Chronique Musique

Silver Eye ou l’âme profonde des machines de Goldfrapp

Ecrit par Ivlo Dark

Il y a quatre ans, je concluais une chronique musicale, un brin fataliste sur la suite discographique d’un duo dont je venais de louanger la dernière production. Je savais, de manière anticipée, que leur prochaine livraison serait moins calée sur les rails de mes aspirations. Il faut dire que Goldfrapp cultive, depuis 17 années et 7 albums, l’art de se faufiler derrière un interrupteur en mode alternatif. Aux ambiances intimes succèdent généralement des démonstrations bien plus extraverties, et vice versa. Silver Eye au premier abord, n’échappe pas à cette règle.

Je concède, d’ailleurs, être plus réceptif à leur manière de toucher délicatement en plein cœur, celle qui fit sensation via une trilogie amorcée en 2000 avec le cinématographique Felt Mountain que mon camarade du plat pays avait habilement mis en parallèle avec The Noise Made By People du groupe Broadcast (article à lire ici-même). Deux albums qui nous permirent de compenser un trop long silence du côté de Portishead.

En 2008, Alison Goldfrapp et son compère Will Gregory revenaient à un trip-hop plus baroque. Seventh Tree marquait un retour aux configurations plus acoustiques et tranchait ainsi avec la succession plus électro glam’ de Black Cherry puis Supernature qui, malgré le relatif succès populaire, m’avaient laissé de marbre.  Le dernier volet (provisoire ?) de la face plus intimiste prenait les formes épurées et lyriques du magnifique Tales Of Us. Il fallait donc s’attendre à un revers de la médaille. Et pourtant…

L’ouverture sur Anymore confirme mon extralucide appréhension. L’électro y est grinçante, les craquements cybernétiques annonçant un disque forgé pour contribuer à nous faire suer sur les pistes de danse.  Systemagic est du même tonneau avec ses électrochocs aux influences pompées sur un clash disco rétro-futuriste. La synthpop est accrocheuse et nous alpague grâce à une grosse production. Les deux titres sont en fait des trompe-l’œil car la suite va s’avérer bien plus bâtarde.

La transition sur Tigerman décoche une dimension bien plus cosmique. Les grosses nappes ambiantes seront désormais le sel de Silver Eye. Les accords plaqués tels des orages mécaniques mettent alors en exergue un chant toujours aussi soyeux. L’assouplissement de la dynamique est en route pour un Become The One évoquant la musique hybride de Depeche Mode. Le moment venu pour prendre la perche au vol, afin de souligner l’appartenance au même label (Mute Records) pour les deux formations. Ceci expliquant sans doute cela… La candeur désertique de la trame se confronte à la complexité des superpositions électroniques. Les couches font monter le degré de décibels et Alison se métamorphose en créature mi-femme mi-machine.  L’androgynie robotique est un mélange des expériences passées, comme en témoigne le bluffant Faux Suede Drifter alliant modernité et charme atmosphérique, notamment par le biais de colorations hypnotiques véritablement sensuelles.

La progression aux confins de ce voyage decrescendo nous conduit sur les lignes magiques d’un Zodiac Black aux effets gigantesques. L’altimètre affiche une graduation maximum, les petites délicatesses répondant aux monstrueuses vagues synthétiques avant d’aboutir à un tremblement de saturations exquisément aveuglantes.

Autant vous dire que, si j’avais parié sur la présence d’humeurs avant-gardiste, j’avais occulté la capacité chez Goldfrapp de redonner une âme à leurs constructions automatiques. Le plaisir de plonger dans des vapeurs frôlant les humeurs suaves de certaines postures dream-pop bien connues de tous. Retrouver une colonne vertébrale branchée sur une rythmique basse et soutenue, au-dessus de laquelle une voix de tête vient encore nous envoûter.

Le tempo peut alors se relancer sur les accélérations bienvenues d’Everything Is Never Enough et son enveloppe rayonnante. Alison Goldfrapp et Will Gregory célèbrent le mariage du chaud et du froid à l’aide de leur expérience ad hoc, outre quelques expérimentations culottées ne venant pas annihiler la capacité à mettre en relief quelques belles mélodies. La dimension de l’œuvre devient même solennelle avec Moon In Your Mouth. Il n’y a plus aucun frein, plus de retenue dans cette quête de l’amplitude magnétique. Ocean achève l’œuvre de manière colossale, baigné d’une explosion fragile. Là encore, il y a cette sublime ambivalence entre un traitement musclé de la matière et une certaine noirceur camouflée.

Preuve que le duo excelle autant dans ce registre que lorsqu’il s’exécute à la lueur de lampes tamisées.

Site OfficielFacebookMute Records

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1 commentaire

  • j’avoue être totalement contre l’intégralité de la discographie de Gldfrpp … oui oui même le premier qui me laisse de calcaire (variante encore plus expressive que « de marbre ») … eh bien je dois avouer que ce 7e album m’a plu … bon je suis pas en extase non plus mais il y a quelques superbes titres comme indiqués par Ivlo … Merci pour la chronique qui résume bien mon sentiment sur cet LP … peut être suis je désormais mûr pour explorer les réalisations antérieures du duo ?

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