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Les vingt ans d’ « Hybreed », l’album moteur de Red Harvest

Écrit par Jism

Si je vous dis qu’il y a vingt ans, en 1996, sortait un chef-d’œuvre qui… patati patata ….vous allez aussitôt me dire : ça y est, il va encore nous pondre une longue chronique bien chiante sur le (rayez le ou les albums inutiles) :

  1. Endtroducing de Dj Shadow
  2. Richard D James Album d’Aphex Twin
  3. Murder Ballads de Nick Cave & The Bad Seeds
  4. Filosofem de Burzum
  5. Throught Silver In Blood de Neurosis
  6. In Sides d’Orbital, etc …

Ok, pour la plupart, on les connaît par cœur. Donc, a-t-on vraiment besoin de commémorer un seul de ces disques alors qu’on pourrait simplement leur rendre hommage en les écoutant régulièrement ? Pourquoi en faire des tartines sur un ou des disques dont tout le monde (enfin presque, il reste toujours, et ce n’est pas plus mal par ailleurs, quelques grincheux pour se faire remarquer) s’accordera à dire que c’est le meilleur disque de 1996 et des vingt années qui ont suivi ? A part une question d’égo, ça n’a aucun intérêt. Sauf si on y apporte un nouvel éclairage ou que le disque en question est passé inaperçu.

Ce qui, avouons-le, est le cas pour le disque sur lequel je vais braquer les projecteurs. Si je me permets d’en parler aujourd’hui, c’est que cet album bénéficie d’un traitement un peu particulier : sorti en 1996, sa réédition s’étale sur trois ans (2016-2018).

La première partie s’est faite début 2016 en format cassette (avec un visuel différent mais en conservant le mixage d’origine).

La seconde sort ces jours-ci, sous le format cd, double.

Et la dernière prévue fin 2017/début 2018 sous la forme d’un triple Lp.

L’album en question c’est Hybreed, de Red Harvest, disque de metal/indus/ambient dont je reparlerai dans la seconde partie de ce papier. Pour en discuter, j’aurai très bien pu faire parler Damien Luce, boss du label Cold Dark Matter Records, intarissable sur le sujet, mais celui-ci a eu la gentillesse de m’orienter directement vers Ketil, guitariste du groupe depuis 1994. C’est donc Ketil qui présentera en personne le parcours de Red Harvest et d’Hybreed, album dont le culte n’a cessé de grandir depuis vingt ans.

Vous êtes Norvégiens, votre groupe a été créé en 1989, vous avez donc connu le Black Metal dès son origine, ses excès, son évolution au cours des 90’s. Quel regard portez-vous justement sur cette évolution, comment l’avez-vous personnellement vécue ? Quelle place occupiez-vous au sein de ce mouvement ?

Ketil : Au tout début, nous jouions avec des groupes comme Mayhem ou Darkthrone. D’ailleurs, certains d’entre nous sont devenus proches d’eux au point de traîner ensemble. On peut donc supposer qu’à l’origine, nous avions en commun le même Background musical : Punk, Trash et Rock. Après, par contre, comme chacun sait, nous avons pris des chemins très différents : certains sont allés en forêt avec des torches, le corps recouvert de peinture ; nous, nous avons préféré mettre des masques à gaz et nous exiler dans les montagnes.

Après deux albums plus ou moins marqués par le mouvement Black Metal et une farouche volonté de s’en démarquer (surtout sur There’s Beauty), vous sortez Hybreed, troisième album d’une ambition rare. Pouvez-vous nous décrire la conception de ce disque ? Quel était votre état d’esprit à ce moment là ?

Ketil : Nous étions un peu hippies et à part ; donc en combinant notre virée dans les montagnes à des théories bien fumeuses sur les aliens et les ovnis, nous avions la trame de cet album. Nous voulions en plus retranscrire la majesté des paysages des montagnes norvégiennes ainsi qu’une certaine spiritualité liée à ceux-ci. Et, bien sur, restituer encore plus le paysage sonore et les différentes couches de son.

Sur Hybreed vous jouez avec les codes du Black Metal, notamment sur l’aspect politiquement incorrect lié entre autres à son appartenance à l’extrême-droite avec un titre d’album à la fois très explicite (hybride) et tendancieux (breed). Quel était votre position en 1996 face à ces débordements, comment les avez-vous vécu par ailleurs ?

Ketil : Red Harvest n’a jamais été et ne sera jamais politisé. Avant Hybreed nous avions fait un Ep appelé Maztür Nation, contenant lui aussi un symbole que d’autres ont interprété comme politique. Le fait est que ces deux disques abordaient plutôt des théories fantasques ou encore les religions parallèles, amenant l’être humain à s’élever spirituellement. Mais bon, je peux comprendre que ça pose problème. A vrai dire, Hybreed s’inspire d’Erich Von Daniken, pas de Mein Kampf.

On la devine aisément cependant du fait de la grande diversité ou plutôt de l’ouverture d’esprit de votre disque : il est très ancré dans les 90’s avec beaucoup d’éléments puisés dans d’autres genres. Comment vos pairs ont-ils perçu Hybreed ?

Ketil : Certains l’ont détesté, d’autres adoré. Mais la plupart l’ont détesté, tout particulièrement les métalleux (à de rares exceptions près). Mais il s’avère qu’avec le temps, beaucoup de musiciens issus du métal s’en sont inspirés. Le truc c’est qu’ils ont juste mis un certain temps à l’assimiler.

Une anecdote à ce sujet : les journaux en Norvège ont adoré Hybreed, nous avons eu d’excellentes chroniques. Les magazines de Metal l’ont détesté mais dans un de ces magazines (Scream Magazine) nous avons eu une bonne critique. Après coup, il s’est avéré que certains des cds promos envoyés n’étaient pas les bons et qu’ils ont reçu l’album de Nevermore en lieu et place du notre. C’est pour ça que nous avons eu une bonne critique chez Scream.

En 1996, dans la mouvance métal, vous sentiez-vous proche de certains groupes ? Je pense notamment à Ved Buens Ende… qui, comme vous, ont voulu à tout prix sortir des carcans imposés par ce style.

Ketil : Red Harvest n’a jamais appartenu à aucune scène. Nous avons écrit et enregistré ce que nous ressentions en se foutant de ce que les autres pouvaient en penser, nous n’avions aucune stratégie. Artistiquement ça a plutôt bien fonctionné mais bien sûr on comprend que certains aient été frustrés des divers changements de style d’album en album. Il est vrai qu’avec Hybreed on est loin du trash metal des débuts.

Pensez-vous avoir la reconnaissance que vous méritiez ? En posant cette question je pense notamment à Justin Broadrick qui, en créant Jesu, a clairement bâti sa carrière sur On Sacred Ground.

Ketil : Wow, c’est flatteur. Je suis un grand fan de Godflesh et j’aime aussi beaucoup Jesu. Si on a eu la reconnaissance qu’on méritait ? Pas simple à dire. Il est vrai qu’à l’époque, nous étions un peu noyés dans tout ce cirque autour du Black Metal, mais en même temps nous aurions pu bosser et tourner un peu plus. C’est un fait, pour beaucoup, la musique de Red Harvest est trop étrange pour devenir « commerciale ». Mais c’est sympa si des personnes nous découvrent maintenant et sont capables d’entendre et de comprendre qu’en 1996, nous étions révolutionnaires.

Vous avez splitté en 2010. Pour quelles raisons vous-êtes vous reformés ? Est-ce en lien avec l’idée d’une réédition d’Hybreed ou était-ce dans l’ère du temps bien avant ?

Ketil : Non, à l’origine, ça n’avait rien à voir avec un « Newbreed ». Un festival nous a demandé si nous voulions nous reformer pour un concert. Du coup on s’est appelés et on a tous senti que c’était le bon moment pour jouer ensemble. Pour tout dire, avant que nous splittions, j’avais plus l’impression de faire un boulot de bureaucrate que de jouer dans un groupe. Maintenant nous sommes plus détendus, pas de stress, nous prenons simplement les choses comme elles viennent et nous avons encore du « boulot » à terminer.

D’ailleurs, comment s’est déroulé le travail pour la réédition d’Hybreed ? J’imagine que vous avez été surpris qu’un Français vous contacte à ce sujet et parvienne avec sa toute petite structure à aller jusqu’au bout du projet.

Ketil : Oui, j’ai été un peu étonné. Non pas que le gars soit Français mas je n’étais pas au courant qu’Hybreed avait un tel statut et signifiait autant pour certaines personnes. Il est très passionné, 100 % à ce qu’il fait et plus inspiré encore. Du coup, je n’ai jamais eu de doutes quant à la qualité de cette réédition.

Que pensez-vous du travail qui en a été fait ? Autant le mixage que le visuel ?  Par ailleurs, le concert utilisé pour le second cd, celui de votre retour sur scène donc, ne contient aucun morceau d’Hybreed. Est-ce à dire que si vous aviez dû rééditer vous-même vos disques vous n’auriez pas choisi Hybreed en premier ? Comment le percevez-vous maintenant ?

Ketil : Le mastering est formidable, plus Metal que l’original à mon avis et le visuel est superbe, vraiment. Et puis bon, il a réussi à le terminer avant Blade Runner 2 !!! Pour la réédition, nous n’avions malheureusement aucune archive datant des années 90, pas de live et nous voulions un bonus qui tienne la route. Bref, le premier concert que nous avons donné lors de notre reformation s’avérait être le choix le plus judicieux.

Autrement, je pense qu’Hybreed est un excellent choix pour une première réédition : c’est un disque important pour nous qui mérite une attention toute particulière du fait qu’il soit passé inaperçu.

Dernière question : le contexte actuel semble propice à votre retour sur disque, un nouvel album paraît se profiler à l’horizon, quelle tonalité devrait-il avoir ? Êtes-vous toujours dans cette optique d’innovation sachant qu’Hybreed a ouvert la porte à de nouveaux territoires il y a vingt ans et que, depuis, l’hybride est justement passée dans les mœurs ou allez-vous surprendre vos fans en sortant quelque chose de plus conventionnel ?

Ketil : Oui, nous sommes en train de travailler sur autre chose. Ce que nous avons terminé est plus brutal et complexe qu’auparavant. Donc pour nous, c’est nouveau et revigorant. Mais en même temps Hybreed est la preuve que parfois il est bon de penser différemment. On va voir si nous sommes capables de créer de nouveau quelque chose de spécial. Nous n’avons plus le stress et la création devient plus simple, on fait ce qu’on veut, comme on l’a toujours fait. C’est à prendre ou à laisser.

 You started the band in Norway in 1989, which means you’ve known the Black Metal movement from its start, with all his excesses and you have also been around when the style evolved in the 90’s. With hindsight what do you think of the evolution of the sound in the 90’s and how have you lived it ? Where would you place the band amongst the other ones during that period ?

Ketil : In the very beginning we played with bands like Mayhem and Darkthrone. Also some of us were colleagues and hanging out “in private”. So I guess you can say we hail from the same background: Punk, thrash and rock’n roll. But as most people know, after that we took very different directions. Some went into the forest with torches and corpse paint, we put on gas masks and went up in the mountains.

After two albums more or less inspired by Black Metal and a clear desire to stand out from it (especially There’s Beauty), you’ve released Hybreed, a really ambitious album. Could you tell us more about the conception of that record ? What was your state of mind at that time ?

Ketil : We were a bit hippie and alternative. So that “mountain” feeling combined with some pretty fucked up alien and ufo theories set the story for that album. We wanted so convey the greatness of the wastelands in the mountains of Norway. And some spiritual thinking on top of that. And of course also implement the soundscapes and sound layers more.

On Hybreed, you have played with the codes of Black Metal, specifically on politically incorrect aspects like the belonging to the far right party of the movement. Specifically with an album title that was explicit (hybrid) and biased (breed). How did you stand in 1996 regarding all these excesses and how have you lived it ?

Ketil : Red Harvest was never and is not a political band. Before Hybreed we made an EP called The Mastür Nation. Also with a symbol that some people took as a political symbol. The fact is that both releases were about quasi theories and alternative religions, that the human spirit can reach another and higher level. But of course I can see the “problems” with this. We were inspired by Erich von Denizen, not Mein Kampf.

We can easily guess it because of the variety and the open minded songs on the album : it is a proper 90’s record with a lot of elements inspired by other styles of music. How did your peers reacted to that lp at the time ?

Ketil : Some hated it, some loved it. Most people hated it. Especially the metal people. More alternative people loved it. But, later it turns out it actually inspired many metal musicians, they just found it a bit hard to admit. One funny story: Newspapers in Norway actually loved the album. We got amazing reviews. The metal magazines hated it. But in one metal magazine we got a pretty good review (In Scream Magazine). Later it turned out that some of the promo CDs had been pressed wrong and had the band Nevermore as audio instead of Red Harvest. That’s why we got a good review in Scream Magazine.

In 1996 were you feeling close to other bands in the Metal scene ? I’m thinking about Ved Buens Ende who, like you, really wanted to break free the structures of the style.

Ketil : Red Harvest never really belonged to any scene. We wrote and recorded what we felt like and that point and whatever happened happened. We had no strategy. Artistically it worked well, but of course it was frustrating for people that we changed our musical expression so much from album to album. it is not a lot of the thrash metal left from our first album on Hybreed.

Do you feel you got the recognition you truly deserved ? When I’m asking this I’m especially thinking about Justin Broadrick, who, when creating Jesu, clearly built a career out of “On Sacred Ground” ?

Ketil : Wow, that’s flattering. I was a big fan of Godflesh and also like Jesu very much. If we got the attention we deserved? Hard to say. Of course we drowned a bit in all the black metal fuss, but at the same time we could probably worked harder and toured more. Red Harvest’s music is for many people too strange to become “big”. But if is of course nice if some people discover us now and are able to hear and see that we were very different and groundbreaking back then.

The band split up back in 2010. What are the motivations behind your reunion ? Does it have a link with the idea on an “Hybreed” reissue or had it been in the pipeline long before that ?

Ketil : No originally it had nothing to do with the “Newbreed”. A festival asked if we wanted to play a concert, we called each other and everybody felt like it was a good time to play together again. Before we took a break, I felt more like I was working in an office than playing in a band. Now we are more relaxed about everything, we have no stress and take things as they come. And we still have some unfinished “business” to do.

Anyway, how did the work around this “Hybreed” reissue went ? I guess you must have been surprised to have been contacted by a french guy about it, and that he actually managed to handle the whole project within his small structure ?

Ketil : Yes, I was a bit surprised. Not because the guy was French, but I was not aware the album had such a status and had meant so much to a lot of people. He is very passionate, 100% dedicated to what he is doing and a very inspiring to work with. So I was never in doubt that this re-issue was in good hands.

What do you think of the job that’s been done, as much on the remastered / remixed sound as on the visual elements ? Furthermore, the live gig featured on the second CD, which is documenting your return to the stage, doesn’t include any song from “Hybreed” itself. Does it mean that, if you had to re-release your back catalogue yourselves, you wouldn’t have chosen “Hybreed” first ? What are your feelings towards it nowadays ?

Ketil : Mastering is great. More metal than the original in my opinion. Artwork is awesome. Truly amazing. And it was finished before Blade Runner 2! Unfortunately we have no live clips from “way back in the 90’s”, and we wanted very much a bonus for this release. So we chose the “reunion” gig. I think Hybreed is actually a good choice for a first re-issue, cause it got a bit lost in time, it was important for us as a band, and it deserves some more attention.

Last question : the current context makes it easy for you to pursue this come back on record, as a new album seems on the way. What mood will it display ?
Is your aim still to innovate, knowing that “Hybreed” opened the gate for new territories twenty years ago and that, since then, the “hybrid” concept has made it to music habits or will you surprise your by making something more traditional / conventional ?

Ketil : Yes we are making on new material. The things we have finished so far is quite brutal and a bit more complex than before. So for us, that is new and challenging. But at the same time, Hybreed is the proof that sometimes it is good to think very different and “new”. So let’s see if we are able to create something special again. We have no stress with this and we are probably more comfortable with our musical expression now than before. We do what we want, we always did. Take it or leave it, sink or swim!

 

Maintenant, revenons à Red Harvest et à Hybreed notamment. Red Harvest, comme vous l’avez lu dans cette interview est un groupe Norvégien formé en 1989 qui a vécu en direct les mutations du Black Metal. Ils ont, comme le dit Ketil, connu Mayhem et suivi les dérives morbides, la radicalisation de ce groupe, au tout début des 90’s, et tous les événements qui se sont succédés, plus sordides les uns que les autres (séjours en psychiatrie, suicide, assassinats, incendies d’églises …).

En 1989 Red Harvest est un groupe de Metal presque ordinaire, influencé par le Trash, le Speed, le Punk. Nomindsland, premier album sorti en 1992 n’est rien moins que le témoignage de ces influences, sans que celui-ci ne se détache véritablement du lot. L’arrivée de Ketil et Lars Sorensen (claviers présents pendant les sessions de There’s Beauty) au sein du groupe en 1994 va changer la donne et There’s Beauty In The Purity Of Sadness voit le son évoluer de façon assez vertigineuse : s’il reste parfois quelques traces de Speed, on constate surtout une volonté de s’écarter de la voix tracée par le Black.

Déjà, Red Harvest ralentit le tempo sur pas mal de morceaux et va jusqu’à faire du gringue au Doom (le très Black Sabbathien Mother Of All). Ensuite, There’s Beauty laisse entrevoir aussi des influences qui n’ont pas grand-chose à voir avec le metal ( la cold wave des Cure par exemple), il regarde ailleurs notamment vers les Etats-Unis et son Indus assez corrosive (Ministry ou Nine Inch Nails), se permet des interludes très spaces et expérimentaux rappelant parfois Coil et même une incursion dans la transe folk hypnotique (ABYLEAK). De plus, les thèmes explorés dans There’s Beauty sont aux antipodes de l’imagerie malsaine du Black Metal et rejoignent ceux abordés des années plus tôt par Orwell ou encore Huxley, auquel s’ajoutent le mal-être et les conséquences de la folie humaine (l’après Tchernobyl entre autre). Même si musicalement There’s Beauty n’est pas complètement abouti, il n’en reste pas moins un disque étonnant et à part, faisant passer Red Harvest pour un groupe d’extra-terrestres auprès de leurs contemporains.

Néanmoins en 1996, sort dans une indifférence assez générale Hybreed. Indifférence s’expliquant par le fait qu’entre 1992 et 1996, le Black Metal Norvégien n’a réussi à sortir que des chefs-d’œuvre : les plus marquants restant De Mysteriis Dom Sathanas de Mayhem, Transilvanian Hunger et A Blaze In The Northern Sky de Darkthrone, In The Nightside Eclipse d’Emperor, Written In Waters de Ved Buens Ende… ou encore Filosofem de Burzum sorti lui aussi en 1996. Autre raison, plus prégnante encore et entraînant le rejet des autres formations Norvégiennes : il y a chez eux un clair rejet identitaire et cette volonté de ne pas être mêlé au folklore malsain qui trouve son apogée avec l’emprisonnement de Varg Vikernes, leader de Burzum.

Toujours est il que, au moment où sort Hybreed, toutes les conditions sont réunies pour qu’il passe complètement inaperçu. Et pourtant …

Pourtant, dès les premières secondes de Mazturnation, Red Harvest pose le décor : avec ce drone sinueux, ces voix filtrées, humanoïdes et cette Indus sèche et syncopée, on peut aisément imaginer qu’Hybreed sera tendu, violent, étrange et mélodique. Arrivé à la fin du morceau, le constat est sans appel : le groupe est passé à la vitesse supérieure, autant dans l’écriture que dans le son, prémices à un album d’une ambition qu’ils ne retrouveront plus après, véritable climax de leur discographie.

Et ce pour bien des raisons : déjà Red Harvest assume complètement son amour pour le Metal voire le Rock américain dans son ensemble. Comme dans There’s Beauty, Ministry et Nine Inch Nails sont de nouveau de la partie (Mazturnation, Mutant) mais, fait nouveau, ils semblent s’être faits vampiriser par la sécheresse d’un Slint (on retrouve d’ailleurs certaines fulgurances Slintiennes dans The Lone Walk) ou la violence mélodique d’un Nirvana (Mutant). Ensuite, ce qui était en germe dans There’ s Beauty s’épanouit complètement sur Hybreed. Red Harvest prend le temps de développer ses idées, ses envies ; le socle reste Indus mais leur musique s’ouvre à d’autres horizons: le Sludge Atmospherique de Neurosis (The Lone Walk) ou Godflesh, l’Ambient d’un Steve Roach (In Deep), l’expérimental (l’Indus arythmique et hypnotique d’Ozrham avec ses guitares fantomatiques, informes, associant les extrêmes), le Hardcore d’un Fugazi (After All). Et aussi parce qu’en assimilant complètement ses influences (dont les racines vont tout de même jusqu’à l’Angleterre des 80’s, du côté Post-punk de Killing JokeThe Harder They Fall– ou de la Coldwave nihiliste du Pornography de The CureMonumental-), Red Harvest affirme sa singularité en imposant une vision cohérente et très personnelle de sa musique.

Vous me direz : avoir des influences, c’est bien ; vouloir revisiter la musique américaine via un prisme Scandinave, c’est pas mal. Mais encore faut-il savoir torcher des mélodies pour rendre le tout audible voire passionnant. Bol monstrueux, les Norvégiens savent écrire des chansons avec des mélodies qui restent vissées dans le crâne, variant la longueur, l’intensité, maîtrisant les crescendos, les bouffées de violence, les différentes atmosphères et vont même jusqu’à écrire des classiques capables d’influencer leurs influences (Si, pour le premier album de Jesu, Justin Broadrick n’a pas écouté une centaine de fois On Sacred Ground, je veux bien m’enfiler l’intégrale de l’autre Justin… vous savez, le canadien).

En fait, ce qui caractérise vraiment Red Harvest lors de la parution d’Hybreed, c’est l’ampleur et la diversité inédite de leur Metal. En Norvège, en 1996, hormis Ved Buens Ende le groupe n’a aucun équivalent. Mais là où Ved Buens Ende officiait dans l’avant-garde, déstructurait leur musique, inventant au passage une sorte de Free-Metal et laissait la folie les déborder, Red Harvest, en s’alignant sur les groupes de l’Oncle Sam, s’accapare leur rigueur et parvient à maîtriser et structurer sa folie. Il en résulte un album très carré, très maîtrisé dans la forme, d’une puissance étonnante mais qui, dans le fond, est d’une grande liberté, se permettant de divaguer, d’aller où bon lui semble.

Et si on cherchait une autre caractéristique, on pourrait très bien tomber sur celle-ci : leur musique, du moins avec cet album, est indissociable de la décennie dans laquelle ils jouent, les 90’s. En écoutant Hybreed, c’est tout l’Indus, le Sludge, le Rock Indé, le Metal qui vous sautent à la gueule, avec, en sus, du Rage Against ou les Red Hot de par cette volonté de tout foutre dans un chaudron ardent et de voir ce qui en sortira. Pourtant contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’est cet ancrage et cette délocalisation qui lui permettent de bien vieillir. Parce qu’en hybridant à tout crin, en ouvrant leur Metal vers l’extérieur, Red Harvest a permis d’aérer quelque peu un genre qui commençait à sentir sérieusement le renfermé et surtout créer des passerelles entre divers genres qu’on pensait antinomiques à cette époque. Bref, d’anticiper ce qui se ferait quelques années plus tard. Si en 2017, c’est devenu le quotidien de pas mal de groupes, en 1996, en Norvège, ça relevait quasiment de la science-fiction. Dommage qu’il ait fallu attendre près de vingt ans pour s’en rendre compte et que les Norvégiens puissent récupérer ce qui leur revenait de droit à cette époque : une petite part de reconnaissance.

C’est donc enfin le cas aujourd’hui avec cette excellente réédition qui, pour l’édition cd, se voit agrémentée d’un nouveau mixage (par Cyrille Gachet, déjà à l’œuvre derrière Bagarre Générale ou Year Of No Light), d’un nouveau visuel (toujours créé par Dehn Sora) et du live (très bon par ailleurs) de leur retour lors du Blastfest 2015.

Sortie tout début février chez Cold Dark Matter Records et chez tous les disquaires équipés d’une Delorean  de France et de Navarre.

Je tiens à adresser mes remerciements linguistiques à David Jegou ainsi qu’à French Godgiven sans qui l’interview n’aurait jamais pu être traduite et également à Damien Luce sans qui elle n’aurait jamais pu se faire.

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