Littérature Etrangère

Anna Thalberg d’Eduardo Sangarcía, Polyphonie en rousse majeure au pied du bucher

Rousse. Anna Thalberg est rousse, elle possède des yeux de miel, comme ceux d’un loup disent les femmes qui la jalousent, et de petites tâches qui ponctuent sa carnation si particulière. Elle est dans sa chaumière, à Eisingen, petit village du sud de l’Allemagne, quand des hommes mandatés par l’Église, venus de Wurtzbourg l’arrêtent violemment, la jettent dans une charrette et la ramènent auprès des autorités ecclésiastiques engagées dans une guerre sans merci contre le Malin. On est quelque part entre la fin du XVIème siècle et le début du XVIIème et il ne fait pas paradoxalement pas bon avoir affaire aux hommes de Dieu.

Pourtant Klaus, son mari qui l’a rencontrée et ramenée d’une autre région, ainsi le père Friedrich qui voit régulièrement Anna aux offices savent bien qu’elle est une bonne servante de Dieu et qu’elle n’entretient aucun commerce avec le Démon. Mais suffit-il que les choses soient vraies pour qu’elles soient entendues ? Assurément non car dans cette Allemagne qui brula déjà le jeune berger et musicien Hans Böhm, dit Le Tambour, la lutte contre les forces du mal s’exerce de manière aussi folle qu’inique. On est coupable non de ce qu’on a fait mais de ce dont on a simplement été accusé. Cela suffit, amplement.

Et si Anna Thalberg, héroïne du roman éponyme d’Eduardo Sangarcía traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Millon (Editions La peuplade), été arrêtée, c’est qu’elle a été lâchement dénoncée. Dénoncée par Gerda d’abord qui craint la beauté d’Anna et son pouvoir sur les hommes du village, puis dénoncée par toutes celles et ceux que cette harpie aura réussi à liguer contre Anna, ajoutant leurs voix, leurs élucubrations et leurs mensonges à ceux de celle que la jalousie consumait.

« parce que je ne me tairai pas, je ferai à pied les sept milles jusqu’à Wurtzbourg et je me jetterai à terre, j’embrasserai les bottes des examinateurs et je leur dirai ce que j’ai vu

    ce qu’ont vu les gens d’Eisingen

la rousse, l’étrangère aux yeux de miel comme ceux d’un loup, à la peau saupoudrée de taches de rousseur comme un serpent venimeux

  ce qu’ils ont cru voir à la lumière de la lune, à l’ombre de la forêt et sur la rive de la rivière

    les rumeurs qui émaillaient la conversation quand elles lavaient le linge

elle, qui d’autre, la femme que Klaus avait ramené de Walldürn »

Eduardo sangarcÍa

Dès lors la machine est inexorablement lancée et l’examinateur de l’église le féroce Vogel, le confesseur Hahn et l’ensemble des autorités ecclésiastiques n’auront de cesse de demander à Anna d’avouer ses péchés et de se repentir solution la plus confortable pour elle si elle veut bénéficier d’un semblant de grâce, c’est-à-dire seulement celle d’être étouffée avant d’être brulée. Car la question de l’innocence ne se pose pas, ne s’est jamais posée depuis l’arrestation. La culpabilité est déjà acquise, par principe, et seul demeure l’obsédant acharnement des hommes de Dieu et de leur bourreau à consigner une vérité qu’ils ont eux-mêmes élaborée.

Mais Anna n’est pas n’importe quelle femme et pendant que son mari et le père Friedrich vont en vain essayer de la faire libérer, Anna va résister, résister à la panoplie si imaginative de la torture inquisitoriale ; elle va se réfugier au plus profond d’elle-même, tout au fond de sa conscience, et y puiser la force de regarder en face les diaboliques hommes de Dieu et de ne pas leur accorder ce graal sadique dont ils se nourrissent.

« elle décida de monter sur l’échafaud vivante et, de là, de soutenir le regard de l’ogre qui avait décidé de la condamner à mort avant même son arrestation

   de soutenir son regard et de sourire en sachant qu’elle lui avait rendu la monnaie de sa pièce

   elle l’avait tué sans qu’il le sache, elle s’était vengée en lui transmettant cette folie et cette aberration

   elle gagnerait en fin de compte la bataille que ce misérable avait décidé de mener contre une femme qui n’avait rien, qui n’avait jamais fait de mal à personne, la femme qui depuis le bûcher soutint son regard jusqu’à ce qu’il ne tienne plus et finisse par détourner les yeux vers les nuages d’orage qui se concentraient sur la ville, perdant également ce duel des regards »

Eduardo Sangarcía

Dès la première page Eduardo Sangarcía nous embarque dans le récit. Son écriture tout à la fois charnelle et inventive nous fait remonter en quelques phrases les siècles qui nous séparent de son sujet. Le village est campé, une forêt inhospitalière le borde et les bruits, les odeurs et les cris des prisonnières et des torturées vont rapidement envahir nos sens en alerte. Mais pour soutenir une histoire haletante qui revient sur l’épisode tragique des sorcières de Wurtzbourg qui vit près de 900 personnes (dont nombre de religieux !) condamnées au bucher et qui atteste du faible écart qui a souvent séparé la conviction théologique de la folie meurtrière, Edouardo SangarcÍa s’invente une langue, s’ouvre des espaces.

Comme le ferait un compositeur sur une partition, il superpose les voix, interrompt la ligne mélodique de l’une pour faire entendre la suivante, l’opposée. Les morceaux de textes se baladent sur la page vers la droite, de part et d’autre de colonnes, suggérant la simultanéité des pensées qui s’élaborent lors d’un échange et non la succession fictive que la phrase classique organise faute de mieux. Le retour régulier en début de ligne remplace ici la ponctuation et les scènes sont alternativement vues du point de vue de l’un ou l’autre des protagonistes, comme si le narrateur, véritable chef d’orchestre de leurs interventions, s’employait plus à canaliser les échanges qu’à véritablement, en son nom et sous sa vérité, nous les rapporter.

Cette polyphonie moyenâgeuse relève étonnamment le pari risqué du mariage de la fidélité historique et d’une grande modernité, et le lecteur est à la fois happé par une grande fluidité de lecture et interpellé un dispositif narratif inédit. Mais bien sûr comme pour toute histoire, ce sont sans doute les visages des personnages qui resteront en tête. Le visage d’Anna Thalberg horriblement déformé sous la torture, mais aussi celui du Père Friedrich, qui symbolise ici la puissance du doute. Quelle foi fallait-il posséder pour qu’elle résiste à de tels ébranlements de l’intelligence, à de tels massacres perpétués en son nom ? Alors Friedrich doute, il doute comme son frère qui renia sa foi à la porte de la mort, il doute devant l’examinateur Vogel personnification du mal, il doute aussi seul, souvent, qu’un Dieu ait besoin de tant de misère et d’injustice pour éprouver la foi des hommes, « sans jamais se tenir pour satisfait ».

Eduardo SangarcÍa lui ne doute pas, la main qui a fait tout cela est assurément celle des hommes.


 

 

 

 

Anna Thalberg de Eduardo Sangarcía 

traduit par Marianne Millon 

 

La Peuplade, janvier 2023 

 

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Anna Thalberg

 


Image bandeau : Photo de Jonny Caspari sur Unsplash

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