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Les Inédits Littéraires

Louna : sexe, vices et versa (4)

Agnes Peureu
Par
Agnes Peureu
Publié le 15 novembre 2016
18 min de lecture

17/01/2003 19h49

Mon Américain doit être dans son avion, à l’heure qu’il est. So long, darling, take care.
Liste de choses à faire de dimanche à peine entamée. Je vais boire un verre avec Nico.

3h57

Nous avons grandi dans une idée d’opulence, et néanmoins de sacrifice. Nos parents, enfants de la guerre, eux-mêmes élevés dans l’idée de privation, ont vu leur potentiel de consommation grandir sans faille, une plante se tendant vers un ciel à jamais dégagé, nettoyé de ses vices. Et c’est ce qu’ils nous ont transmis : tout allait continuer, tout irait mieux encore si toutefois nous conservions en mémoire la valeur des choses. La maison avec jardin, le travail intéressant et bien rémunéré pour les plus courageux, l’aisance pour les chanceux.
Et nous voici à court de tout, sans horizon, sans plus de valeurs désormais rognées par des cartes de crédit, des soldes débordantes, un calendrier rythmé par les diverses foires inventées par des marchands sans tête.
Que s’est-il passé ? Quel trou noir a absorbé notre futur virtuel, les promesses de notre enfance ?
Échecde l’opération ballerines Tara Jarmon. Plus ma pointure.

 

Spooky Dad
Que s’est-il passé ? Quel trou noir a absorbé notre futur virtuel, les promesses de notre enfance ? (Illustration Spooky Dad)

18/01/2003 17h00

Une femme grosse qui rhabille son petit saucisson de gamin au milieu du trottoir, bloquant le passage dans les deux sens sans la moindre gêne.
Ceci me rappelant une frasque du Nico de la grande époque quand Paris était à nos pieds (du moins le croyions nous, et c’était là tout ce qui comptait – cf. cahier 16 pour la version originale). Un cocktail au musée d’Orsay, organisé par Ma’ame Chirac – à l’époque, pour une cause quelconque. Il y a là des princesses, une de Jordanie, une d’un lointain archipel au nom imprononçable, des femmes de, des artistes à la solde de l’Etat, et nous – Nico, deux de ses fans de l’époque, moi.
On déchire les petits fours, on se fait une bataille de mini-gâteaux discrètement d’abord, des traits aux toilettes (cf. la tête des deux blondinettes qui se recoiffaient quand on est sortis tous les quatre d’une cabine) et quand y a plus rien à boire, on se barre. Sur le chemin du métro, sur un de ces trottoirs larges comme mes hanches, une petite Américaine en jogging tellement difforme qu’on dirait un pouf de salon Adidas, ne trouve pas son hôtel. Grommelle sur les Français, est totale upset, au téléphone avec sa mère (ou : une copine, son binôme pouf de salon). On propose de l’aide, on fait des signes, bon d’accord, alors peut-être on peut passer : sans réaction. Nico nous fait signe de reculer. Il prend son élan, court quelques foulées avant de balancer son 44 au cul de la dame. Qui en lâche son téléphone. Qui glisse dans le caniveau. Sous la roue d’une voiture. Vole en éclats.
Comme notre rire aux fans de Nico et à moi.

J’adore cette histoire.

Déjeuner avec Laure, en forme, puis shopping.
Laure amoureuse de son psy. Juste pour pouvoir penser à quelqu’un avant de s’endormir. Je l’avais accompagnée chez un gynéco suite à une party décadente, et elle n’avait rien trouvé de mieux que de lui faire des avances. Il nous avait fichues dehors avec pertes et fracas. Le plus drôle, c’est que nous étions dans son quartier de serre-têtes en velours, de duffle-coats bleu marine et de jupes plissées (je ne savais pas que ce genre de fringues se portaient, en vrai). La secrétaire et les mémères en attente, se cramponnaient à leur Longchamp, jaunes d’effroi. Une de nos plus belles crises de rire, nous sommes nous rappelées après une énième bière, au Vieux Colombier.
Je n’ai pas eu le cœur de lui résister, elle a envie de faire la fête, elle me rejoint plus tard pour la soirée au Gipi, la boîte semi-privée de Mathias. De toute façon ce sera fun mais gay – je ne me voyais pas l’embarquer dans un plan cul.

Plan provoque à Goethe, de quoi lui faire regretter de me garder pour le digestif.

Dans les soirées gay, on peut oser au niveau de l’habillé déshabillé. Un très bon sujet dans – je ne sais plus, Marie-Claire ? Glamour ? Numéro ? – et donc, ce soir, guêpière sous chemisier transparent, gel pailleté, bas opaques.

Weasel Jem
Ce soir, guêpière sous chemisier transparent, gel pailleté, bas opaques. (Photo Weasel Jem)

L’un des torts de Laure, à mon avis, c’est qu’elle a voulu changer du tout au tout en se mariant. Considérant qu’il y avait un avant et un après. Une vie de patachon qu’il fallait clore, et une vie maritale, sacrée, normée, à laquelle il fallait se convertir – sa scolarité chez les sœurs doit y être pour quelque chose. Alors que si elle avait joué carte sur table depuis le début au lieu de faire la jeune fille de bonne famille (son mari ne sait rien de nos frasques), sa vie aurait été différente.
Oui, a-t-elle admis et elle s’est tue.
Le silence s’est prolongé, et avec lui des lambeaux de regrets ont bientôt flotté autour de nous.
J’avais mis carte sur table avec Lex, ou plutôt, je n’avais pas eu à le faire vu qu’on s’est rencontrés, revus, fréquentés à des soirées cul. Je l’avais repéré parce qu’il était fumeur et qu’en plus, il ne fumait que du bon. On le voyait toujours à un moment de la soirée, accoudé à une fenêtre, en retrait, ou sur un balcon, dans un nuage d’afghan, d’orangebud ou de purple. Fumée bien plus fraternelle que n’importe lequel des coïts que nous avions pu échanger.
Nous n’avons même pas remis en cause nos pratiques sexuelles quand nous nous sommes installés ensemble. Il allait de soi que chacun venait avec son bagage d’habitudes. Dans un sens, nous vivions comme des colocataires. J’ai souffert, bien sûr, de le sentir disparaître dans d’autres relations. C’était comme ça, un jeu qu’on envisageait sans lendemain, un couple sans réelle existence que le moment présent, l’illusion d’être jeune pour toujours. Éternelle histoire.

19/01/2003

On l’a bel et bien rempli
Mais le tonneau a perdu son fond
Sans eau dedans, la Lune
Ne peut s’y loger.

Je me recouche. Plus tard…

15h22

J’aime Mathias. Et Nico devrait l’aimer un peu plus. Il ne se rend pas compte à quel point ce mec est généreux, inventif, drôle, courtois, beau. Costume Yamamoto, box VIP pour Nico et ses amis, boissons à volonté. Si Nico était moins accaparé par ses problèmes et son propre nombril, il serait le roi de Paris.
S’il y en a une, en revanche, qui a su jouir de sa nuit, c’est bien Laure. Une véritable ado, dansant dans la mousse par-dessus la tête les yeux fermés. C’était sa première soirée gay depuis toutes ces années. Laure a plaisanté : dans ce genre d’endroit, une hétéro sexaddict deviendrait dingue. « D’ailleurs, j’ai bien failli en violer un ou deux », a-t-elle ajouté. Elle dansait, s’arrêtait pour boire un verre et se régaler les yeux, repartait. Cela m’a ravie de la voir ainsi.

18h00

Laure passée en coup de vent impromptu pour le thé. Et nous voici par terre sur le tapis, la tête à l’envers du lendemain de fête, riant de la moindre bêtise en fumant des joints. Douce descente. Demain, y a école.

20/01/03

Nouvelle saison sur la planète Glitter. La Reine Carole VEUT :

  • Arrêter de fumer ;
  • Qu’on fasse remplir nos notes de taxi avec date et heure ;
  • Tester tous les prototypes de médicaments détox attendus pour la saison 2003-2004 ;
  • Un dossier sur « En salon ou à domicile : les nouveaux services des esthéticiennes. »

Pour présenter ce dernier, elle s’est levée dans sa robe orange et a dévoilé sur le paperboard, tel Casimir surgissant enfin, un graphisme représentant, si j’ai bien compris, la demande des différents services proposés en esthétique – ça allait du nettoyage de peau au déplacement en urgence, de jour comme de nuit – Votre Minou Rasé à Toute Heure. Cette mise en scène pour nous faire avaler qu’il s’agit du sujet du siècle.
La question est : Pourquoi Carole se donne-t-elle tant de mal, pour simplement passer un sujet qu’on a dû faire une demi-douzaine de fois sur les cinq dernières années ?
Béa dit qu’elle prend des cachets pour dormir, et que ça lui donne des crises d’euphorie durant lesquelles elle s’enflamme, n’est plus vraiment elle-même. Comme ça ne dure jamais, il n’y aurait pas lieu de s’inquiéter.
Ouais. Bof.
Pour moi, la réponse est : le CUL.
Juste un indice : la semaine dernière, Carole prenait rdv avec son esthéticienne, quand elle s’est rendue compte que la porte de son bureau était ouverte – on avait toutes entendue, but who cares ? elle a aussitôt baissé de deux tons et s’est enfoncée dans son fauteuil.
Mon intuition lui a brodé une folle histoire avec une petite esthéticienne à qui elle veut donner sa chance en l’incluant dans un projet fashion (retombées garanties).
Time will tell.
Une chose est sûre. A force de boire de son mauvais café filtre (chaque mug réchauffé au moins trois fois au micro-ondes parce qu’elle oublie de boire), elle a une haleine de cheval.
Nico me propose de repartir avec lui en Asie. Mathias nous rejoindrait. Je lui en veux encore de son silence radio. On ne laisse pas ses amis sans nouvelles pendant cinq mois.
La soirée de samedi m’a échauffée. Tous ces hommes se caressant, se frottant. Cause.
Et donc, effet : rdv au Lutecia avec Goethe. J’imagine que le lundi, c’est le jour où les gosses sont chez leur grand-mère et la femme à son cours de yoga. Je ne suis pas gentille. Je peux être bien pire.

 

Jeremy Brooks
Ambiance rideaux lourds pourpre, fauteuils profonds, lumières douces. (Photo Jeremy Brooks https://www.flickr.com/photos/jeremybrooks/)

00h50

Je retire tout ce que j’ai dit sur Goethe – à part les couplets sur sa famille supposée, à propos de laquelle je ne dois pas être loin du compte. C’est un gentleman. S’il était une femme, j’aurais dit « une garce ». Après un magnifique dîner italien (encore) de Saint-Germain-des-Prés, au cours duquel il se passionne pour le XVIIIe français et les héros romantiques, nous buvons un verre au VR., un bar cosy sur le boulevard Saint-Germain. Ambiance rideaux lourds pourpre, fauteuils profonds, lumières douces. Sans crier gare, il se lève et me suggère de le rejoindre « en bas » dans quelques minutes. J’ai bien vu qu’il se tramait un truc avec la patronne, je ne m’attendais pas à ça.
En bas, un couloir distribue les traditionnelles toilettes téléphone. Je suis embarrassée. Je me recoiffe, me lave les mains. La porte du fond s’ouvre. J’entre dans une pièce aveugle qui, comme à l’étage, a été tendu d’un velours prune : une sorte de boudoir, à l’éclairage délicat, un miroir et son lourd cadre doré occupant la moitié d’un mur. Assis dans un sofa, Goethe sert un deuxième verre de champagne qu’il me tend.
Son regard a changé : il est inquisiteur. Il me déshabille avec un grand naturel, me fait tourner, marcher (je n’ai gardé que mes talons). D’un geste il m’intime de me pencher en avant devant lui et sa langue vient fouiller mon cul tandis que ses mains agrippent fermement mes hanches. Je me vois dans le miroir, c’est délicieux. A un moment, alors qu’il se regarde comme, à genoux, je le suce, je pense que ce miroir est sans teint. Ce qu’il me confirme plus tard. La propriétaire du VR. est son ex-femme. Ils ont gardé cette complicité. Lui peut utiliser la « backroom » à loisir à la condition qu’elle puisse profiter du spectacle.
Un gentleman, c’est le mot.

Ted : You’re such a bitch.
Bill : Well, thank you dear.

21/02/03 21h03

Journée productive. Finalement.
Coup de fil de Lex. Veut savoir si je n’aurais pas gardé « par inadvertance », cette chevalière qui lui vient de son grand-oncle, celui qui a fait 14, etc. Sans commentaire.
Coup de fil d’Audrey que j’expédie, et finalement j’appelle Chloé – plus comme on place des jetons sur une couleur que réellement convaincue. Bingo, elle décroche. « Incroyable, darling, je parlais justement de toi. » A quel sujet ? « Cette salope calculatrice de Frédérique [sa prédécesseur] a promis monts et merveilles à toutes les rédactrices et pigistes mode de Paris. » Sauf à moi. « Je suis dégoûtée, tu m’entends ? » Distinguant les syllabes au cas où je suis sourdingue : « Dé-goû-tée. Explique-moi comment on va faire, maintenant, pour travailler ensemble. » Aux chiottes, Louna. Mais quand même : « Ne te prends pas la tête, Chloé, c’est pas comme si je n’avais pas de boulot. » Bien sûr ma chérie, etc. jusqu’au traditionnel « tu peux toujours compter sur moi ».
Dans ces moments-là, c’est moi que je déteste le plus : ma crédulité, mon ambition absolument pas ambitieuse, mon côté victime – de la mode, de la presse féminine, du marché de l’emploi, de ma génération, des mecs, de la came, du sexe. Merde.

Réunion sur le dossier « Allergies aux crèmes et parfums ». Mimi qui écope d’Aurélie n’est pas loin de craquer. Elle voit bien qu’il lui faudra faire avec. La demoiselle est en place, désormais. Et Aurélie n’y met pas du sien, qui refuse les recherches qu’elles jugent inutiles, dégradantes, stériles. Comment envisager un chemin de fer, élaborer une maquette, trouver des visuels, bref s’intéresser à un sujet inintéressant dans ce genre d’ambiance.
Alors – et parce que je ne suis pas que victime, j’ai posé des vacances : 23 jours. Du 8 mars au 31 au soir. Avec les RTT que j’ai en rade, les heures sup que je ne pointe pas à chaque bouclage, et les vacances que je ne prends pas d’habitude, Carole ne pouvait pas refuser.
Puis, pour dire toute la vérité, elle n’est vraiment pas dans son assiette en ce moment.
23 jours. Thaïlande, plage, jus de fruits frais, soirées flirt, bronzage.
Massage, lagon, fullmoon party, drague.
Drague, drague, drague.
Et : dormir.
Dans la foulée, j’ai pris mon billet, calé sur celui de Nico. J’arrête de lui en vouloir. Quand on part 23 jours à Samui, Thaïlande, on n’en veut à personne.

Taxi : un truc qui dit « chante, chante, danse et mets tes baskets, chouette ». Et que votre cerveau essaie de digérer après pendant des heures comme de vieux poivrons.


Retrouvez le journal de Louna toutes les semaines
« Louna : sexe, vices et versa » est un texte de l’écrivaine et journaliste Agnès Peureu écrit en 2005.

Tous droits réservés

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