Chronique Musique

Michel Henritzi / A Qui Avec Gabriel – Koyonaku

Ecrit par Esther

Lorsque le soleil darde de ses rayons le crépuscule chuchotant, cela donne naissance à un duo magique, improbable et fascinant. Michel Henritzi, guitariste protéiforme croise le fer avec l’accordéoniste stellaire A Qui Avec Gabriel pour un disque captivant et d’une beauté ombragée. Le propre de la musique improvisée est de mener à des sentiers inconnus qui parfois peinent à se découvrir.

Mais Michel Henritzi ouvre le disque au loin, d’une distance inquiétante, posant ainsi les bases de ce qui va être votre voyage habité durant 3/4 d’heures. Les guitares goupillées sous la réverbération imbriquent une architecture globale absolument parfaite pour que l’accordéon d’A Qui Avec Gabriel puisse déposer sa mélancolie déchirée. En quelques minutes, on pense comprendre où veut nous mener le duo, et puis la voix d’A Qui Avec Gabriel apparaît, majestueuse dans son apparat de chuchotements.

Tout est ici à l’opposé de la démonstration. Les guitares de Michel Henritzi jouent la carte de l’espace sonore, l’économie des mots pour ne choisir que les bons, et les trémolos de  Ginza No Koi No Monogatari  ne sont pas sans rappeler le  Bang Bang  par Nancy Sinatra, alors que la voix nous glisse au creux de l’oreille une poésie féconde en émotions.

Une fois de plus, la musique improvisée est une barque qui peut parfois se perdre au milieu d’un lac figé, mais qui peut, à l’instar de ce disque sublime, vous emmener, au travers de remous sinueux, vers une vague à la lumière incandescente. En effet, si les voix sont presque suggérées, elles n’en restent pas moins d’une rare intensité pour ne s’adresser qu’à vous, alors qu’une fois de plus, Michel Henritzi bâtit une structure sonore faite de silence et de fulgurances soudaines. Très souvent, les duos aboutissent à des disques où chacun y va de sa démonstration sans vraiment se préoccuper de ce que l’autre semble vouloir dire.

Ici, plus qu’un dialogue, une alchimie se crée et procure la sensation d’être en présence d’un disque écrit pour vous porter aux cimes de la plénitude. Une langueur tournoyante s’installe peu à peu pour vous bercer d’une mélancolie parfois dissonante mais souvent en harmonie avec vous-même. L’accordéon est un instrument qui souffre d’une image un peu surannée, et par chez nous, cet instrument est presque systématiquement associé aux bals populaires, à la musette et autres musiques d’une autre ère, pour ne pas dire un peu pénibles ; et pourtant, A Qui Avec Gabriel prouve ici que cet instrument exigeant peut poser de sublimes nappes à vous tirer des larmes torrentielles. Pauline Oliveros a prouvé que l’accordéon pouvait aussi être de tous les combats expérimentaux, et en marge d’une musique par trop populiste. A Qui Avec Gabriel, bien que se démarquant de son travail, en est malgré tout une digne héritière et Michel Henritzi se met presque au service de cette musicienne exceptionnelle pour lui peindre un décor lointain mais haut en couleurs et ainsi la mettre en valeur. Les voix et les rivages langoureux se bousculent comme sur le  Walking In The Shadows où les accords se succèdent pour que Michel Henritzi construise un solo de guitare résolument rock alors que l’accordéon plaque inlassablement sa tristesse lumineuse. C’est un peu Neil Young au pays du requiem.  Dare Yorimo Kimi O Aisu  recèle quant à elle des arpèges acoustiques résolument magiques, et Michel Henritzi appose sa voix, en duo avec sa partenaire dans un seul et même souffle, comme pour diffuser de l’émotion à flots. Tout cela coule de source, sans discontinuer, pour surprendre à chaque frottement de corde, à chaque brassage d’air d’un accordéon toujours plus chargé en émotion.

Il faut savoir tendre l’oreille pour entendre toutes les subtilités de la voix d’A qui Avec Gabriel qui oublie parfois de chanter, pour ne plus qu’insuffler une respiration musicale. Les influences de la musique Enka et cette musique terriblement originale s’entrecroisent et s’entrechoquent, comme si les terres japonaises et ibériques s’effleuraient tout à coup. I’m not Similar To Anyone Else  porte clairement sur ses épaules les symboles de ce disque à part en abordant leur musique sous un autre angle. Michel Henritzi utilise sa guitare comme un instrument de percussions et A Qui Avec Gabriel jongle avec sa voix en produisant ce qui semble être des onomatopées, des souffles, et des mots guidés par l’émotion.

C’est  Hoshi No Nagareni  qui ferme la marche sur un ton plus léger, distillant une berceuse immersive qui tranche avec le reste de l’album . La voix y est claire et le ton presque enjoué, comme pour rappeler que le disque est un appel au voyage dont la destination serait un bout de bonheur. La voix d’A qui Avec Gabriel  se love alors autour de ces accords plaqués avec majesté, refermant ainsi un livre aux milles et unes pages écrites à quatre mains, avec un talent certain dans l’art de surprendre l’auditeur, de le charmer comme autant de serpents qui dansent, comme du Baudelaire en clé de sol, du rivage ensoleillé.

 

 

Sorti en novembre dernier chez Bam Balam Records et disponible chez tous les disquaires de France et de Navarre

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