Littérature Etrangère

« Les bonnes âmes de Sarah Court » ou l’impossible rédemption selon Craig Davidson

Depuis l’adaptation sur les écrans par Jacques Audiard en 2012 de son recueil de nouvelles De rouille et d’os (Albin Michel, 2006), Craig Davidson jouit dans nos contrées d’une réputation plutôt flatteuse, confirmée par la qualité de ses publications suivantes, Juste être un homme (nouvelles, Albin Michel, 2008) et, surtout, Cataract City (roman, Albin Michel, 2014). Les voies de l’édition étant impénétrables, le texte auquel on s’intéresse aujourd’hui, paru aux Etats-Unis en 2010, soit 3 ans avant Cataract City, ne nous parvient que neuf ans plus tard. Sobrement intitulé Sarah Court en V.O., il vient brillamment confirmer tout le bien que l’on pensait de son auteur.

Présenté comme un recueil de nouvelles, Les bonnes âmes de Sarah Court (traduction Eric Fontaine) en comporte effectivement la structure, découpé en cinq textes dont la longueur varie entre 30 et 100 pages, mais il fait preuve d’une telle cohérence que le lecteur peut envisager de le lire comme un roman. Successivement intitulées Eau noire, Poudre noire, Boîte noire, Carte noire et Tache noire mais chacune pourvue d’un sous-titre, ces cinq nouvelles sont encadrées d’un prologue et d’un épilogue. Craig Davidson y met en scène les habitants de ce lotissement, Sarah Court, situé au nord de la ville de Niagara Falls, dans l’Ontario.

« On dirait que les rues et les chemins que j’ai parcourus toute ma vie ont été dépossédés d’une qualité essentielle : l’ambition, peut-être, ou bien le désir de s’améliorer. Il est difficile de mettre le doigt sur le mal qui vous ronge quand il est partout. »
Craig Davidson

Sous l’apparente banalité de leur quotidien se cachent des vies nettement moins lisses que ce que l’on pourrait penser. On y fera ainsi la connaissance du batelier des morts, chargé de recueillir les corps des noyés au pied des chutes du Niagara, et de son fils, cascadeur qui met sa vie en jeu dès qu’il en a l’occasion. Dans leur voisinage immédiat vivent également d’autres familles, dont aucune ne semble pouvoir prétendre au bonheur, frappées à tour de rôle par de mauvais coups du sort que personne ne croyait possibles. Ainsi, Fletcher Burger, dont le départ de la femme a marqué le début d’une dépression qui semble ne jamais devoir finir. Burger qui contemple son voisin Frank Saberhagen, neurochirurgien déchu, « dont le sinueux déclin se (fait) le miroir du (mien) »… Ainsi Patience Nanavati, qui n’a pas connu sa mère et vit avec son père artificier. Ainsi, Clara Russell et ses enfants adoptés, dont l’un finira par brûler dans un incendie qu’il a provoqué chez des voisins… Personne, ici, n’est épargné par la vie.

Sous une structure plutôt sage et classique se révèle au fil de la lecture un texte inattendu, d’autant plus dérangeant qu’il fait surgir le drame et l’horreur dans la banalité du quotidien. Si chaque nouvelle est en soi un concentré du talent et de la force narrative de Craig Davidson, les connexions entre les textes comme entre les personnages donnent au recueil une autre dimension, faisant de lui un texte hybride entre nouvelles et roman. L’ensemble y gagne considérablement en puissance et déstabilise ainsi encore plus sûrement le lecteur. Les personnages se croisent au gré des textes alors même que le narrateur change à chaque fois, donnant ainsi la possibilité de voir ces protagonistes à différents moments et sous un angle renouvelé à chaque nouvelle ou presque. Cette porosité entre les différentes parties du recueil lui donne une cohérence rare dans ce type d’exercice. Davidson impressionne par sa maîtrise de la narration mais également par ses connaissances encyclopédiques en anatomie et dans la description des différentes façons dont peut réagir le corps humain en fonction des blessures qu’il est susceptible de subir. Cet aspect quasi chirurgical et récurrent vient ajouter à son récit un réalisme cru qui ne fait qu’amplifier l’inconfort initial.

Les bonnes âmes de Sarah Court s’avère largement aussi réussi que ses prédécesseurs, voire plus, tant sa lecture est une expérience saisissante, provoquant une fascination inquiète mais totalement addictive. Craig Davidson gagne indéniablement ici ses galons de grand écrivain et on espérera, avec un plaisir un peu malsain, qu’il continue à nous troubler durablement.


 

Les bonnes âmes de Sarah Court
de Craig Davidson

Traduit par Eric Fontaine

Albin Michel – Terres d’Amérique, octobre 2019

 

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Craig Davidson


Image bandeau : Florian Schmid

 

 

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