Interviews

Unknown Mortal Orchestra : « Plus vieux, je m’imagine en Caetano Veloso » – Interview

Ruban Nielson du groupe Unkown Mortal Orchestra
Ecrit par David Jegou

Après un Multi Love plutôt pop, Sex & Food, le nouvel album d’Unknown Mortal Orchestra est influencé par le heavy rock 70’s. Ne partez pas en courant, le cerveau tordu du maître à bord Ruban Nielson a transformé ces influences en pop songs passionnantes et tordues. Il explique dans cet entretien pour Addict-Culture qu’il cherche avant tout à impressionner avec sa musique. Affable, réfléchi mais aussi empli de doutes, il aborde ouvertement des sujets aussi différents que son enfance difficile et son envie de se transformer un jour en clone de Caetano Veloso.

Multilove était un disque plutôt pop. Sex & Food, son successeur, est moins évident, plus divers musicalement. Y a t-il une raison principale qui le justifie ?

« Je suis conscient qu’aujourd’hui on consomme de la musique plus qu’on ne l’écoute »
La diversité est ma marque de fabrique. Sur Multilove, j’ai voulu essayer autre chose. Je voulais surprendre en sortant un disque plus humble, accrocheur immédiatement. Avec Sex & Food j’ai pris le risque que l’auditeur ne soit captivé qu’après plusieurs écoutes. Je suis conscient qu’aujourd’hui on consomme de la musique plus qu’on ne l’écoute. Beaucoup de gens vont passer à côté de Sex & Food pour cette raison. Ça ne me dérange pas vraiment. Mes disques préférés ont mis du temps à dévoiler leur richesse. Il est préférable d’être confus puis impressionné que l’inverse quand on écoute un disque (rire).

As-tu déjà eu des remarques dans ton entourage professionnel l’incitant à aller vers plus de facilité ?

Parfois. Par exemple, on m’a subtilement raconté une anecdote. Pour que tu aies la chance d’avoir un maximum d’écoutes sur Spotify, il faut que le chant arrive dans les vingt premières secondes. Sur le titre Hunnybee, je chante à partir d’une minute trente (rire). Je tendrai toujours vers ce qui est le mieux pour mes chansons. Peu importe ce que les gens peuvent lire dans la presse sur ce que doit être une pop song efficace. Pour moi, Hunnybee rentre dans cette catégorie.

En ce sens, Not in Love We Are Just High, est sans doute le titre le plus déstabilisant de l’album. Ta voix est à la limite du compréhensible, tu utilises beaucoup la stéréo. Et pourtant c’est une pop song fantastique.

C’est un des derniers titres que j’ai terminé pour l’album. J’ai eu du mal à retranscrire en chanson le feeling que j’avais en tête. Je voulais rendre Not in Love We Are Just High le plus excitant possible avec une instrumentation minimale. On m’a incité à inclure de la batterie dès le début du morceau, mais j’ai refusé. J’ai préféré que la voix et la majorité des instruments arrivent en même temps à la fin pour apporter un côté spectaculaire. Not in Love We Are Just High donne un indice du type d’album qui risque de succéder à Sex & Food.

As-tu tenté de travailler quelques chansons sans mettre des effets partout. Aurais-tu peur de perdre l’identité du groupe ?

Je pense que ça m’arrivera un jour. Vieux, je m’imagine comme Caetano Veloso. Toujours en costume, assis sur un tabouret avec une guitare acoustique à la main. J’ai envie de sortir un album guitare-voix. C’est quelque chose que je réserve pour plus tard si j’ai la chance d’être encore en vie.

Pourquoi l’album a t-il été enregistré dans plusieurs pays (Vietnam, Corée du Sud, Mexique, Islande). Ces voyages étaient-ils une quête musicale, un moyen de trouver l’inspiration ?

J’ai un studio à la maison dans lequel j’ai passé trop de temps par le passé. J’ai fini par me sentir isolé et déprimé. Ma carrière a commencé en Nouvelle-Zélande. Mes héros étaient issus de la scène locale. Ils faisaient tout eux même par manque de moyens. Je voulais faire comme eux. Ça a fini par m’user. Pour Sex & Food, on m’a donné les moyens d’enregistrer à l’étranger. J’ai commencé à réfléchir à des endroits susceptibles de m’inspirer. Chaque lieu choisi devait avoir une signification personnelle. Le séjour de David Bowie et Iggy Pop à Berlin m’a toujours fasciné. Ils ont enregistré près du mur pour que ça se ressente dans leur musique. J’ai réfléchi à l’équivalent actuel de Berlin et j’ai fini à Séoul. J’ai cherché le studio le plus près possible de la frontière avec la Corée du Nord. C’était un studio de K-Pop (rire). Jacob (Portrait, producteur de l’album ndlr) et moi profitions de la vie nocturne pour y trouver de l’inspiration avant d’entrer en studio au petit matin. Pour  l’Islande, c’était différent. Ce pays me rappelle beaucoup la Nouvelle-Zélande quand je prenais de l’acide et que j’allais me promener dans la nature. En Islande, l’effet est le même sauf que tu n’as pas besoin de prendre d’acide (rire). J’ai passé cinq jours seul dans un Airbnb là-bas. J’y jouais du piano pour trouver l’inspiration.

Les titres A God Called Hubris et Chronos Eats his Children font référence à la mythologie grecque. Est-ce un sujet qui t’intéresse ?

« Je ne le réalisais pas à l’époque, mais mon enfance a été difficile.(…)Chaque jour était une épreuve à laquelle il fallait survivre.« 
La mythologie me passionne depuis le plus jeune âge. Gamin, je vivais à travers les mythes. Je ne le réalisais pas à l’époque, mais mon enfance a été difficile. Jusqu’à récemment, mon père était accro à la drogue. Chaque jour était une épreuve à laquelle il fallait survivre. La créativité et mon intérêt pour les mythes m’ont permis de me réfugier dans un autre univers. Les mythes m’ont appris à créer des histoires inspirées de mes expériences. Écrire sur ces moments difficiles m’a permis de survivre. C’est la raison pour laquelle je trouve la mythologie magique.

(Longue pause).

C’est étrange, à y réfléchir, on en retrouve dans mes chansons sans que je le réalise. Je n’y avais pas pensé avant que tu m’en parles. La mythologie donne un sens à ma vie. On retrouve dans la mythologie des vérités sur la nature humaine complètement détachées de la religion. Le demi-dieu Maui est par exemple un personnage bien plus réaliste que Jésus. Si Jésus représente la perfection incarnée, Maui se montre ouvertement arrogant et égoïste. Pourtant les actions de Maui apportent des bénéfices à l’humanité. C’est un héros qui se comporte parfois comme un connard. Il a un côté repoussant qui ne te donne pas envie d’être de t’identifier à lui. Voilà pourquoi la mythologie m’obsède (rire)

Pourquoi t’être éloigné des influences post punk que tu voulais donner à l’album au début de l’enregistrement ? Était-ce trop difficile à intégrer à ton univers ?

Oui, ça ne fonctionnait pas. Je suis allé chercher l’inspiration du côté de Bush Tetras, Public Image Limited pour la musique et Gang Of Four pour la froideur et la qualité de leurs paroles politiques. Les textes politiques me sont presque impossibles à écrire car ils comportent trop d’opinions et d’instructions personnelles. Je suis amoral et apolitique quand je compose. De ces groupes post punk, je n’ai gardé que l’attitude pour porter l’album. Je m’attendais à accoucher d’un disque diabolique et agressif. Sex & Food est plutôt proche d’un album d’heavy rock 70’s. Avec du recul, je préfère qu’il en soit ainsi.

Le thème de l’album (la consommation, le devenir du monde) est-il lié à une prise de conscience récente, ou bien as-tu toujours été quelqu’un concerné par la société et ses dérives ?

Oui. Tourner dans le monde entier te confronte à un constat politico-social d’une grande diversité. Je me trouvais à Manchester le jour du résultat du vote pour le Brexit. Aux États-Unis, les gens ne portent pas une grande attention à ce qui se passe en dehors de leur pays. Ce n’est pas un cliché. Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, la politique s’est invitée dans les foyers. Le gouvernement fait passer des idées en forces dans les médias. Une partie de la population ne le réalise pas. C’est une des raisons pour laquelle je suis parti enregistrer l’album dans différents pays. Je voulais fuir cette mascarade. N’ayant pas grandi aux USA, j’ai trouvé l’ambiance générale oppressante. J’avais l’impression de vivre dans une bulle coupée du monde. Peu importe où tu te trouves, tu entends parler de Trump. L’album s’appelle Sex & Food car le titre sonnait comme une déclaration la plus éloignée possible de ce cirque politique. Les Américains associent toujours le sexe à la violence. Je n’ai jamais compris le lien entre les deux. Je suis quelqu’un de profondément stupide, les gens qui ont voté Trump le sont également. Mais différemment (rire).

Crédit photos : Michela Cuccagna

Merci à Agnieszka Gerard

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