Cinéma

Much Loved de Nabil Ayouch : Sun on a beach

Ecrit par Nulladies

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Much Loved pourrait être envisagé comme une suite possible à Mustang : constater les destins possibles de jeunes filles livrées à elles-mêmes dans la grande ville, ici Marrakech, et optant pour la prostitution.

L’enjeu est donc double : dévoiler le quotidien de ces femmes et confronter leur profession honteuse à une société qui la cache plus que d’autres. De ce point de vue, la gestion de l’espace est particulièrement travaillée : il ne s’agit pas simplement d’un huis clos où la réalité sordide se déroulerait dans l’étroitesse d’une chambre de passe. Nabil Ayouch prend soin de décliner les lieux investis : grands salons des hôtels de luxe trustés par les saoudiens, boîtes de nuits colonisées par les européens, jusque dans la rue et les voitures, voire les salles d’interrogatoire du commissariat : le sexe est partout, et partout on le cache. La rue silencieuse juge les filles d’une joie secrète et niée, et cette porosité entre espace privé et public est sans doute l’une des armes argumentatives les plus efficaces du réalisateur.

Résolument documentaire, (on est aux antipodes du bordel moiré et esthétisant de L’Apollonide de Bonello) son film parvient à maintenir un équilibre ténu : sans concession mais jamais voyeuriste, brutal mais pas sordide, il prend à bras le corps le quotidien éprouvant de ces femmes sans en faire des victimes absolues. Leurs disputes, leurs aspirations fantasmatiques à une vie à l’occidentale disent autant leur misère que leur manque d’éducation. L’une des scènes les plus troubles est ainsi la manipulation de l’une d’elles sur un français éperdument amoureux, qui pourrait se révéler un bon parti et une source de revenu permanent. Ce jeu avec les sentiments inféodés à la nécessité (qui renvoie à l’une des problématiques de Eastern Boys) nous présente, des deux côtés, des désespérés, qu’ils le soient dans leur cœur ou dans leurs finances.

Mais le film s’attache aussi au portrait d’une communauté solidaire dans l’adversité : bannies, cachées, les prostituées sont soudées autour d’un personnage, Saïd, qui les choit et accueille une nouvelle candidate venue de la campagne avec une motivation ambivalente : la faire basculer dans la prostitution tout en lui offrant un foyer et du soutien. Grâce au talent de ses comédiennes, Ayouch restitue l’énergie formidable de ces femmes, leur hargne et leur revanche sur la soumission. Leur langage cru, leur humour et leur foi font écho aux échanges des travestis dans Tout sur ma mère d’Almodovar, permettant au spectateur de dépasser les préjugés dont elle sont victimes en nous les rendant familières.

Le film n’évite pas certains gros traits, notamment dans le catalogue qu’il fait des déclinaisons possibles : chaque prostituée représente un type, de même que tous les clients sont listés. Mais il parvient tout de même à ne pas sombrer dans la charge didactique, notamment par une approche subtile des questions religieuses : le regard de la rue, la débauche des saoudiens, la corruption policière ou la complicité des européens sont des touches subtiles d’un tableau dont la somme est proprement effrayante.

C’est dans ce paradoxe que se joue finalement toute la démonstration du film : soumises et rejetées, souillées et brutalisées, ces femmes brillent pourtant par leur déclaration insolente de liberté.

 

 

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