Littérature Etrangère

« L’été des noyés » de John Burnside : hors du monde, hors du temps…

Kvaløysletta, Troms.
Ecrit par Velda
John Burnside, romancier et poète écossais, nous emmène au nord de la Norvège sur une île du comté de Troms, nommée Kvaløya. Nous sommes ici bien loin de la Norvège de Jo Nesbø

Le premier tour de magie de Burnside consiste à nous extraire du temps : sur l’île, le monde moderne importe peu. Il se rappelle au bon souvenir de ses habitants lorsqu’un homme de la ville, épris de solitude, décide de s’y installer pour quelque temps. Ou lorsqu’on voit passer une voiture le long de l’unique route carrossable qui longe la mer.

Dans la jolie maison grise vivent Angelika Rossdal, peintre de renom, et sa fille de 18 ans. Et ce n’est pas leur mode de vie qui va changer quoi que ce soit à cette impression d’intemporalité…

Parfois, l’atmosphère qui règne dans la maison grise et le jardin qui l’entoure fait penser à Tchekhov, c’est dire. Le roman est raconté par la fille d’Angelika, Liv, et c’est un récit au passé puisque Liv prend la parole près de 10 ans après ce fameux été des noyés. Là encore, cela n’a pas grande importance : le temps qui passe semble n’avoir pas de prise sur les personnages.

Solitaire, la jeune fille vient de terminer ses études secondaires et s’apprête à vivre un été comme elle l’aime dans la maison, dans le jardin où sa mère s’applique à faire pousser des espèces qui, normalement, ne prospèrent pas sous ces climats rudes.

Un été à arpenter les sentiers, à traverser les champs, à sillonner les grèves. À regarder la mer, les bateaux et les ferries, à goûter la lumière si particulière des étés septentrionaux.

Un été à étudier des livres d’art et de photo : bizarrement, cette bonne élève n’arrive plus à lire maintenant qu’elle n’est plus obligée de prendre des notes pour ses études.

À discuter avec le voisin le plus proche, Kyrre Opdhal, son seul ami depuis que, toute petite, à trois ans, elle est arrivée d’Oslo avec sa mère. Kyrre est vieux maintenant, mais c’est toujours avec lui qu’elle passe son temps, c’est lui qui lui raconte les légendes locales, c’est avec lui qu’elle travaille pour l’aider à préparer sa hytte, cabane aménagée qu’il loue l’été à ceux qui cherchent la solitude.

Kvaløya (photo Henry Patton)

Le côté de l’île où se déroule l’histoire ne fait pas partie de ces contrées touristiques, riches en fjords spectaculaires chers aux touristes qui se rendent en Norvège. Ici, le charme est plus subtil, insidieux, intimement lié à la lumière et à la mer.

Le samedi matin, Angelika reçoit chez elle, fait salon, en quelque sorte. Plusieurs hommes de la région viennent prendre le thé chez elle, parler de tout et de rien, présenter leurs hommages à cette femme seule, cette artiste indomptable, cette fascinante créature venue vivre là, au milieu de nulle part, pratiquement recluse. Liv, habituellement, s’affranchit de ces séances et s’éclipse de la maison ; elle en profite pour aller voir Kyrre ou pour arpenter les prés, humer les fleurs, entendre les oiseaux, regarder les bateaux.

Quand survient la première noyade, celle du jeune Matts, camarade de lycée de Liv, la petite île réagit un peu comme si l’événement n’existait pas. Le jeune homme a emprunté le bateau d’un voisin, et un pêcheur a repéré son corps au large. Pourquoi ? Comment ? Nul ne le sait. Voler un bateau, cela ne lui ressemblait vraiment pas. Il laisse derrière lui un frère inséparable, Harald, et une amie commune, Maia, jeune sauvageonne aux yeux noirs, venue récemment s’immiscer au milieu des deux garçons.

Hélas, le jeune Harald n’aura pas le temps de faire le deuil de son frère. Quelques jours plus tard, c’est lui qui meurt noyé, dans les mêmes circonstances. Alors bien sûr, les habitants de l’île ne peuvent pas ne pas réagir cette fois. Enfin c’est ce qu’on croit… Liv elle-même est intriguée par cette double disparition, mais pas vraiment touchée. Ce double deuil lui rappelle les histoires de Kyrre, en particulier la légende de la huldra, sorte de sirène maléfique qui attire les hommes et les garçons, et ne dévoile son hideux visage qu’une fois qu’ils sont définitivement perdus.

Le décor est planté et il est complexe : dans ce roman, la nature, les paysages, la lumière et le climat jouent un rôle pratiquement aussi important que les humains. Des humains qui vivent dans un monde où de temps à autre, le réel fait irruption. Là encore, John Burnside réussit ce tour de force : nous faire vivre dans un univers intemporel, à l’écart du bruit et de la fureur des villes, de sorte que les événements qui surviennent prennent l’apparence d’accrocs dans un tissu de rêves, de contes et d’images.

Nous autres humains modernes, chez qui l’irréel fait figure d’accroc dans le réel quand il survient, nous retrouvons fascinés par cet univers « à l’envers ».  Le style de Burnside, sa narration  minutieuse, subtile, lyrique, son habileté à camper des personnages complexes, effrayants, et des situations troublantes, font qu’on ne songe pas un instant à lui reprocher de faire appel au surnaturel, car le propos du roman n’est pas d’élucider avec nous une intrigue criminelle. En lisant ce roman, on perd ses repères, on marche sur un fil, on perd parfois l’équilibre et ce vertige-là, précieux, est celui-là même qui fait de L’été des Noyés un roman inoubliable.

L’été des Noyés de John Burnside, traduit de l’anglais (Écosse) par Catherine Richard, éditions Métailié.

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