Cinéma

Saint Laurent de Bonello : Transfigure de style.

Saint-Laurent-de-Bertrand-Bonello-affiche

Le bruit des doigts sur l’étoffe, de la lame qui la tranche et des souffles courts ouvre l’immersion dans les arcanes du style par le disciple Bonello chez le maître YSL.

Délicat, presque documentaire, le regard semble cantonné à l’embrasure des coulisses, hommage à la fourmilière qui œuvre en silence pour le génie couvrant ce brouhaha presque trop terrestre par la grande musique de ses hautes sphères.

Sa spectrale présence semble un leurre : un sourire, une pose, une voix travaillée comme l’organza qu’il déroule ; dans cet hors temps presque inerte, au travail depuis L’Apollonide, Bonello fait de la lenteur un cheminement : vers la grâce d’instants suspendus, où Saint Laurent fait d’un être une femme (splendide séquence avec Valeria Bruni-Tedeschi), où son regard acéré perce la foule d’un club cossu pour y déceler la muse ou l’amant vénéneux.

« J’aime les corps sans âme, parce que l’âme elle est ailleurs »

La mode est un paradoxe fécond : détachée de l’actuel, elle s’affranchit du réel pour lui donner une couleur qui sera l’air du temps. En un split-screen divisant l’écran entre l’Histoire et une descente d’escalier voyant défiler les modèles, Bonello l’affirme : le génie d’YSL n’a rien à voir avec la mode, mais il incarne le style, cette beauté atemporelle qui sublime nos carcasses de mortels ; sans qu’il soit possible pour le démiurge de s’affranchir de la sienne.

Corps qui souffre, qui baise et ploie sous l’effort, le génie s’effraie de sa matérialité, et conjure cette malédiction par un double mouvement : la dilution par la drogue, la réification par son intimité qu’il transforme en musée, lui-même pièce de collection dans un écrin pour ses camées, son Bouddha ou son chien immortel. Il fallait le sens pictural du cinéaste pour rendre à ce point palpables raffinement et luxe, et l’on retrouve toute la grandeur des bordels de l’Apollonide dans ces alcôves moirées et ces obscurités sculptées de lumières tamisées.

« J’ai créé un monstre et maintenant je dois vivre avec. »

Mais l’extérieur subsiste, et Bonello a l’intelligence de ne pas composer sans lui : c’est Berger qui négocie, dans une laborieuse traduction, comme pour appuyer l’incapacité d’YSL à parler la même langue que les mortels qu’il drape. Ce sont des chiffres, des délais, et une figure tentaculaire qui échappe à son créateur, à l’image de cette photo de lui qui, censée le remplacer lors d’une vente, ne peut même pas rentrer dans le coffre de la voiture.

Fatigué de se voir, éreinté par les croix qu’il (se) dess(t)ine, le génie fantasme l’évanescence : il n’est plus que la fumée de ses cigarettes, les vertiges de ses pilules, le trait de ses mines esquissé sur la page mate. La drogue contamine le récit, et désactive ses apogées, dans un ballet languide de sexe, de création et d’abrutissement.

Temps et récits se morcellent, par les irruptions oniriques de mannequins nus, d’un futur inattendu, ou de l’archipel des beautés fondatrices de l’enfance. Yves n’est plus qu’une conscience, un peintre qui délègue, et qu’une communauté porte à bout de bras vers l’apogée de sa vie, et du film, point névralgie qui voit converger les splendeurs picturales, drapées et cinématographiques.

Le défilé, découpé comme le Mondrian des origines du maître, fragmente le beau pour en saisir les éclats changeants, et convie aux cimes du sublime les cuts des bas-fonds, spectres fugaces des morts à venir.

« Maybe he’s just a perfume now »

La maîtrise formelle de Bonello aura donc été l’écrin d’un des grands génies du XXème siècle. La séquence finale appuie l’hommage par une transgression supplémentaire, celle de l’annonce erronée de la mort d’YSL en 1977, et du cinéaste jouant un journaliste de Libération commençant à rédiger sa nécrologie, saturée de question plus que d’informations.

Ce vertige uchronique, alors que la mort d’un vieil YSL a déjà été montrée à l’image, achève de déifier le maître. Et la dernière séquence, où Berger convie les journalistes comme autant de St Thomas à constater que le mythe est toujours vivant, occasionne un portrait déchirant.

Un sourire d’une infinie tristesse qui dit la lassitude et le martyre d’être encore un corps, et qui, en guise d’adieu au spectateur, semble s’excuser de sa sublime inhumanité.

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