Certaines séries de jeunesse amusent. D’autres rassurent. Et puis, il y a Les Petits Philosophes, publiés chez Bayard Jeunesse, qui font quelque chose d’encore plus précieux puisqu’elles prennent les enfants au sérieux.
Née dans les pages du magazine Pomme d’Api, la série met en scène quatre amis (Chonchon, Mina, Raoul et Plume) confrontés à des situations du quotidien. Rien d’extraordinaire en apparence puisqu’ils peuvent être confrontés à une dispute, une peur, une question sur la mort ou un moment d’injustice quelconque. Et pourtant, derrière ces scènes familières se nichent des interrogations vertigineuses. Pourquoi on meurt ? Est-ce qu’on est tous d’accord ? Peut-on être le chouchou ? Est-ce que c’est grave d’être jaloux ? Autant de sujets qui traversent les petits cerveaux bien plus tôt qu’on ne l’imagine.
Ce qui frappe d’abord dans cette formule, c’est l’équilibre. Chaque double page fonctionne comme une petite scène de la vie quotidienne en bande dessinée. C’est ludique, accessible et immédiat. Enfants et adultes sourient car ils reconnaissent une situation vécue. Mais très vite, la profondeur affleure. Le texte ne simplifie pas à outrance, ne répond pas à la place de l’enfant et ne l’assume pas avec une morale trop, justement, moraliste. Les petits philosophes ouvrent des pistes, proposent des hypothèses et tendent vers l’idée que penser, c’est accepter de ne pas tout résoudre.
Aux côtés de Sophie Furlaud au scénario, les dessins de Dorothée de Monfreid, que nous avions interviewée en fin d’année dernière, participent largement à cette réussite. Ceux qui ont lu ses albums des Toutous retrouveront ce trait rond, expressif et incroyablement vivant. Les personnages sont identifiables en un clin d’œil et leurs émotions lisibles immédiatement. Cela semble être un détail mais la succession de dessins n’est pas cantonnée à des cases, ce qui offre une grande respiration et un vrai sentiment de liberté à la lecture. Ce graphisme accessible désamorce toute intimidation. On n’entre pas ici dans un traité de philosophie miniature mais dans une histoire, et c’est par l’histoire que démarre la réflexion, surtout celle des enfants.

C’est sans doute ici que réside la grande force de la série. Elle comprend que les enfants n’ont pas besoin de concepts savants. Ils ont besoin d’images, de situations concrètes et de dialogues qui ressemblent à ce qu’ils vivent. Ils ont surtout besoin de s’identifier à des personnages qui évoluent. Et c’est ici le cas au fil des six tomes de la collection auprès de leurs quatre compères qui vont de la petite à la grande section de maternelle.
Les Petits Philosophes ne donnent pas des leçons. Ils accompagnent. Ils mettent des mots sur ce que l’enfant ressent confusément. Ils montrent que douter, s’interroger, chercher à comprendre, c’est déjà être en train de grandir. Le dernier tome, Je danse donc je suis, est, peut-être plus que les autres, parfaitement adaptés pour les petits cerveaux qui se posent sans cesse des questions. Des questions telles que pourquoi ça fait peur de changer, pourquoi on oublie et où s’arrête l’infini, sont ainsi habilement traitées.
On referme donc ce livre avec l’impression d’avoir ouvert une conversation plutôt que d’avoir terminé une lecture. Et c’est peut-être cela, le plus beau cadeau de cette lecture. La série rappelle que la philosophie n’est pas une discipline poussiéreuse réservée aux adultes mais un mouvement intérieur et une curiosité. Une manière d’habiter le monde. Et cela peut commencer très tôt en compagnie d’une bonne lecture !

Les petits philosophes – Je danse donc je suis
de Sophie Furlaud et Dorothée de Monfreid
Bayard Jeunesse, 2024


