Addict Report Chronique Musique

MODERAT : un nouvel album magistral

Ecrit par Johann

Berlin capitale de l’électro

Grand admirateur de Radiohead depuis leurs débuts c’est en 2000 lorsqu’ils effectuent leur virage électro avec Kid A que je prends la tangente avec eux et commence à m’intéresser à cette nouvelle mouvance musicale, je me mets à piocher et à m’intéresser à cet univers où tout reste à défricher.

Moderat

Photos : Flavien Prioreau

Moderat, c’est Modeselektor & Apparat.

Apparat (de son vrai nom Sascha Ring) je le découvre en 2006 sur l’excellent album qu’il réalise avec Ellen Allien, Orchestra of Bubbles. Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. Ellen Allien avait commencé sa carrière de DJ dans les années 90 comme lui. En 1999 elle fonde le label BPitch Control, et lui dès 2000 codirige le label Shitkatapult mené par T.Raumschiere. Alors qu’il sort Duplex en 2003, il coréalise le second album d’Ellen Allien Berlinette qui devient une référence sur la scène électro. En 2007 il sort Walls sur le label Shitkatapult et travaille pour la première fois avec un groupe, avant de développer une scénographie qui mêle acoustique et électronique, musique de club et musique pop.

Modeselektor (Gernot Bronsert et Sébastian Szary) se font connaître avec des disques sortis sur le label BPitch Control (il n’y a pas de hasard), qui les propulsent loin du cosmos 4/4 de Berlin, tout en reflétant l’esprit jusqu’au boutiste de la scène berlinoise des années 1990 ; puis, très vite fondent leurs propres labels – Monkeytown et 50 Weapons – et deviennent incontournables en faisant appel à une véritable armée de collaborateurs et d’artistes invités.

Dès 2002, Sascha, Gernot et Sebastian se rencontrent pour la première fois. À l’époque, Apparat et Modeselektor sont déjà bien installés dans la scène berlinoise : Sascha a sorti son premier album, tandis que Gernot et Sebastian se sont fendus d’une série de 12”. Partager un studio les épuisa, et l’idée d’un projet commun fut bien vite abandonnée. Pourtant, les fondations étaient posées: l’EP “Auf Kosten der Gesundheit” donne, même plus de douze ans après sa sortie, une idée de l’étincelle qui jaillit dans ce studio, même si ça reste tout de même assez expérimental.

Six ans s’écoulent avant que le trio ne se revoie. Pendant ce temps, les deux groupes avaient démarré une carrière couronnée de succès. En effet, en 2005 l’album Hello Mom ! offre alors à Modeselektor une reconnaissance à la vitesse de l’éclair, Pitchfork les encense et Thom Yorke n’arrête pas de parler d’eux en interview, et c’est d’ailleurs lui encore qui me donne la curiosité de les écouter. C’est assez logiquement que ce dernier apparaît donc sur le deuxième album du groupe aux côtés de Otto von Schirach ou Maximo Park, avant que Modeselektor ne prenne d’assaut les scènes des plus grands festivals. Je les vois en live au Docks de St Denis en novembre 2007 puis lors de la soirée officielle de la Techno Parade en septembre 2008 à Paris. Apparat est l’incarnation du son berlinois, qu’il emmène vers d’autres sommets, et tout comme Modeselektor, il part en tournée avec Radiohead. La boucle est bouclée.

Succès et premier album

Quand j’apprends en 2008 que Apparat et Modeselektor vont sortir un disque ensemble sous le nom bien trouvé de Moderat, l’effervescence est à son comble. Leur premier album éponyme sort le 20 avril 2009, et recèle des participations du rappeur californien Busdriver, des Allemands de Seeed et du poète Paul St. Hilaire. Le secret de la collaboration entre Modeselektor et Apparat, c’est peut-être qu’ils n’ont jamais essayé de se rapprocher l’un de l’autre : les basses lourdes sont celles de Modeselektor, les mélodies subtiles sont celles d’Apparat, et ce qu’on pourrait croire incompatible est en fait très complémentaire, rendant ainsi Moderat si unique.

Mais Moderat, ce n’est pas seulement un projet de studio : le groupe tourne dans le monde entier, pour ma part je les vois la première fois au Sonar Festival à Barcelone le 20 juin 2009 et c’est… les portes du paradis qui s’ouvrent ! Ce qui me frappe d’emblée et qui caractérise le groupe c’est une élégance folle en live avec des visuels taillés pour la scène par Pfadfinderei (qui avait déjà collaboré notamment avec Ellen Allien et dont j’avais déjà eu la chance de voir la création). Minimalistes et classes, les visuels font partie intégrante du show et s’accordent parfaitement à la musique de Moderat. A New Error, Rusty Nails, Seamonkey, Porc #1 et #2Les Grandes Marches, l’album prend une dimension mystique en live.

Auréolé de ce succès, Apparat sort en 2011 un album majeur The Devil’s Walk, suivi d’une tournée qui passe par la Gaité Lyrique à Paris qui est à nouveau un concert fabuleux. Modeselektor eux sortent Monkeytown la même année, autre très bon disque avec à nouveau la participation de Thom Yorke sur deux morceaux sublimes.

Il faudra donc attendre 2013 pour un nouveau disque de Moderat. Plus matures, plus sages, mais non sans avoir perdu leur soif de découverte, leur spectre musical s’étend : Moderat regorge de breakbeats énergiques, de lignes de basse puissantes, de grooves hip-hop subtils, mais aussi de sons tribaux ou d’hymnes taillés pour les plus grands festivals. Aidé par le succès du single “Bad Kingdom”, l’album se classe dans le Top 10 des plus grands magazines musicaux et dans les Top 100 des principaux charts européens. Mais au moment de démarrer leur tournée mondiale, Moderat fait face à un terrible choc : Sascha a eu un sérieux accident de moto, qui nécessite plusieurs mois de convalescence. Frayeur, déception de ne pas les voir, mais finalement, la tournée démarre six mois plus tard, et Moderat traverse l’Europe, la Russie, la Georgie, les US et le Canada, avec comme points d’orgue de superbes concerts à Bruxelles et Londres, au Primavera Festival, ou deux dates consécutives complètes à Berlin. Je serai parmi les chanceux à les voir le 14 février 2014 au Trianon à Paris. Grand moment d’émotion quand je revois Sascha sur scène après ces événements, le concert est une nouvelle fois magique et somptueux. Moderat est véritablement un des meilleurs sons électro qu’il m’ait été donné d’entendre.

En 2015, pour se remettre de la frénésie de cette tournée, Moderat se met à travailler sur son troisième album en se posant la question suivante : « Où en sommes-nous, en tant qu’êtres humains, en tant qu’hommes, en tant qu’artistes, en tant que pères ? » (en tout cas pour Sebastian et Gernot). Dans ses textes, Apparat se livre sur ce voyage qu’on appelle la vie, se confiant sur ses peurs et ses doutes. Modeselektor atteint encore de nouveaux sommets, tout en conservant ses textures rythmiques si particulières. Les gens du cinéma disent que la contradiction donne des personnages crédibles ; c’est justement de la contradiction que l’on trouve dans la musique de Moderat : du fun mais de la profondeur, de la joie mais une certaine tristesse. Le groupe n’a de cesse d’osciller entre ces deux états d’esprit et c’est ce qui confirme ce troisième opus absolument magnifique. On passe de l’envie de danser à des moments plus mélancoliques où l’on se prend à frissonner d’extase.

 

III : Le nouvel album

La sortie de l’album était prévue pour le 1er avril et ce n’est pas un poisson. Dès la première écoute, l’exaltation est à nouveau au rendez-vous. Le morceau Ghostmother sort d’emblée du lot. Il y a des musiques qui soudain viennent toucher quelque chose en nous sans qu’on sache réellement quoi, une impression de familiarité comme si nous la connaissions déjà, la rapport que j’entretiens avec Moderat est de cet ordre là, il y a une connexion évidente depuis le tout début. Ce qui me frappe c’est l’assurance que Apparat a pris au fil des années sur sa voix et qui est beaucoup plus présente sur ce nouveau disque que sur les précédents. Il y a quelques artistes proches du son de Moderat comme Jon Hopkins par exemple sur ces derniers morceaux, ou encore Thom Yorke avec son dernier album solo (Tomorrow’s modern boxes – 2014) et c’est plutôt bienvenu. Moderat se détache de ses pairs pour rendre plus facilement identifiable ce qui les rend unique en mettant en avant la voix de Sascha.

Moderat

C’est ce qu’annonce le morceau d’ouverture, Eating Books, départ en douceur sur une nappe sonore où perlent des notes cristallines puis sur un rythme électro sur lequel vient se poser la voix de Sascha ; Running lui est plus clubbing toujours avec du chant et va crescendo jusqu’au petit break pour repartir de plus belle : on ne s’est rendu compte de rien mais ça y est on danse.

Les autres titres se suivent dans une belle homogénéité, avec Finder subtil et entêtant on rentre en état d’hypnose et dans un état de grâce qu’on voudrait perpétuel et que Ghostmother poursuit avec la voix implorante de Sascha qui nous emmène vers des cieux inconnus. Ce morceau m’arracherait presque des larmes. Moderat arrive vraiment à donner de la noblesse à l’électro, c’est assez rare pour le souligner. Peut-être est-ce dû au fait que Sascha joue de la guitare, on sent une influence rock dans la construction de certains morceaux, et Pink Floyd n’est pas si loin parfois. Reminder premier single apparaît comme une évidence lors de la première écoute intégrale de l’album, on y retrouve les petits sons proches de Bad Kingdom qui confortent bien l’identité du groupe. En trois LP les musiciens parviennent à se renouveler mais gardent une marque de fabrique qui est tout ce qu’on affectionne. The Fool sonne comme une sorte de marche funèbre hypnotique et sensuelle que vient rompre Intruder plutôt tribale voire industrielle et qui sert de tremplin à Animal Trails électro trip-hop pour finir en beauté sur une pluies de notes avec Ethereal et la voix d’ange de Sascha qui a décidément vraiment pris une nouvelle dimension sur ce disque. Un disque orgasmique qu’on a envie de réécouter tout de suite…

Tracklist:

1 – Eating Hooks
2 – Running
3 – Finder
4 – Ghostmother
5 – Reminder
6 – The Fool
7 – Intruder
8 – Animal Trails
9 – Ethereal

Lundi 28 mars 2016 : concert à l’Olympia

Première partie est assurée par un autre berlinois Shed (René Pawlowitz, dans le civil). Ancien employé du magasin de disques Hardwax, il fait régulièrement vibrer la carcasse bétonnée du Berghain, sur le label (Ostgut Ton) duquel sont d’ailleurs sortis ses trois albums, Shedding the Past (2008) et The Traveller (2010) et The Killer (2012). Avec un set d’un peu plus d’une demi heure, entre montée progressive et digressions oniriques, il cueille au fur et à mesure le public qui se masse devant la scène et finit par récolter l’adhésion de la salle impatiente de retrouver Moderat.

Moderat 4

 

21h30 C’est les deux compères de Modeselektor qui arrivent l’un après l’autre sur scène dans une clarté crépusculaire. La part belle est faite à Apparat qui les rejoint au centre et affirme d’emblée sa nouvelle assurance, je le sens très à l’aise, lui qui se cachait dans l’ombre à ses débuts et derrière ses cheveux longs, il débarque cheveux courts, presque méconnaissable, en mode dandy conquérant. Moderat s’affirme enfin comme un groupe puissant et majeur. C’est parti pour un show de 1H40 proche de la perfection.

La connexion avec le public est quasi immédiate et sur le second morceau, A New Error, la foule s’enflamme littéralement et fait un véritable triomphe au trio. Ça faisait longtemps que je n’avais pas fait de concert, j’avoue que c’est avec une pensée émue que je me rendais à celui-là suite aux attaques de Paris, là c’est le lâcher prise total, je me fonds dans la musique et les visuels de Pfadfinderei assez impressionnants par sa symbiose avec le son, utilisant des projections sur écran large et lasers aux effets 3D, noyant les musiciens dans un écrin d’étoiles et de lumières. Pour ceux qui ne les ont jamais vus sur scène, je ne peux que vous conseiller d’aller les voir c’est encore le meilleur moyen de les découvrir avec des nouveaux titres comme Running, Reminder ou Eating Books, et aussi les désormais cultes Rusty Nails, Bad Kingdom ou Last Time. Un concert à la fois énergique et dansant, intime et mélancolique, et d’une puissance émotionnelle rare. Et un grand Merci au groupe d’avoir choisi Paris pour leur première date de tournée !

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1 commentaire

  • A l’inverse, j’ai été bien déçu par ce disque, mais le deuxième m’avait déjà un peu déçu.
    Que ce soit Apparat ou Modeselektor, je préfère désormais largement leurs sorties en solo (j’avais quand même adoré le premier Moderat).

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