Les Inédits Littéraires

Louna: sexe, vices et versa (13)

Un autre jour

Un bout de l’île en moto avec Nico, un pèlerinage doux-amer. Les souvenirs se superposent, Samui dans ma période hardcore, Samui avec Lex.

La première fois, c’était avec Nico et Mathias. Nous étions tous les trois à des tournants de nos vies. Nico venait de perdre ses parents dans un accident de voiture, Mathias avait plaqué un boulot de courtier en Bourse et s’apprêtait à embrasser le monde de la nuit, et moi, je sortais d’un stage de fin d’études de journaliste au cours duquel j’avais parfaitement compris que, vu les rares options de boulot, je ne serai jamais grand reporter, ni même reporter, et que si je voulais être rédactrice, j’avais peut-être une chance en me spécialisant en télé-réalité option horoscope. Notre voyage avait commencé en Malaisie – ce qui m’avait pas mal fichue les chocottes vu qu’on s’était fait courser à plusieurs reprises par des musulmans intégristes qui ne supportaient pas de voir un bout de femme blanche, a fortiori si elle faisait chambre à part d’un couple de garçons.

A l’époque, j’avais vrillé baba cool. Encore un peu et le Grand Ordonnateur des Couillons de Babylone allait me décerner le prix d’excellence (Photo Flickr)

Plus tard, sur Sumatra, Java et Bali, ça avait été plus cool, mais j’étais crevée de mon année, désorientée par ce voyage décidé comme on sort une roue de secours d’un chapeau de magicien. Et puis Lombok, Sulawesi, roots, toujours plus roots. Sans eau courante ni électricité, des drogues pour pallier à tous les besoins. Toutes mes sapes et sacs, mes accessoires, mes chaussures, jusqu’à ma trousse de toilette, j’avais tout donné, troqué. Peu à peu, je m’étais débarrassée de tout ce qui pouvait encore me relier au monde, à la civilisation. Pas du tout dans l’idée de passer d’un univers à l’autre, plutôt dans un constat contestataire silencieux : pourquoi me soucier, au fond, de gagner ma vie, quel boulot méritait qu’on se ronge les sangs pour l’obtenir, le garder, l’exercer, comment continuer à filer la complexité occidentale quand vous pouviez être le plus heureux des Robinson, drogue et baise en prime. Bref, j’étais tombée en plein dans le panneau baba cool. Encore un peu et le Grand Ordonnateur des Couillons de Babylone allait me décerner le prix d’excellence. La peau tannée, entourée de Blancs scotchés par la came, la fuite, la solitude, la désespérance, je ne marchais plus que pieds nus, mes cheveux étaient des paquets de nœuds, je ne comptais plus me voir dans un miroir avant longtemps et j’étais convaincue que je n’avais peur de rien.

Mathias et Nico m’ont rattrapée avant que je déraille. Et c’est comme ça qu’on s’est retrouvé sur ce petit paradis qu’est Samui. De l’eau chaude, on avait même de l’eau chaude. Je n’avais pas pris une douche depuis des semaines.

Après quelques jours d’adaptation (et, accessoirement, de désintox), je me sentais forte. J’avais pris le contre-pied de ma propre connerie, l’érigeais en drapeau avec des airs mystérieux pour les happy few, ceux dont chaque mouvement entre le bungalow et la plage a été calculé par satellite par leur booker. Je savais, moi, j’étais allée dans ces endroits où le vernis à ongles est à proscrire pour cause de poussière et d’humidité, où l’on regarde la télé entassée dans la cahute du chef du village si le groupe électrogène le permet, où des cochons s’agitent sous votre cahute dans l’attente de vos déjections.

Je renaissais.

Je dominais.

Plus forte que jamais. Invincible.

Mon corps m’avait suivi dans mes métamorphoses, sec, des joues plus creuses pour surélever les pommettes, des cuisses de grenouille, le muscle seul. L’octopussy que je m’étais fait tatouer dans le dos à l’aiguille, point après point (des dizaines et des dizaines de cigarettes et de pétards que j’avais brûlés sous la douleur, sans parler de la cicatrisation), serait mon témoin éternel, le gardien de cette porte que j’avais franchie entre le moi d’avant et ce que j’étais devenue.

Nico a fait un peu de ménage, déblayé ses Britishs et rangé sa chambre : Mathias arrive demain. (Ce qui signifie que cela fait déjà une semaine que je suis là ; je déteste cette idée.)

Un vide se fait en moi, il ne supporte aucune des fioritures dont j’ai l’habitude de l’habiller. (Photo Flickr)

Le lendemain

Mathias : – Mais ma pauvre chérie, ça fait plus d’une semaine que tu es là.

Nico lui fait les gros yeux, genre c’est pas la peine d’enfoncer le clou. Et moi, suçotant la tranche d’orange de mon Southern Comfort eau gazeuse, le regard perdu sur l’horizon : – Je ne sais pas, Mat, le cul, ça me dit rien.

Mathias me regarde de travers, comme si je venais de lui proposer de partager mon lit.

J’ai passé une bonne partie de la nuit à y réfléchir. Sur un transat, sur la plage, puis seule, sur mon lit. Un vide se fait en moi, il ne supporte aucune de ces fioritures dont je remplis ma vie habituellement. Un peu comme on débarrasse une pièce pour faire le ménage en grand. Je sais maintenant qu’il y a huit ans, à Sulawesi, j’ai procédé de la même manière. Inconsciemment et sous le couvert d’une exaltation de jeunesse.

Comme aujourd’hui, j’étais larguée – même si je n’en avais pas conscience.

Comme aujourd’hui, le vide était un moyen d’expurger les questions sans réponse.

Mais à la différence d’aujourd’hui, je commençais tout juste à me connaître.

Plus tard

Ce rêve de mort de mon ego prend tout son sens – de sorte qu’il ne me paraît plus si horrible. J’ai débuté, dans la confusion, une sorte de mue, depuis que je suis ici. En écho à chacun de mes voyages, je me nettoie, j’avance sereinement. La mer, les Thaïs de deux ou trois bars, l’écriture : des conditions idéales pour une métamorphose.

Je me nettoie, j’avance sereinement. (Photo Flickr)

Plus tard ou un autre jour

Après Sulawesi, Samui était une bulle d’air à tous points de vue. Les conditions matérielles, bien sûr – quoi que, pour la première fois de ma vie, j’avais du mal à encaisser les simagrées touristiques, les nanattes option peperles, one massage, madam, very cheap, manucure, happy hour, 5-days tattoos. Ou, version nocturne, cocain, heroin, extasy, là encore very cheap, brother.

Sans la came, sur laquelle j’avais fini par mettre une croix, je retrouvais les mecs. Et là, comme pour le reste, il n’y avait que l’embarras du choix. Des riches, des surfeurs, des en bande, de toutes nationalités, il suffisait de savoir en quelle langue on avait envie de baiser. Je me souviens d’un rasta, un Jamaïcain, prétendait-il, Black, muscles longs, épaules bien faites, qui jouait des percus, fumait et n’était pas emmerdant. Avec ses potes, ils avaient établi leur camp dans des bungalows en retrait de la plage, sans la clim, l’eau courante à certaines heures (j’imagine que ce type était une sorte de transition avec ma vie à Sulawesi). On se voyait pour baiser ou pour nager. Ace, comme il se faisait appeler, ne posait pas de questions, moi non plus. De toute façon, je ne comprenais rien à ce qu’il disait. Parfois je montais chez lui (plutôt chez eux, ils étaient bien six ou sept), ils tapaient des percus et des bangs, confectionnés dans des bouteilles de plastique d’eau minérale. C’était tranquille. Parfois il venait me voir avec des bières, roulait des joints tout fins sans tabac, me régalait de sa longue langue.

Il y avait aussi un Anglais. Tout l’inverse. Très blanc et très compréhensible. Vachement moins drôle mais là non plus, pas emmerdant, un corps de rêve et bon baiseur.

Bizarrement, tout à l’heure, j’ai pensé à Aurélie. Pour ce que j’en sais, elle n’a ni Mathias ni Nico pour venir la choper par la peau du cou, la sauver d’elle-même.

Combien de temps avant d’être une croûte frigide et ménopausée? (Photo Flickr)

Plus tard

Ce sont aujourd’hui les petits calculs de Carole qui me reviennent comme une envie de vomir, les faces de planctons dans l’ascenseur, les regards croisés, évités, les petits mots entre collègues (« t’as pas pris du cul ? », « super eighties, ta coupe »). Plutôt que de croire que ça va aller mieux en refoulant le tout, je me mets les doigts tout au fond de l’âme. Déversoir : sentiment de ne pas être à ma place dans ce canard total stupide, impression d’avoir dérivé et d’être désormais échouée à jamais dans le féminin (image d’objets égarés dans l’espace errant à l’infini), inévitables additions (mon âge, le temps qu’il me reste avant d’être une croûte frigide et ménopausée, les années passées à Glitter).

Solution radicale

  • sauter dans la charrette de Method ;

  • louer mon appart à un joli cadre célibataire américain travaillant dans le cinéma (Maman n’a pas complètement tort, ça me plairait assez) ;

  • partir pour un tour du monde. Seule. Six huit mois.

  • revenir, tannée, désillusionnée, solitaire et forte.

Le joli cadre célibataire américain ne pourrait rien faire d’autre que de me proposer un aller simple pour NY. Ouell, dirais-je alors en prenant des airs de poule, j’y réfléchirai. Mais ce serait tout réfléchi.

P.-S. : Si ça se trouve, à l’heure où j’écris, Glitter n’existe plus, rayé de la carte Method, sa redchef reclassée, son personnel oublié.

Si seulement.

Oui, c’est cela qu’il faudrait faire, je le sais depuis longtemps : suivre la voix du maître (« le cri de son patron », disait un autre). Du genre :

(…) Two roads diverged in a wood, and I,

I took the one less traveled by,

And that has made all the difference.

Le genre de décision qui vous demande d’en avoir. Et pas qu’un peu.

Mathias et Nico sont partis dîner. Une Belge, avec qui j’ai sympathisé cet aprem, vient de regagner ses pénates. Elle rentre demain pour reprendre son boulot. C’était une question anodine : que faisait-elle quand elle n’était pas sur une plage asiatique ? Elle a secoué la tête comme dans les séries américaines quand le personnage va dire quelque chose de pas marrant, qu’il en est par avance désolé, puis elle a parlé de son boulot sur une aire d’autoroute, une cafétéria (vider les plateaux, remplir les lave-vaisselle, évacuer des centaines de litres de détritus, vider les lave-vaisselle, etc.). En me quittant, un fin sourire s’accroche malgré tout à ses lèvres, sourire de clown, forcé, qui disparaîtra dès qu’elle sera seule.

Ma grand-mère dans sa maison de retraite, voulait à tout prix nous faire asseoir, mon père et moi, devant la télé éteinte. « Mais puisque je vous dis que je vous ai pris des billets », clamait-elle en tapant du plat de la main sur l’accoudoir du canapé de la salle commune. Plus tard, comme l’infirmier poussait sa chaise roulante vers l’ascenseur, sa main de papyrus se levait dans un frémissement à notre intention avant de disparaître – un vol d’oiseaux à l’horizon.

Envie de drague, de vivre malgré tout. (Photo Flickr)

Un autre jour

Nico est en ville, pour une histoire de visa à renouveler. L’ambiance n’est pas au beau entre eux depuis un jour où deux. Mathias veut le prendre relax. Il n’a que peu de jours off, il entend faire le plein de soleil et de tout ce qui va avec. Nous sommes sur des transats en bois, sous un large parasol, comme une pyramide creuse d’un tissu bleu marine. (Fermez-les yeux et vous êtes chez Habitat. Isn’t that great ?)

Le regard de Mathias se pose sur un couple de garçons. Entre envie et regret. Envie de drague, de vivre malgré tout. Regret de ne pas voir son amour partagé. Envie de petits culs, tellement neufs et tellement avides de nouvelles caresses. Regret de l’éloignement de plus en plus marqué de Nico, de leur rupture qui, sûrement, se dessine au loin.

Notre première fois à Samui (cf. cahier 14), Nico, Mathias et moi avions connu notre lot de tensions, quoi qu’on les ait (et je parle pour eux deux sans réelle crainte de me tromper), depuis, enfouis sous des couches de bons souvenirs et d’anecdotes. C’est le vieil adage : à trois, il y en a toujours deux pour taper sur le troisième. Bon, on sait vivre, faut pas non plus déconner. Mais il est vrai qu’on glissait systématiquement vers le schéma : deux qui vont bien, et un troisième qui fait la gueule, a mal à la tête (voire : abus en tout genre) ou a tout simplement envie d’être seul. Exemple : un jour gris, abattue par une sorte de bronchite fièvre pas franche, avec en prime les Anglais qui s’étaient mis entre moi et la douce queue de mon Jamaïcain, je leur ai tellement pleuré sur l’épaule, à Nico et Mathias,  qu’ils ont fini par me planter là avec un petit cachet spécial comatage.

Mais à l’époque, ils étaient vraiment ensemble. Leur relation avait six mois. Ils étaient même à leur top. Un top qui a duré quelques années, s’effiloche depuis désormais trop longtemps. Nico et sa peur de l’engagement.

Sa volonté de rester jeune, toujours.

De pouvoir se taper des mecs.

De pouvoir noyer son âme dans les odeurs de foutre des saunas.

De n’avoir aucuns comptes à rendre.

Sur cette plage blanche, un verre de pineapple juice à la main, je perçois comme si c’était marqué en gros sur le sable que nous ne sommes plus « nous trois ». Que notre micro-clan a éclaté, des forces indécelables nous maintenant éloignés à jamais les uns des autres. Notre relation vit sur les restes de souvenirs exsangues à force d’être rabâchés et de soirées dont le peps se mesure à la quantité de drogue ingurgitée. En se brisant, leur couple a broyé mon propre lien avec chacun d’entre eux.

 


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« Louna : sexe, vices et versa » est un texte de l’écrivaine et journaliste Agnès Peureu écrit en 2005.

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