Chronique Musique

Les chemins de traverse de Sammy Decoster

Sammy Decoster
© Samuel Lebon
Ecrit par Greg Bod

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’avec Sammy Decoster, il faut savoir faire preuve de patience et de persévérance. Huit ans séparent Tucumcari du dernier né, Sortie 21. Pour autant, n’imaginez pas le monsieur en dilettante assumé préférant le farniente à l’exploration. Non, loin de là. Sammy Decoster a besoin de se nourrir d’autres choses, de collaborations en particulier mais de moments d’humanité forte partagés. Qui a déjà vu Facteurs Chevaux, son projet parallèle avec Fabien Guidollet de Verone comprend mon allégation. Lui qui préfère l’intimité d’un lieu incongru pour entrer en rencontre avec un autre, une grotte, une vieille église de montagne.

Tout au long de Sortie 21, Sammy Decoster réussit là où Jean Felzine échoue avec ou sans Mustang. Soit mêler deux frères ennemis, une certaine idée de la chanson américaine avec le meilleur d’une variété française. De son expérience avec Facteurs Chevaux, il a retenu l’essentiel : C’est toujours d’une idée simple que l’on atteint une clarté inédite. Ces douze titres sont de ce bois-là, une exacte mesure entre la naïveté des premiers émois rock’n’roll et la mélancolie d’un Bashung.

On pensera parfois sur Sortie 21 à un Bertrand Belin moins sec, plus sobre et oubliant le jansénisme. La musique de Sammy Decoster, depuis toujours, ressemble à un road trip, pas une errance mais un long cheminement sur une route sinueuse entre les montagnes et les grands déserts.

Chez Decoster, on entend les échos lointains d’un Calexico ou encore plus loin d’un Roy Orbison. Assurément, le monsieur connaît par cœur son Charlie Rich, son Mickey Newbury. Certainement, il a nourri ses fantasmes d’une Amérique rêvée dans les vieux westerns de Ford accompagnés de la musique de Dimitri Tiomkin, il aura croisé le Harry Dean Stanton de Lucky, tapé le bœuf dans de vieux rades.

Le moins que l’on puisse dire à l’écoute de Sortie 21, c’est que l’on assiste à une spectaculaire métamorphose comme si Sammy Decoster s’était, suite à son expérience avec Facteurs Chevaux, comme libéré au niveau de son chant. Car il faut l’avouer, à se coltiner au chant de Fabien Guidollet, son complice sur le superbe La Maison sous les eaux, c’est un peu comme s’il osait enfin s’assumer en chanteur capable des plus hasardeuses montagnes russes. Il y a aussi cet évident rapport à l’ingénuité dans ce disque qui donne des crises de jeunisme à un rock un peu endormi car ce qui passionne Sammy Decoster ici, c’est le rock des origines, du début de l’électricité  quand il avait encore quelques atours country ou bluegrass. Il joue aussi avec  les codes de la période yéyé en touchant parfois presque du doigt l’anecdotique. On n’est pas loin de la démarche de Baptiste Walker Hamon, à savoir assumer son héritage d’une certaine  chanson française en allant la bousculer dans les ruelles d’un petit village de bord d’autoroute américaine.

Il ne faudra pas pour autant attendre ici toute formule du genre « C’était mieux avant ». Il n’y a rien de passéiste chez lui ni de fanatisme pour une monomanie quelconque. Il pioche dans les gimmicks d’une période, dans des arrangements vocaux dignes des Four Tops, dans des guitares aériennes à la Shadows pour créer un univers apatride et singulier. Il combine lyrisme et intimisme dans un même souffle et cache avec élégance les multiples facettes d’une musique bien plus complexe qu’elle n’y paraît.

« Ce que j’ai dit
nous a blessé ce soir
Pourquoi souffrir
il est peut-être temps que je m’en aille
« 

Il y a chez lui ce sens du crooner, cette mélancolie inoffensive que l’on aime tant chez Richard Hawley mais aussi chez les grands anciens, d’Al Jolson à Rudy Vallee, de Jean Sablon à Gene Pitney. Il est parfois accompagné de Marion comme sortie des années 70 d’une Marie Laforêt pour des mélodies fraîches et lumineuses.

Bien plus qu’un exercice de style, Sammy Decoster signe une oeuvre à la fois forte et fragile, vibrante et solaire où il exorcise les fantômes d’un Phil Ochs,d’un Townes Van Zandt  ou de Fred Neil. On peut aisément lui excuser sa rareté car ce qui prime avant tout c’est cette exigence de qualité et l’attachement à ses dérives.

Sortie 21 de Sammy Decoster – Sorti le 30 mars 2018 (La Grange Aux Belles/Modulor).

Facebook

Sammy Decoster sera en tournée le 7 avril à Chartres (Théâtre du Seuil), le 12 avril à Hyères avec Ned Collette (Théâtre Denis), le 3 mai à Paris (Le Centquatre), le 4 mai à Fontaine, 38 (La Source), le 18 mai à Sainte Bazeille (Château Rouge) et le 2 juin au Festival Yeah de Lourmarin.

 

  •  
    19
    Partages
  • 17
  •  
  •  
  • 2
  •  
  •   

Ajouter un commentaire