Littérature Etrangère

Antonia Crane, Consumée : la liberté au prix fort

Consumée est le premier livre d’Antonia Crane, née en 1970, travailleuse du sexe, comme elle se qualifie elle-même. Consumée n’est pas un roman, même si les noms de la plupart des protagonistes ont été modifiés, Consumée est un texte autobiographique fort et étonnamment tendre. Quand le livre commence, l’héroïne, Antonia, approche la quarantaine, sa mère vient de rechuter et se bat désespérément contre le cancer qui va, inéluctablement, l’emporter. Et Antonia n’a pas d’autre choix que de se remettre au strip tease…

« En tant que travailleuse du sexe, au fil des années, j’avais croisé des centaines de femmes, et même si je ne me rappelais pas leur nom, je me souvenais des chansons sur lesquelles elles dansaient et de l’odeur de la lotion à la pêche bas de gamme qu’elles se tartinaient sur la peau. »
Antonia Crane

Antonia Crane, pour autant, ne fait ni dans le misérabilisme ni dans le manichéisme. Elle raconte son histoire, ses rencontres, ses déboires, ses dégoûts et ses amitiés avec une vigueur dépourvue de haine, mais pas de colère… La Californie de ce début de XXIe siècle, tel est le décor de cette drôle de vie. La jeune Antonia a quitté la région du comté de Humboldt, où elle a passé son enfance dans la maison familiale nichée dans la campagne, au beau milieu des séquoïas, dans le comté de Humboldt, entre océan et forêts, à quelque 500 km au nord de San Francisco. Son père a pris le large lorsqu’elle avait dix ans, laissant derrière lui une femme dévastée et deux enfants. Sans oublier de confier à sa fille : « Tu seras toujours ma petite fille. » C’est trop d’honneur… L’adolescente oscille entre boulimie et incertitudes quant à son orientation sexuelle : « Je rêvais que les garçons me courent après, mais c’étaient les filles que j’avais envie d’embrasser. » Sa mère s’est installée avec Chris, qui lui tape dessus…

À 17 ans, Antonia quitte la maison et gagne tant bien que mal sa vie avec des petits boulots de serveuse ou de modèle pour artiste. Elle part pour San Francisco avec un peintre médiocre cultivateur d’orchidées toxico qui a une passion pour sa vulve, qu’il peint des dizaines de fois. Speed, ecstasy, meth, c’est parti…C’est toute seule qu’Antonia s’installera à San Francisco, après avoir laissé derrière elle son artiste, son boulet. Elle continue à poser pour des étudiants en art, s’inscrit à l’université pour faire une licence de women’s studies. Et couche avec Bianca. Et sniffe de la coke, gobe du Xanax et travaille à assumer ses contradictions : « J’allais me rebeller contre le désir masculin et l’attraction hétérosexuelle. Bon, certes, j’allais mettre mon corps à la disposition des hommes. Mais j’allais danser, les convaincre de me laisser leur argent et aller déposer tout ça à la banque en riant. »

La mère d’Antonia vient la voir de temps en temps, elle trouve son appartement crasseux et regrette qu’Antonia s’abîme les dents. Il lui arrive même d’aller la voir quand elle fait ses numéros de strip tease et de lap dance, et elle trouve ça plutôt rigolo. La vie d’Antonia se poursuit, elle s’abîme, s’alcoolise, se drogue, a des galères d’argent, des embrouilles avec la police, se fait exploiter par des types minables dans des boîtes minables. Elle décrit sans prendre de gants les scènes les plus pénibles et les plus humiliantes, observe du coin de l’œil son corps qui vieillit et qui va la trahir un de ces jours, c’est sûr. Le plus étonnant, c’est que son récit, qui se déroule comme une rivière qui contournerait les rochers, se muerait en cascade et en remous quand la vie se fait plus impitoyable, nous touche d’autant plus profondément qu’il est pratiquement dénué de haine et de violence. Antonia Crane vit, surmonte le décès douloureux de sa mère, continue son chemin.

Aujourd’hui, même si elle s’affirme toujours travailleuse du sexe, elle milite activement pour les droits des travailleurs du sexe, consacre beaucoup de temps à l’écriture en tant qu’autrice et scénariste, s’est acquis l’admiration de bon nombre d’auteurs américains et son Consumée est, en dépit de son étonnante générosité, à la fois un véritable brûlot militant et une lecture puissamment lucide et stimulante.


 

Consumée de Antonia Crane

traduit de l’anglais (US) par Michael Belano

 

Éditions Tusitala,  septembre 2021

 

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Antonia Crane


Image bandeau : Wikimedia commons

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