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Peter Peter : La lumière a besoin de se confronter à sa propre obscurité.

Ecrit par Mr Sam

C’est juste avant son entrée sur la scène du Krakatoa, pour la reprise après un petit repos de sa tournée française en cours, que j’ai pu discuter de Noir Éden, le dernier album de Peter Roy alias Peter Peter.

© Paul Rousteau

Avant de rentrer plus avant dans l’histoire de Noir Éden, j’aimerais m’arrêter sur ma première impression. La pochette et les titres des morceaux. L’esthétique de la pochette, le jeu de regard, le « je » par rapport aux « autres » qui te regardent, tout cela fait très épuré, très cinématographique. Bref quelque chose de « Xavier Dolan« . 

On m’en a déjà parlé. Il n’y a rien de voulu en cela de prime abord. En tout cas, moi je le vois moins que les gens qui m’en parlent. J’imagine qu’on a peut être un bagage similaire, mais à quoi cela se joue je ne le sais pas. Est-ce notre historicité personnelle depuis notre enfance qui fait cela, je ne saurai te dire. La ressemblance se voit peut être aussi dans son esthétique visuelle, que l’on pourrait rapprocher à certains vidéo clips proches de mon univers justement.

Est-ce générationnel ?

Peut être. Je fais attention maintenant avec cette étiquette-là. On me l’a apposée depuis le précédent album (Une Version Améliorée de la Tristesse). On me prêtait l’intention de parler pour une génération, de la nostalgie, de la mélancolie qui dépeindra cette dernière. Après, pour revenir à cet album, il est très introspectif. Tout passe par ma tête et se projette dans mes mots. C’est un album « huis-clos » si je peux dire. Je ne suis pas beaucoup sorti de l’appartement (i.e. à Paris où il s’est installé notamment pour écrire et composer cet album). J’ai cherché à ce que chaque chanson soit une scénette et que cela raconte les chroniques des deux dernières années qui se sont passées depuis que je suis arrivé sur Paris.

Et le chat sur la pochette ?

En fait, l’histoire ne prend pas une fonction de mise en scène quelconque. Le photographe qui a fait ce cliché précis, Paul Rousteau, était là uniquement pour des photos presse. Je travaillais par ailleurs avec un illustrateur pour la pochette. Ce photographe, en ayant écouté l’album, avait proposé de mettre un chat sur une des photos, puisqu’un des titres, Venus, parle de mon ancien chat justement. Je lui avais répondu sur le moment « c’est trop facile. Trop convenu, trop internet ». Finalement quand on est arrivé au rendez-vous pour le shooting, il y avait un chat, celui de son assistante. Il n’était pas prévu qu’on l’utilise pour la séance. Il a demandé de faire tout de même de faire quelques photos avec ce chat, ce que j’ai finalement accepté, même si j’étais réticent. Au final, j’ai gardé l’un de ces clichés avec le chat pour la pochette, alors qu’encore une fois, je devais choisir une illustration, et ces photos ne devaient servir que pour la presse. C’est une fausse mise en scène qui raconte une vraie histoire au final.

Cette nouvelle vie en France, à Paris, t’as permis de te lancer instantanément dans l’écriture où il a fallu un certains temps dans le processus pour te lancer dans ce nouvel opus ?

Ça a mis beaucoup de temps. Au-delà de mon installation à Paris, il a fallu plusieurs années pour que j’accouche de ce dernier si j’ose dire. Une Version Améliorée de la Tristesse est sorti en 2012 chez moi, il est arrivé deux ans plus tard en France. J’ai commencé à travailler sur celui-là juste après, début 2015.

Quand je suis arrivé à Paris, pour faire la promo du précédent, je bougeais pas mal d’endroits. Je me suis rendu compte que j’avais perdu le fil de l’écriture. Avant, c’était systématique, cela faisait partie de mon quotidien. Là, j’avais d’autres préoccupations et mon écriture s’est oubliée au profit de la promo de l’autre album que je voulais bien défendre dans ton pays. À côté de cela, je suis devenu insomniaque aussi. Le décalage horaire du début s’est transformé en insomnie durant les premiers mois de mon arrivée. Bref, j’écrivais des amorces de titres que j’étais incapable de terminer. Ça a mis un moment, alors que je pensais que justement le changement de vie, le changement de cadre, allait m’aider à écrire, à m’inspirer. Ça été l’effet inverse, presque pervers.

Pourtant, j’ai beaucoup voyagé en Europe. Je pensais que chaque expérience nouvelle allait alimenter un nouveau titre, de nouveaux textes. Ce ne fut pas le cas. Je suis devenu limite agoraphobe pendant un temps, je ne voyais personne.

Pour me lancer, je me suis alors installé dans une routine, et dans ce processus, je me gardais un temps pour l’écriture. C’est ce qui m’a permis de me lancer définitivement dans l’élaboration de cet album. Je pouvais bosser jusqu’à assez tard le soir, du fait je ne sortais pas. Je ne voyais pas mes amis dans les soirées, du fait de cette habitude où je m’étais installé. Et finalement, cet album parle aussi de cela, de cette situation et de comment je la vivais.

Sortir à l’extérieur, par les mots, ce que tu vivais à l’intérieur donc ?

Oui, ça parlait de cette introspection-là. Après j’essayais de transcender les murs où je vivais, pour avoir quelque chose à raconter. Ça allait plus dans l’affabulation, dans la contemplation, alors que je pensais plus écrire sur du sensitif, du concret des moments que je vivrais à Paris. Il s’agissait presque d’une crise de mysticisme où je projetais ce que je vivais.

Pour revenir à la notion d’insomnie dont tu parlais tout à l’heure, j’ai un sentiment d’un « entre-deux » sur cet album. Un état entre le rêve et ma réalité, le mythe et le réel, la sobriété et l’ébriété. Même ta voix me paraît plus vaporeuse que sur tes précédents albums.

C’est exact. On est vraiment dans l’entre-deux. L’album raconte notamment ce sentiment-là. C’est pour cela que je commence l’album avec Bien réel. C’est une indication, une porte d’entrée. Comme une perte de connexion avec la réalité, avec les gens que je côtoyais. Finalement, tout l’album raconte l’histoire d’un mec qui voulait écrire un album, qui s’est coupé du monde et qui finit par douter de ce qu’il pense et ce qu’il vit, que tout est factice. Il finit plus par croire en ses impressions qu’en ce qu’il vit réellement. Chaque jour, dans mon habitude, ma routine du quotidien, je perdais de plus en plus contact avec le monde, j’étais comme un élément extérieur à ma propre vie. Noir Éden, le titre, mais aussi l’album tout entier, parle de cela.

L’histoire de ce doute perpétuel, cette volonté de s’échapper, on le retrouve sur le titre Little Shangri-La. Est-ce une référence à Shangri-La, lieu imaginaire décrit dans le roman Lost Horizon (Les Horizons Perdus), écrit par James Hilton, et adapté au cinéma par Frank Capra ? Dans ce roman, ce lieu où l’on voyage dès qu’on ferme les yeux, est décrit comme un endroit fermé dans lequel on voit de merveilleux paysages et où le temps est suspendu dans une atmosphère de paix et tranquillité.

Ah non je ne savais pas ! C’est intéressant, c’est exactement ce que je raconte. Durant mon processus d’écriture où je parlais de moi et de mes doutes sur le sens de cette réalité, sur ce sentiment de déjà-vu, de tromperie, je me suis mis à lire en parallèle du Philip K. Dick. Ubik en particulier. Ce roman reflétait parfaitement ce que je semblais vivre, ce sentiment d’être en dehors de la réalité, de ne pas savoir si j’étais mort ou bien vivant, endormi ou réveillé. Du coup, je vais sûrement lire ce livre de James Hilton. Finalement, je suis loin d’être le premier à être obsédé par cette thématique-là (rire).

Sur sa production, Noir Éden raconte aussi une histoire, le son évolue sur cet album.

Oui clairement. J’ai voulu garder une trace de l’historique de sa création. D’un son « appartement », en mode Do It Yourself, à un son plus produit, plus finalisé, en studio. Pour Bien réel et Damien, j’ai gardé la voix enregistrée chez moi, la plupart des synthés sont aussi issus de ce premier travail. Je n’avais pas prévu à la base de les garder, mais au final, je trouvais que cela s’imposait bien pour cet album.

Deux morceaux ressortent aussi, en tout cas sur une première écoute, et pour des raisons différentes. Allégresse et Pâle Cristal Bleu. Sur le second, le côté ritournelle met encore plus en exergue le sentiment qui se dégage de tes mots et maux. Sur Allégresse, ta voix est très sombre, alors qu’on aurait pu penser à quelque chose de très lumineux vu le titre.

Pâle Cristal Bleu est très nihiliste dans son propos. Pour Allégresse, c’est un peu une fabulation. Ces deux titres parlent des mots de passion, des moments qui nous tiennent en vie, qui comptent.

Pâle Cristal Bleu a failli être le titre de l’album, c’est un élément important. C’est un peu l’axe antinomique de Noir Éden. Ce sont ces moments, rares peut être, où tout s’illumine en soi, quand on se sent en phase avec la réalité. Allégresse c’est un peu le message de se rappeler que, à l’aube de la fin du monde, ce que l’on veut se souvenir, ce sont des moments qui nous ont rendus heureux. J’avais besoin de ce type de chansons pour contrebalancer le sentiment que l’on perçoit dans Noir Éden. Ces titres, c’est comme une bouée de sauvetage, comme pour dire que la réalité peut être palpable et belle.

Ta réponse me fait écho à Voyage au Bout de la Solitude (Into the Wild) où Christopher McCandless, juste avant de mourir, se remémore, à la lecture d’un roman de Tolstoï, que le plus important dans la vie, c’est de vivre ensemble, dans le bonheur d’être avec les autres, et non de vivre reclus, emprisonné dans ses pensées et une fausse mythologie du bonheur.

C’est marrant ce que tu dis. J’ai vu le film il y a des années, et je m’étais dis à l’époque qu’ils s’agissait d’un film pour les hippies. Et bizarrement, je me rapproche de ce McCandless, car j’ai toujours eu la volonté de m’expatrier quelque part, j’ai toujours idéalisé cela. Là, je l’ai vécu, même si ce n’était pas dans la nature sauvage (rire). J’ai vécu ce sentiment de solitude qui au final est très délétère. Noir Éden raconte cela aussi, cette volonté de tellement vouloir vivre quelque chose dans sa tête que l’on en devient prisonnier. Tout l’album parle de cela.

Comment les autres ont accueilli ton album ?

J’ai vraiment perçu cela une fois l’album terminé. Avant j’étais dans « mes poupées russes mentales », enfermé dans mon processus d’écriture et cette non-vie quotidienne. C’est quand j’ai commencé à travailler les titres avec les autres, notamment pour les lives, que je me suis rendu compte que je devais mieux doser ma solitude.

À l ‘écoute de cet album, mon meilleur pote a senti que j’étais un peu « loin », trop anxieux sur ce que je vivais. Mais ça va mieux, encore une fois, le tout est histoire d’équilibre entre ces moments de solitude et ces moments de partage. « Happiness needs to be share », pour revenir à Into the wild.

C’est un album de nuit je trouve. À écouter la nuit, j’entends. Cela parle beaucoup de cela d’ailleurs, dans tes mots employés. Il m’a rappelé un peu Drive. D’ailleurs Noir Éden reprend, comme un écho, quelques notes de la musique de ce film.

Oui, j’ai entendu dire cela. Ce n’est pas intentionnel. J’avoue n’avoir vu ce film qu’une fois, je le trouve trop esthétisant. Mais, effectivement, c’est un album nocturne.

Et du coup, comment as-tu réussi à transposer cet album de solitude, cet album de nuit, pour ta tournée, pour ton public ?

C’est justement l’aboutissement de cet album-là. Un aboutissement et une catharsis pour « enterrer », si j’ose dire, toute cette période-là, cette période de doute que j’ai vécue, et qui m’a permis de construire cet album. Je sacrifie cet album sur scène en retournant avec les gens, alors que je m’étais sacrifié à ne pas vivre avec les gens auparavant.

Dernière question, un album ou un groupe à conseiller ?

Dodi El Sherbini. C’est un artiste que j’ai beaucoup aimé quand je suis arrivé. C’est un mec qui fait de la musique électro. Un titre comme L’Éternel Retour est vraiment très bon.

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Crédits photos: Mr Sam, Paul Rousteau
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