Littérature Francophone

Une femme en contre-jour : Gaëlle Josse à la recherche de Vivian Maier

© Unsplash / Mathew_T_Rader
Ecrit par Typhaine

Après le récit poignant d’une mère restée à quai (Une longue impatience, janvier 2018), la plume de Gaëlle Josse, toujours animée d’une pudeur magnifique, nous dévoile à présent une silhouette nécessaire, celle de Vivian Maier, photographe prisonnière de ses lignes de fuite.

« Entrer dans une vie, c’est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes. C’est interroger le vide et tendre l’oreille vers des échos perdus. »

Il suffit parfois d’une seule main tendue ou d’un oeil curieux pour révéler un destin en marge de la grande roue du temps.
Lorsque John Maloof, historien amateur, à la recherche de vieux clichés de Chicago, achète en 2007 un carton plein de photographies en noir et blanc et autres planches contacts, il ne peut se douter qu’il va révéler au monde une artiste de talent, témoin précieux et inspiré des grands oubliés d’une Amérique frénétique, qui omet sciemment de regarder dans ses angles morts.

D‘abord dubitatif, il décide de faire confiance à son intuition et entame des recherches à partir du seul nom qu’il a réussi à apercevoir sur quelques images, Vivian Maier
Hélas, il ne tombera que sur un avis de décès.
Ne connaissant rien à la photographie, il consulte ensuite des avis divers, du grand public et des spécialistes.
Boudé et pris de haut par les institutions (comme le MOMA ou le Tate Modern), il ne renonce cependant pas à montrer ce qu’il nomme désormais le travail d’une vie, et trouve de l’écho auprès de plusieurs sensibilités qui reconnaissent le génie et la technicité d’une telle oeuvre.
Désormais, une véritable story est en marche : c’est toute une entreprise posthume qu’il convient de donner à voir et légitimer.

« Humbles existences qui ne savent que traverser le monde, voir le monde, dire le monde sans s’en emparer, en vainqueurs ou en conquérants. Vivian, et tant d’autres. Les voyants, ces invisibles. »

Bien loin de la bruyante saga américaine, Gaëlle Josse s’en remet à son élégante économie de mots pour exhumer « le presque rien qui dévoile un destin ».
Ni biographie romancée ni tentative d’un portrait plus littéraire, Une femme en contre-jour s’apparente davantage à une chambre noire où des instants supposés, imaginés ou réinventés, sont développés à la lueur de plusieurs contrastes.
De l’exposition au fixage, le roman tente de restituer le reflet de la femme qu’a pu être Vivian Maier derrière son objectif puis dans le regard de ceux qu’elle a croisés.

Des témoignages contradictoires livrés dans le documentaire Finding Vivian Maier à l’enquête intimiste de l’auteure en passant par la puissance révélatrice de la fiction, le livre se pare d’un délicat clair-obscur, comme un hommage discret à cette insaisissable effacée.

« Faut-il avoir ce désir fou de dire le monde, de dire les êtres, les vies, chevillé à l’âme pour, durant des décennies, ne vivre que pour cela, ou par cela. C’est vertigineux, et cela échappe à l’entendement. Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’oeuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre. Les yeux prêts pour la photo suivante. »

Solitaire éprise du vertige de la rue, grande marcheuse amoureuse du grand air, secrète mais franche, celle qui fut nourrice toute sa vie restera soumise à sa quête identitaire.
Héritage d’une paranoïa née entre la France et New York, qu’elle semblera traquer au travers de mille visages, miroirs ou abîmes d’une esthète qui s’inventera au rythme de l’oubli.

Réflexion à contre-courant sur l’artiste en son labeur, Une femme en contre-jour offre surtout une impérieuse miniature d’une anonyme qui regardait pleinement un réel farouche et crépusculaire.

Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse,
paru aux éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, paru le 7 mars 2019

Site internet consacré au travail de Vivian Maier

 

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