Les Inédits LittérairesMusique

Louna: sexe, vices et versa (14)

Plus tard

Mathias a pris son air « grand de ce monde », lèvres pincées en une sorte de sourire, yeux planqués derrière ses lunettes miroir. Voilà une plombe qu’il décrit par le menu ce qu’il ferait bien aux deux petits jeunes. Quand je tourne la tête pour voir s’ils n’ont pas les oreilles qui sifflent, ils ont disparu, carapatés comme d’ailleurs à peu près tout le monde autour de nous. Il faut dire : il doit être treize heures et même sous notre parasol, nous avons l’air de deux dindes suant leur jus.

Il faut que je regarde un calendrier, que je mesure l’étendue de liberté qu’il me reste. (Photo Flickr)

La lumière sur le lagon est intolérable.

La chaleur est intolérable.

Et quand je propose à Mathias de remonter voir si Nico n’est pas rentré, une larme s’échappe de sous les verres fumés, qu’il écrase du plat de la main.

Hochant la tête, rassurant, comme si j’allais croire que ce n’est rien, que ce n’est pas grave.

Le lendemain (il faut que je regarde un calendrier, que je mesure l’étendue de liberté qu’il me reste).

Surprise en rentrant du resto avec Mathias, Sanuk est sur la terrasse de mon bungalow. Il boit une de ces flasques de whisky immonde qui vous fracasse en dix minutes et peuvent vous mettre le cerveau à l’état de purée pour le reste de vos jours.

Sanuk. En jean et chemise légère de coton, tongs, ses longs cheveux noirs nattés.

Sanuk qui chantonne un tube des années 70 en gratouillant sa guitare.

« De ses doigts en vibrant s’échappe la guitare.

Elle écoute… Un bruit sourd frappe les sourds échos. » (Hugo)

Mathias me souhaite une bonne nuit, des sous-entendus débordant de partout. Sa guitare. Oui, un coup d’œil à l’arrière du manche et j’en suis sûre. C’est celle qu’il venait d’acheter le jour – ou plutôt la nuit, où nous avons fait connaissance, il y a huit ans. Il en était tellement fier, les groupes se faisaient et se défaisaient, les couples itou, et Sanuk jouait, sans un mot pour quiconque :

Hotel California, Under The Bridge, Sweet Child O’Mine, Stairway to Heaven.

Mathias me souhaite une bonne nuit, des sous-entendus débordant de partout. (Photo Flickr)

Au petit matin, nous avions mangé des fried noodles et il m’avait demandé d’écrire un petit mot sur la guitare. Comme quand on a un plâtre. J’étais gênée, je n’ai jamais su rien écrire d’autres que des conneries adolescentes avec de gros points sur les i. J’avais dessiné une pieuvre, ma pieuvre.

Des centaines de chansons plus tard, elle est toujours là, fluide, dansante, accrochée jusqu’à la fin des temps. Et c’est comme si toutes ces années de Lex, de cul, de courses à la sape, de surenchère professionnelle, de solitude, de rêves usés étaient torpillées à l’autre bout de la galaxie. Pas inexistantes, non, mais lointaines, à jamais.

And it makes me wonder.

Le lendemain (nous sommes un mercredi, rien de sûr en ce qui concerne la date mais je continue de mener mon enquête).

Deux jours que Nico n’a pas reparu, Mathias a les yeux bouffis par le manque de sommeil et l’alcool. Il m’ouvre si je me présente à sa porte. Il sent l’alcool et la transpiration. Refuse de manger autre chose que des hamburgers qu’il commande depuis son bungalow. Il répond à mes questions par monosyllabes. Derrière sa peur qu’il soit arrivé quelque chose à Nico, il s’achemine vers l’idée de rupture. Bien sûr. L’envisage, la contourne, la refuse. J’ai l’impression de me voir en fin de Lex, démarrant sur ce chemin jonché de questions qui resteront sans réponse.

Je pense : Lex et Nico, incapables de faire face à leur bonheur.

Je chantonne : « Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve… », l’une des chansons préférées de Nico.

Je souris au vinaigre en me représentant, oh ! juste un instant, Nico avec Lex.

Et puis j’évite de me dire que mes très proches sont à jamais des fuyants. Que je ne suis pas foutue de tabler sur des personnes sures, que je m’empêtre les pieds dans ma propre carpette.

Sanuk m’a fait jouir une bonne partie de la nuit. Les fantasmes qu’il m’a longtemps inspirés n’étaient pas très loin de la réalité. Ce type a une peau voluptueuse et une langue de rêve.

Je chantonne : « Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve… » (Photo Flickr)

Jeudi

Mathias part tout à l’heure, je ne l’accompagnerai pas selon sa volonté. Le serveur de la gargote où il commande ses hamburgers lui a dit avoir vu Nico. En compagnie d’un Thaï. Ce qui n’est pas sûr à 100%. Les Thaïs sont comme nous avec eux : pas fichus de distinguer un Blanc d’un autre Blanc. Mais c’est le prétexte, et Mathias l’a saisi. On ne peut pas lui donner tort.

Chacun trouve ses prétextes pour remonter. Nous avions rompu depuis deux mois quand j’avais découvert la boîte Muji (cf. cahier 19) au fond de son placard que jusqu’alors je ne voulais pas ouvrir. Nous l’avions achetée ensemble. Il y rangeait mes petits mots, y tenait plus que tout, assurait-il. C’était tellement mignon. Et là, devant cette boîte en carton cabossée au milieu de vieux cintres tordus et de paires de chaussettes abandonnées, j’avais craqué. Non plus de tristesse, mais de rage. Qu’il y aille avec sa pouffe, qu’il la marie, l’engrosse, lui plisse le cul autant que les pattes d’oie. Qu’il se la fasse sa vie respectable, je ne lui donnais pas deux ans pour craquer et alors, j’aurais fait mon chemin. J’avais la haine. Mon prétexte pour remonter.

(J’en ai autant pour toi, mon cher Cyril.)

Plus tard

La femme de Sanuk rode autour de mon bungalow. Quand j’en sors ou y retourne, elle est là, qui discute avec la logeuse en haut du chemin, ramasse le linge de mon voisin, bricole un vélo avec un jeune Thaï.

La nuit, je me réveille avec des images d’un réalisme déconcertant : chez Laure, une soirée avec ses enfants, un dîner avec ma mère et Pierre.

Jamais de cul. Jamais Lex ou Cyril. Une douce quiétude.

Comme on touche, finalement aux dernières phases d’une désintoxication.

C’était bon. Comme les derniers jours avant la rentrée. (Photo Flickr)

Plus tard

Je suis bronzée, j’ai mangé beaucoup de légumes et tous les fruits possibles. Si j’en crois Sanuk, je suis gorgious.

Vendredi

Dans une semaine je réattaque.

Je suis toujours en convalescence.

Je ne pense pas à Method.

Nico est là. Je veux dire: il a regagné son bungalow. L’air de rien. Ou plutôt, l’air du type qui te met dans le secret : il est amoureux, c’est pas géniaaaal ? Mais bon, quand même c’est embêtant, rapport à Mathias.

Ouais, comme tu dis, c’est embêtant.

Ses pupilles sont deux tâches noires, deux gouttes d’encre de chine.

Il est défoncé, et son type n’est pas mieux.

« Louna, j’épouse mon dealer. »

« Louna, je largue ma moitié. »

« Louna, je vous emmerde tous. »

Ouais, Nico, on avait compris.

Laure, c’est à Laure que je ferai ma première visite. De nouvelles retrouvailles, tellement désirées cette fois-ci. De mon côté, en tout cas. Besoin d’elle.

En sa présence, j’ai confiance. En trêve avec moi-même.

Samedi

Sanuk m’a enculée. Cela faisait tellement longtemps que ça ne m’était pas arrivé, que j’ai ressenti, en filigranes, la douce crainte de la première fois. Il m’a fait signe du haut du chemin – il procède toujours ainsi, dans ce qui doit être son entre-midi-et-deux. Je l’ai rejoint dans mon bungalow. Il était chaud – refus de sa femme de le satisfaire ? Film porno ? Il ne s’est pas embarrassé de prémices et m’a collé la tête dans le matelas pendant qu’il enfilait une capote. Il a frotté son gland à deux ou trois reprises et m’a pénétrée en grognant. Il n’a pas traîné à me forcer l’autre trou en me disant des mots en thaï que je sous-titrais sans problèmes.

C’était bon.

Comme les derniers jours de vacances avant la rentrée.

Dimanche

J’inspire comme Sanuk m’a appris, assise en tailleur, jusqu’à ce que mon ventre soit rond et mes épaules redressées, puis j’expire calmement. Je recommence, yeux mi-clos. L’air est encore chargé de cette odeur de brûlé, qui ne ressemble pourtant en rien à ce qui a été brûlé.

A savoir mes affaires.

Toutes mes affaires – deux-pièces Antik Batik, lunettes de soleil Prada, tops D&G, Pepe Jeans, Miss Sixty, tongs Puma (celles que j’adorais), jupes Diesel, Cimarron, et même une robe Miu Miu que Lex m’avait offerte. Sans compter : des paréos, des culottes, des strings, mon cendrier de plage Le Bon Marché.

J’inspire comme Sanuk m’a appris.

Au commissariat, la femme de Sanuk pleurait et criait une litanie, on se serait cru dans un opéra chinois. Je dis non, je ne veux pas porter plainte.

Je pars demain.

A mon tour de mettre le feu. Je vais faire flamber ma Visa.

J’inspire comme Sanuk m’a appris jusqu’à ce que mon ventre soit rond, puis j’expire calmement.  (Photo Flickr)

Plus tard

Un jean Kenzo (ou super bien imité), un top Diesel, un autre encore Diesel, un jean Fornarina, coupe près du corps, à porter avec des talons plutôt épais pour un effet moins pute, plus rock’n roll ; genre, des sandales compensées (achetées trois poussières sur le marché quotidien, effet manga garanti) ; et des lunettes Prada, monture fine.

Bingo.

Je pars demain.

Lundi

Hier, dîner express avec Nico. Comme on nous servait, j’ai vu que son type l’attendait assis à une table à l’entrée. De toute façon, Nico n’avait pas faim.

Qui pique du zen, dîne.

Et moi dans ma tête : Je m’en fous, je pars demain.

Aujourd’hui. En fait, tout de suite.

Bangkok-Paris

Bonne pioche : place window au niveau d’une porte, toute latitude pour les jambes. A côté de moi, un siège vide, le siège couloir occupé par une femme d’une quarantaine d’années qui s’est mise à roupiller, bouchons d’oreilles et masque isolant, pendant le premier film. Et le bourdonnement rassurant de cette grosse bestiole de croisière.

Daredevil, une connerie de deux heures avec Ben Affleck dans le rôle du justicier aveugle, hum.

Hors du temps, hors de tout, j’entrouvre le volet du hublot. Le soleil se lève, majestueux, une traîne orange balayant les dernières virgules bleutées gorgées de nuit.

J’ai le monde entier sous moi, l’éternité pour horizon.

Je pense : mes casseroles sont derrière moi.

Je pense : Toutes mes casseroles.

Je ne sais pas encore ce que je veux, mais je sais ce que je ne veux pas.


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« Louna : sexe, vices et versa » est un texte de l’écrivaine et journaliste Agnès Peureu écrit en 2005.

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