Alors je me suis relevé, j’ai repris le chemin en sens inverse et j’ai pensé : « Avignon, prépare-toi parce qu’aujourd’hui est le premier jour de la nouvelle vie des Sefshkenaze ». Comme j’étais tout seul sur le pont d’Avignon, j’ai même prononcé cette phrase très fort, pour voir l’effet que ça faisait. Et ben, je te jure que ça avait de la gueule. J’ai imaginé qu’il y avait une musique de John Williams qui recouvrait mes paroles et j’en ai eu des frissons.
Je me suis mis à courir, j’ai repassé le mur en me disant que mon monde à moi était à l’intérieur, avec les gens riches. Et j’ai couru, couru, couru, il y avait des dizaines de gens qui tentaient de me donner des tracts pour leurs spectacles et je riais en criant « I don’t give a damn of your fucking shows, I am a Sefshkenaze, you fucking moron » et les tracts volaient partout sur mon passage et je me sentais léger, léger, léger…
Je suis arrivé en sueur à notre appartement de la rue de la Palapharnerie. Il n’y avait que Jennifer et Abz, David était occupé à jouer ses spectacles dépressifs. Abz étaient en train de couper les cheveux de Jennifer. J’ai arraché les ciseaux des mains de Abz et je les ai jetés au loin et j’ai dit à Jennifer : « Come on, my sister d’amour, prends ta guitare, nous allons jouer devant le palais des papes et faire entendre au monde entier le nouveau son des Sefshkenaze ». Jennifer a eu l’air un peu surprise, mais elle m’a quand même suivi en me disant que ok c’était une bonne idée parce qu’elle avait deux ou trois nouveaux textes qu’elle avait envie de tester.

jennifer et brandon palais des papes

Nous nous sommes installé devant le Palais, qui il faut bien le dire quand même est une putain de réussite de château. Et on a commencé à jouer et à chanter. J’ai dit à Jen « vas-y petite sœur, chante tes textes, moi je te suis à la guitare en A major.
Alors elle a commencé à chanter :

I walk alone
And I don’t care
No I don’t give a fuck
To the chains at my neck…

Putain c’était beau, j’en revenais pas que ma petite sœur ait été capable d’écrire un si beau texte.
Au début, il y avait quelques personnes qui nous écoutaient et puis de plus en plus, de plus en plus de personnes. Et les gens regardaient Jennifer, complètement hypnotisés par le son de sa voix et sans doute un peu par le son de nos guitares.
Et on a continué avec une autre chanson de Jen :

On the bridge of Avignon
People dance, people dance,
On the bridge of Avignon
People dance around in circles…

Les gens étaient fous, ils dansaient autour de nous.
Alors j’ai hurlé : « Hey you french people, we are the Sefshkenaze and you gonna love us »

Et les gens ont ri et dansé et hurlé et ils regardaient Jennifer et quelqu’un a dit un truc en français et je n’ai rien compris, mais ça devait être complètement dingue parce qu’ils se sont tous mis à encercler Jennifer et à lui toucher les cheveux comme si sa nouvelle coupe bizarre était magique et j’ai eu un peu peur pour ma petite sœur mais j’ai pensé c’est peut-être ça être une star alors j’ai jeté ma guitare dans le public et moi aussi je suis allé lui toucher les cheveux et quelqu’un a dit, une américaine sans doute « I want this haircut too, who made this. This is the most fucking unbelievable haircut I have ever seen, their music sucks but what a crazy haircut ». Et j’ai compris pourquoi tout le monde était subjugué par Jennifer. Et j’ai pensé à Tsiporah Sefskenaze notre grand-mère qui avait ouvert un salon de coiffure à Bismarck après la guerre. Et j’ai pleuré.

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