Chroniques Musique

Girl Alone

« People think we’ve got it made
Don’t they know we’re so afraid »
John Lennon, Isolation

Des histoires de gamines aux ailes brûlées par un succès trop hâtif, la musique populaire en compte à foison. De Florence Ballard à Amy Winehouse, la gloire n’est pas toujours tendre avec celles qui, grisées par l’altitude, ont voulu s’approcher trop près du soleil.

Nicola Roberts aurait pu faire partie de ce triste cénacle. Elle pouvait se prévaloir, elle aussi, d’une renommée très précocement acquise. Nicola n’avait pas quitté le domicile familial lorsqu’à l’issue de l’émission PopStars : The Rivals, elle fut catapultée membre envié du Girls band Girls Aloud en 2002. L’artifice qui présida à leur formation ne les empêcha pas d’enchaîner 20 top 10 consécutifs et 4 numéros 1. Une performance inégalée pour un groupe féminin britannique au XXIe siècle et un prodigieux succès. En ce qui concerne l’Angleterre du moins car en France, leur pop excitante et culottée ne dépassa pas un petit cercle d’initiés, initiés persuadés que l’original valait toujours mieux que la copie frelatée (même si les L5 pour ne pas les nommer furent formés l’année d’avant).

« The ugly one »

Dès leur première vidéo The Sound of the Underground, il était clair que Nicola était là pour jouer les utilités. Quatre plans de coupe seulement en 3 minutes 45 de clip, des bribes de couplet et un positionnement sur les côtés montraient avec trop d’insistance où se situaient les priorités du management : Cheryl, Kimberley et Nadine. Moins extravertie que ses consœurs, moins portée sur les sapes, issue d’un milieu plus modeste, il n’en fallait pas plus pour déchaîner les cyniques qui aiment voir les carrosses se transformer en citrouille. Chris Moyles, DJ célébrissime sur BBC One fut le premier à ouvrir le feu ne désignant jamais Nicola autrement que par «The ugly one» et enfonçant le clou en 2008 en l’appelant « a sour-faced old cow ».

Lily Allen prit le relais et Nicola, peu au fait des us et coutumes de ce microcosme vaniteux, à genoux devant les puissants et impitoyable avec les brebis galeuses (surtout si elles sont rousses), en fut réduite à quémander des tombereaux de vodka à son chauffeur, trop jeune pour en acheter elle-même. Trop rousse, trop pâle, trop provinciale, elle ne « cadrait pas » avec l’image que le groupe devait imprimer dans les médias et ceux qui se plaignaient qu’elle ne souriait jamais prirent pour de l’arrogance ce qui n’était qu’un terrible désarroi.

nicola-roberts-cinderellas-eyes-official-artwork

Blessée mais refusant de se résigner, Nicola va transformer en atout ses supposés « handicaps ». Elle commence par jeter aux orties les autobronzants tout en militant contre les séances d’UV pour les mineures. Puis elle lance Dainty Doll, une ligne de maquillage pour les carnations pâles. Enfin, elle est la première du groupe à s’essayer à la composition. Manquant d’expérience, elle profite de sa notoriété pour se constituer un volumineux carnet d’adresses où les producteurs électro côtoient les djs les plus singuliers.

D’entrée, Nicola veut rompre avec le modèle des carrières solo des ex-Girls band. Fuir le MOR comme la peste. N’être ni Geri Halliwell, ni Cheryl Cole mais tâcher plutôt de prendre exemple sur des artistes moins consensuelles comme M.I.A ou Kate Bush. Elle découvre, chemin faisant, que les traces laissées par les Girls Aloud sont loin d’être stériles. Le monde de l’électro ne l’a pas oubliée et accueille avec enthousiasme ses projets de collaboration (que ce soit le DJ américain Diplo (connu pour ses travaux avec M.I.A) ou le groupe canadien Dragonette).

Cendrillon a faussé compagnie à ses ex-partenaires

En 2011 sort enfin Cinderella’s Eyes et la surprise est de taille : Cendrillon a faussé compagnie à ses ex-partenaires et joue désormais en Premier League là où Cheryl et Nadine Coyle végètent en National League. Même si le succès commercial reste modeste (comparé aux ventes démentes des Girls Aloud), Nicola peut enfin chausser ses deux pantoufles de vair. Les trois premiers titres sont étincelants, une dévastation électro, des fudges enrobés dans de la TNT. Cet enchaînement The Beat of My DrumLucky DayYo-Yo laisse soudainement espérer un triomphe artistique à la Anniemal ou Funky Dory pour ne pas parler de Blackout, le chef d’œuvre de Britney Spears et c’est le cœur tremblant qu’on avance dans le disque, de peur de l’inévitable déception. Qui, en 2011, pouvait tenir ce rythme-là ? Personne ou presque et ce n’est pas faire injure à l’ex-Girls Aloud que de reconnaître que la barre qu’elle avait elle-même placée très haut, ne pouvait sans doute pas être franchie indéfiniment. Alors, évidemment, après de tels sommets, la descente est rude mais sans rien d’indigne non plus. Et puis, par deux fois, la délicieuse Nicola nous chavire à nouveau mais dans un style radicalement différent. D’abord, I, où Nicola poussant sa voix à la limite de ses possibilités met un point d’honneur à se démarquer de l’eau tiède en vigueur chez ses consœurs :

« I don’t like that you won’t let me speak controversially
Because you think that it won’t sit well universally.
I hope that one day we stop striving for perfection.
I hope that everybody loves my new direction »

Et puis, comme épuisée par tous les efforts qu’il a fallu entreprendre pour en arriver là, elle laisse tomber la garde et nous délivre une ultime confession (Sticks and Stones) où elle revient sans fards sur la désillusion consécutive à sa sélection dans le groupe, confession qui colle la chair de poule (avec cet incroyable pont, mi-chanté, mi-rappé, scandé comme un cri primal : « How funny that I was too young for so many things yet you thought I’d cope with being told I’m ugly »). Avec cette catharsis, Nicola prouve que vérité humaine et pop peuvent le temps d’un middle eight se confondre et brise là la malédiction d’autres dream girls qui, elles, ne sont jamais revenues de leurs descentes aux enfers.

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Un commentaire

  1. Nicola Roberts n’en finit pas de nous faire tanguer. C’est elle l’éminence grise derrière Ghetto Boy, l’un des meilleurs titres de la Mixtape de Tinashe, Nightride, passé hélas trop inaperçu en France.

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