BDLittérature Jeunesse

Miss Charity en BD : où la curiosité de l’enfance vole dans les plumes d’adultes étriqués

Pour celles et ceux qui ont passé leur enfance les genoux noircis, les mains verdies et les cheveux feuillus d’avoir battu campagnes, prairies spongieuses et sous-bois aventureux, la curiosité est plus qu’une disposition naturelle ou une manière d’envisager le monde. La curiosité est une amie aussi dégourdie que profondément fidèle. À ses côtés, l’ennui des trop longues journées sans but ou la solitude du monde des adultes devient un terrain de jeux des plus fertiles. Aussi, lorsque Marie-Aude Murail invita il y a plus d’une décennie sa petite Charity à salir ses jupons afin de récolter têtards et autres compagnons, au grand dam de son entourage corseté, elle offrit à ses lecteurs et lectrices un roman foisonnant, généreux et inventif où il faisait bon rester vivre…

Librement inspiré de la vie d’une certaine Miss Beatrix Potter et malicieusement parsemé de références à l’univers littéraire de Jane Austen, le roman publié à L’École des Loisirs comportait des illustrations en noir et blanc de Philippe Dumas, mais le texte était d’une telle teneur esthétique que l’on pouvait tout à fait en attendre une adaptation à l’écran (grand ou petit). Finalement, c’est le neuvième art qui s’en empare, avec tout le bel esprit scénaristique de Loïc Clément (Le Temps des Mitaines aux éditions Dargaud, la série Les Contes des Cœurs perdus, éditions Delcourt) et la gracieuse palette d’Anne Montel (Le Temps des Mitaines,  L’Abécédaire des Métiers imaginaires aux éditions Little Urban).

Oui… tout débuta avec une souris. Avec son fin museau pointu, ses minuscules pattes tremblotantes et ses deux yeux comme deux grains de café luisants, elle me parut vraiment charmante. Seule sa queue annelée, aussi longue que son corps, me posait quelque problème. Et comment s’adresser à elle ? Ne vivant qu’avec des grandes personnes, je n’avais aucune idée de la façon dont on doit parler aux animaux.

Loïc Clément

Orpheline d’attention véritable, la jeune Charity ne se doit d’aspirer qu’à l’horizon étroit que lui donne à voir la société victorienne dans laquelle elle est née. Seule enfant d’un couple aussi austère qu’excentrique, la petite fille grandit entre les fantômes de ses sœurs prématurément disparues, le puritanisme de sa mère et la présence opaque de son père.

Mais cela est sans compter sur la bonne écossaise, la rousse Tabitha, habitée par le feu des légendes terrifiantes de son pays natal, et la nouvelle préceptrice française, la douce et très classique Blanche. Tenue à la loi du silence et de la discrétion, la jeune « Cherry » -comme l’a surnommera très vite son affectueuse préceptrice- va faire du troisième étage un royaume de poils et de plumes, bien loin du rez-de-chaussée parental … En effet, pour triompher d’un quotidien maussade et des leçons doucereuses de broderie, piano et danse, notre vive ingénue va poser son regard curieux et espiègle sur un univers miniature mais bien vivant, celui des bêtes !

miss charity
© Anne Montel/ Rue de Sèvres

Ce sont mes amis… Jack le hérisson, Darling, mon deuxième crapaud, puis mes nouveaux pensionnaires, les poussins Puff et Plike, mes souris Quenotte et Binette, et Klapabec, un geai colérique et unijambiste. Et le meilleur pour finir : Julius mon rat noir.Loïc Clément

Tout ce petit monde sera rejoint par des spécimens d’un genre plus particulier, comestibles ou non : les champignons seront bientôt légion sous le pinceau de la jeune miss ! Car la douce Blanche, dans son désarroi à transmettre à Charity la pratique des arts dévolus à toute jeune fille, n’a pourtant pas baissé les bras et a trouvé en l’aquarelle une activité de plein air fine et précise qui désormais siéra à notre héroïne aussi bien que Peter le lapin !

Puis, la découverte de Shakespeare, ainsi que sa rencontre avec ses cousines et le fringuant Kenneth Ashley, ouvriront à Charity les portes d’un univers grouillant, mystérieux, prêt à être exploré sous toutes les coutures, scientifiques bien sûr, mais pas sans sentiments…

À travers ce premier tome riche d’intrigues minuscules et d’observations naturalistes, l’on découvre les premiers grands pas d’une jeune fille en marge des carcans de son époque, une jeune fille dont la curiosité et la relative naïveté volent dans les plumes des volatiles en crinoline qui la regardent de haut.

Sans céder au caractère bien trempé d’une Jo (l’une des Quatre filles du Docteur March), ni tomber dans l’impertinence d’une Elizabeth Bennett (Orgueil et Préjugés), notre Miss Charity bouscule les protocoles avec une grandeur d’âme et une noblesse pétillante que la plume de Loïc Clément a su magnifier sans fioritures. La légèreté de ton ainsi que la spontanéité des dialogues se lient aux traits fluides et délicats d’Anne Montel avec un naturel enchanteur.

Poétique et chaleureux, ce premier volume fourmille de détails chatoyants et de trouvailles narratives. Miss Charity, l’enfance de l’art, est une délicate adaptation-hommage au merveilleux roman d’origine, une adaptation qui n’a cependant pas oublié sa liberté de format et de créativité. Prévues en trois tomes, les aventures dessinées de Miss Charity promettent, et offrent déjà, un nouveau refuge tendrement bucolique, au parfum d’éternité, celui des mots et des couleurs sur le papier.

Conseillé à partir de 11 ans (mais peut être évidemment lu aux plus jeunes, aux moins petits et aux très grands !).


 

Miss Charity : L’enfance de l’art
de Loïc Clément & Anne Montel  

éditions Rue de Sèvres,  paru le 19 février 2020

 

Site web Facebook Instagram Twitter

Miss Charity


 

Image bandeau : © Rue de Sèvres / Anne Montel

Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page