Littérature Etrangère

Natasha Trethewey, « Memorial Drive » : mère, héroïne et victime

Natasha Trethewey est surtout connue pour sa poésie, qui lui a valu le prix Pulitzer dans cette catégorie en 2007. Elle est également enseignante et connue pour son engagement profond et durable pour la justice raciale.
Memorial Drive est une incursion très réussie dans le registre de la prose, et lui a valu un beau succès puisque le livre est resté plusieurs semaines dans la liste des best-sellers du New York Times. Dans le prologue, Natasha Trethewey évoque le dernier portrait photographique de sa mère, qu’elle a fait réaliser quelques mois avant sa mort. Une photo sombre, une femme à la tête haute, au grand front, toute de noir vêtue et photographiée sur fond noir, à tel point que…

« …tout son corps fait partie de cette obscurité dont elle émerge comme des profondeurs de la mémoire. »
Nathasha Trethewey

Il aura fallu trente ans à Natasha Trethewey pour retourner sur les lieux où sa mère a été assassinée en 1985, trente ans de silence et d' »amnésie choisie ». Natasha Trethewey a 19 ans quand sa mère Gwendolyn Ann Turnbough est tuée à Atlanta.

Briser le silence, conjurer l’amnésie : Memorial Drive atteint ces deux buts. Mais le livre fait bien plus encore. Gwendolyn naît en 1944, et épouse un homme blanc, Eric Trethewey, venu du Canada, qui deviendra poète et professeur d’anglais : à l’époque, sa situation l’isole aussi bien de la communauté noire que de la communauté blanche… D’ailleurs, le mariage interracial est encore illégal dans plusieurs États.
Lorsqu’elle accouche de Natasha en 1966, c’est dans l’aile réservée aux noirs de l’hôpital de Gulfport, Mississipi. Dans le sud des États-Unis, où le racisme est actif et violent, où le Ku Klux Klan fait régner la terreur. La famille vivra une existence relativement heureuse jusqu’au divorce de Gwendolyn et Eric, même si Gwendolyn est plus consciente que son mari de la nécessité de porter un masque « face aux Blancs qui attendaient des Noirs une déférence servile« . Le couple et la petite fille vivent tout près de la famille, avec Tante Sugar et l’oncle Son qui habitent de l’autre côté de la route. Eric est souvent absent à cause de son travail, puis de ses études de doctorat, au cours desquelles il ira vivre à la Nouvelle Orléans, lieu de naissance de Gwendolyn, dont la vie familiale a déjà été marquée par un père déserteur et bigame. Gwendolyn et Natasha font régulièrement le trajet de 130 km qui les séparent de la Nouvelle Orléans afin de rendre visite à Eric. Puis les visites s’espacent : le divorce est imminent.

Gwendolyn est une femme forte et intelligente, mais affronter le monde seule avec une enfant, c’est une épreuve terrible à cette époque. Elle quitte le Mississippi en 1972 et s’installe à Atlanta avec Natasha. C’est là que se noue la relation fusionnelle, indéfectible, entre la mère et la fille. Gwendolyn travaille dur, Natasha aussi. Elle passe trois mois de vacances dans sa famille, dans le Mississippi. A son retour, sa mère lui annonce qu’elle a un petit frère. Pour son malheur, Gwendolyn a rencontré Joel, vétéran du Vietnam. À l’époque, on ne parlait sans doute pas encore de syndrome post-traumatique, et pourtant c’est probablement de cela que souffre Joel, ce grand type aux humeurs changeantes qui est venu s’installer avec Gwendolyn et Natasha.
Inexorablement, les relations du couple tournent au vinaigre : Joel est colérique, violent avec Gwen et avec Natasha dont il envahit la vie privée. L’arrivée d’un fils, Joey, n’arrange pas les choses… Joel frappe Gwen, dont la vie devient insupportable : entre un travail valorisant mais prenant et une vie familiale chaotique, rien ne va plus. La séparation est inévitable. Pas pour Joel, qui ne l’accepte pas. Un document rédigé par Gwen et retrouvé par sa fille en 2010, 25 ans après sa rédaction, est on ne peut plus clair : « Le début de la fin a commencé à l’automne 1978 (…) Je me considérais comme chanceuse quand c’était dans le mur qu’il faisait un trou à coups de poing ou le placard qu’il défonçait à coups de marteau. » Joel tentera de tuer Gwendolyn une première fois en 1984. Il sera condamné, mais continuera à harceler son ex-épouse. Jusqu’à ce jour du 6 juin 1985, où Gwendolyn meurt de deux coups de feu tirés à bout portant.

Nathasha Trethewey accomplit un travail de mémoire remarquable dans ce bouleversant Memorial Drive. Toutes ces années d’amnésie, elle va s’attacher à les reconstituer en retrouvant les écrits de sa mère, en écoutant des enregistrements de sa voix. Tout autant que sa mère, c’est elle-même qu’elle retrouve… Après avoir accompli ce long chemin, elle nous offre un texte bouleversant, un récit à la fois terrible et d’une grande sobriété, qu’elle n’aurait sans doute pas pu écrire avant. En nous racontant l’histoire personnelle de Gwendolyn, mère, héroïne et victime, elle nous dit aussi ce qu’a été l’histoire des femmes noires aux Etats-Unis entre les années 60 et les années 80, tout en mesurant le long chemin qui reste encore à parcourir. Entre amnésie volontaire, mémoire retrouvée et combativité, elle nous livre des pages superbes, magistralement traduites par Céline Leroy, où l’émotion le dispute à l’analyse, l’hommage de la poétesse et de l’intellectuelle à une mère aussi belle que combattante, victime de la violence du monde et de la folie d’un homme.


 

Memorial Drive de Natasha Trethewey

traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy

 

Éditions de l’Olivier,  19 août 2021

 

Site webFacebookInstagramTwitter

Natasha Trethewey

 


Image bandeau : Stephen Cook / Unsplash

Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page