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Quand nous sommes allés ramasser les récoltes, ce sont des hommes morts que nous avons trouvés

À mi-chemin entre le récit autobiographique et l’essai sociologique, Jesmyn Ward nous offre un magnifique instantané de la vie d’une communauté Noire dans l’état du Mississippi. Les Moissons Funèbres n’aurait jamais été écrit si cinq jeunes hommes n’avaient pas trouvé la mort, à quelques mois d’intervalle, dans l’entourage proche de l’auteure. Parce que ces garçons sont Noirs, parce qu’ils vivent dans un état où le racisme et la discrimination sont quotidiens, ce livre est important. Jesmyn Ward entrecoupe le récit de sa vie et de l’histoire de sa famille par les portraits de Rodge, C.J, Demond, Ronald et Joshua, et montre que les drames sont souvent la conséquence de données sociologiques implacables à l’égard des minorités.

« Un drapeau confédéré flottait à la proue de l’embarcation et l’un des hommes qui se trouvait à côté de nous avait levé les bras au-dessus de la tête et les avait croisés en forme de X puis il avait éclaté de rire. Il fait la Croix du Sud, m’étais-je dit, et soudain j’avais eu envie de laisser ces Blancs à leur plage, à leurs croix et leurs drapeaux, à leurs petits regards en biais et leurs éclats de rire qui cristallisaient ce que tant de politiciens blancs du Mississippi ont toujours insinué, à un moment ou à un autre, de manière plus indirecte : Vous ne valez rien. »

De la difficulté à rester dans le système scolaire, aux ravages du crack dans les familles les plus pauvres, Jesmyn Ward dresse le portrait froid d’une communauté dont le destin est presque tracé en fonction de sa couleur de peau. On frémit en sentant l’ombre du Ku Klux Klan jamais très loin, les lynchages, les insultes, mais également la brutalité plus insidieuse d’un système de classe ayant toujours favorisé les dominants, les Blancs. Intense parce qu’intime, ce récit fait revivre un instant ces garçons souriants, fêtards, farceurs, ces frères, ces conjoints, ces pères, et écrit leurs noms afin qu’il ne soient pas oubliés.

En trame de fond, on suit le parcours de l’auteure, cette jeune femme ayant réussi à sortir de l’ornière où son origine sociale la condamnait, la résilience des femmes Noires, leur force, leur abnégation. Les Moissons Funèbres est un livre hybride, terriblement touchant par l’amour dont il fait preuve pour ses morts, mais également par l’éclairage qu’il apporte grâce à des données factuelles.

« C’est ainsi que les Noirs dans le Sud se sont organisés pour obtenir le droit de vote, malgré l’ombre de la terreur, de la potence et du gibet. C’est ainsi que les humains dorment, s’éveillent, se battent et survivent. »

Les Moissons Funèbres, de Jesmyn Ward. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédérique Pressmann, Éditions Globe, septembre 2016.

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