Chronique Musique

Mi, L’Au et la beauté poignante de quatre paires d’ailes

Ecrit par Jism

En matière de musique « française », ce premier semestre 2016 aura été un des plus prolifiques de cette décennie question création avec, presque à chaque fois, des disques d’une qualité dingue. L’année a commencé avec Boyarin et son incroyable premier album, suivi de près par le combatif et émouvant Ici Et Là-Bas de Michel Cloup ou encore le bouleversant Ithaque de Silvain Vanot. Le 10 juin dernier est sorti en catimini Four Pair Of Wings de Mi And L’au.

Replaçons le contexte : Mi And L’Au c’est un couple, Mira Romantschuk, la Finnoise du groupe, et Laurent Leclère, le Français. Le groupe, repéré par Michael Gira, sort en 2005 son premier album éponyme sur le label de Gira, Young God. Ce premier disque, réalisé en collaboration de différents membres de la YG’s crew, est excellent mais ne reflète pas complètement la personnalité hors du commun du duo. La dominance est très Folk, fortement influencée par Smog, Stina Nordenstam ou encore Akron/Family mais le groupe est un peu prisonnier de l’influence du label de Gira. En 2009, le duo passe chez un label espagnol (Borne Recordings) et laisse libre court à tout son talent sur l’exceptionnel Good Morning Jokers. Là, le duo se libère complètement de l’emprise de Gira et compose quatorze morceaux magnifiques. Le son prend de l’ampleur, le piano se fait plus présent, les voix s’équilibrent, que ce soit en duo ou en solo, le groupe parvient même à obtenir un mini tube (Bingo). Cependant, il se dégage de Good Morning Jokers une mélancolie qui vous colle un bourdon monumental malgré quelques morceaux d’une légèreté sidérante (Dance On My Skin). Faut dire également que les influences qui transparaissent dedans n’invitent pas à la grosse déconne: s’y retrouvent notamment Nick Drake (Vampire), Callahan (They’re Coming, tout droit sorti de The Doctor Came At Dawn) ou encore Nico (The Pearl). Le disque, exceptionnel à plus d’un cas, n’est pas qu’un simple exercice de Folk, il prend énormément de risques en gardant tout du long un tempo filant, proche de l’arythmie, en tentant des arrangements étranges (Dancing & Smiling), toujours sur le fil et créé par là même une bulle, un univers immédiatement identifiable.

Le pire dans cette histoire, c’est que l’album suivant, If Beauty Is A Crime, tout en étant très différent, sera du même tonneau. Le groupe va exclure les guitares pour s’aventurer vers des territoires plus électroniques. Pas grave, ils ne feront que confirmer l’exceptionnelle qualité de leur musique, cette identité propre et ce son qui n’appartient qu’à eux, cette science de l’élagage et cette mélancolie suintant par tous les pores, vous nouant les tripes à chaque notes (Magic 80). Le groupe se réinvente en profondeur et parvient néanmoins à rester le même. Très fort.

H2O, sorti en 2013, va en revanche faire l’effet d’une douche froide : le duo continue sa mue, ouvre son électro vers d’autres horizons mais là où If Beauty réussissait à être superbe, ici tout semble cheap, limite toc ; pour la première fois dans leur musique, une routine s’installe, le groupe n’élague plus mais ajoute de nouveaux éléments, de beats, des cordes, avec cette impression qu’ils tentent sur H2O de rendre hommage à Coil (The Book) sans que ça n’aboutisse vraiment, la sobriété devient une notion abstraite (sans que ce ne soit la débauche non plus) mais se pointe une autre notion que je ne connaissais pas jusque là chez eux : l’ennui.

Il faudra attendre trois années pour que Mi And L’Au donne suite à H2O. Entre temps, comme l’explique le duo, une tierce personne viendra compliquer leur relation : la maladie. Pour l’un, comme pour l’autre. Apportant avec elle son cortège de complications, de peurs et d’incertitudes. Pourtant, selon eux, elle ne changera rien à la façon de faire du groupe, invitant du monde à manger, refaisant le monde, picorant des idées par ci par là et créant de nouveaux morceaux simplement. Pour eux, il n’y a rien à en dire de ce disque, juste qu’ils ont mis trois micros dans une pièce, ont enregistré et basta.

four pair

Pourtant il en est tout autrement pour l’auditeur. Four Pair Of Wings voit le groupe opérer un virage à 180° et revenir aux sources de son identité, à sa philosophie première : l’épure musicale. Dès les premières notes de Bound, dès ses premiers silences, vous savez que Four Pair sera juste exceptionnel, plus encore que Good MorningBound reprend et rectifie les erreurs de H2O, insérant entre deux silences pesants et de façon insidieuse une électro déviante tirant sur le Glitch. Les motifs se répètent, les cordes se répondent entre couplet et refrain puis d’un coup Bound prend la tangente, sans prévenir, avant de revenir comme si de rien n’était. La suite voit Mira chanter dans sa langue natale sur une épure au piano bouleversante. Le fantôme de Nico n’est jamais loin, Mira nous susurre sa comptine au creux de l’oreille jusqu’à ce que le silence reprenne ses droits et que Laurent s’en aille vers d’autres territoires, plus intimes encore. Il suffit donc de deux morceaux, pas moins, pour comprendre que Four Pair Of Wings ne sera pas moins qu’une merveille.

Ceci dit, comme je le disais plus haut, en opérant un virage à 180°, le duo ne cherche plus à innover, à se réinventer (et encore, ça reste discutable : au travers l’utilisation des glitchs, ils se réinventent mais de façon plus subtile) mais à revenir vers des contrées rassurantes. Peut-être doit-on y voir le contre-coup des récents événements qui les ont touchés, avec ce besoin de réassurance, de créer une sorte de cocon autour d’eux les protégeant, telle une poche de liquide amniotique. Il y a dans ces silences, ce dénuement, une volonté de suspendre le temps, créer une intimité apaisante, comme un retour inespéré à la vie, l’impression que ces silences seraient l’expression d’un étonnement constant d’être encore là pour s’exprimer. C’est peut-être aussi ce qui différencie Four Pair Of Wings d’autres disques, d’autres artistes ayant connu les mêmes difficultés: plutôt que de s’y complaire jusqu’à l’auto-apitoiement, le groupe a su avancer, passer outre la maladie et exclure le pathos. Ok, elle est là, omniprésente comme les silences inquiets entre deux souffles de Mira sur Sleep Now Little One, le groupe doit faire avec, mais elle redonne un souffle de vie au duo, elle leur permet d’avancer, prendre des risques, se remettre en cause. Et le plus grand changement sur Four Pair Of Wings, même s’il ne saute pas aux oreilles tout de suite, c’est l’exclusion de la mélancolie. Vous aurez beau chercher, là où elle était omniprésente sur Good Morning Jokers ou If Beauty, sur Four Pair Of Wings elle se retire pour laisser place à la beauté et l’apaisement. Pour cela, nous ne sommes pas si loin de l’excellence d’un Bill Callahan sur Red Apple Falls (d’ailleurs Ticket de par sa progression au piano rappelle beaucoup Red Apple) ou du superbe dénuement de Mark Hollis : comme dans celui-ci on y entend le crissement des doigts sur les instruments, le souffle du chanteur sur notre nuque, la frappe sur le piano ou encore l’espace occupé par les trébuchements involontaires du silence. Le résultat, d’une beauté assez sidérante, vous colle des frissons par paquet et vous noue régulièrement les tripes (Vem Bryr Sig, Ticket, Four Pair Of Wings, Falling, Sleep Now Little One entre autres) parce que, plus que tout autre de leurs albums, Four Pair Of Wings est celui qui parvient le mieux à annihiler la distance qui s’établit entre musiciens et auditeurs en utilisant de façon idoine les silences. Si pour eux ce n’est pas grand chose, pour nous c’est juste miraculeux.

mi and lau 3

Si la beauté est un crime, Mi And L’Au viennent de signer le crime le plus élégant de cette année 2016. On les en remercie vivement.

Sortie le 10 juin chez Alter K Records et tous les disquaires sensibles de France et d’ailleurs.

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