Chronique Musique

Veronique Vilhet & Dominique Grimaud – Îles

Écrit par Esther

Aller à contre-courant alors que l’on tente de faire escale sur une île n’est pas chose facile. Véronique Vilhet et Dominique Grimaud sont issus de la contre-culture française des années 70. Le mouvement Rock In Opposition, mené par quelques noms passés à la postérité depuis, a enfanté de nombreuses et fameuses formations. Véronique Vilhet a notamment participé à l’aventure Johnny Be Crotte, alors que Dominique Grimaud a fait partie de Camizole ou de Vidéo-Aventures, entre autres. Qualifiés de vétérans de la scène underground française, les deux musiciens sont pour autant particulièrement actifs.

D’Avignon à Caracas, de New-York à Baalbek, ils sont de tous les voyages, et ont le plus souvent mené leur carrière au travers d’auto-productions, évoluant notamment dans des lieux atypiques, des squats ou des disquaires indépendants.

En 2013, ils croisent l’ouvrage L’Atlas Des Îles Abandonnées de Judith Schalansky, et naît ainsi l’idée de produire un disque autour du thème des îles. Ils choisissent alors dans cet atlas, ainsi que dans la littérature, des îles aux histoires atypiques, aux destins tragiques, parfois drôles mais toujours particuliers. À l’arrivée, douze titres, pour douze îles, réelles ou imaginaires, et douze paysages sonores différents qui, pourtant, nous embarquent pour un seul et même voyage.

Accoster sur les rivages successifs pour n’y rester que le temps de songer au voyage suivant, que le temps de revivre le voyage passé, c’est ainsi que le duo mène sa barque, tenant d’une main ferme mais chaleureuse une rame chacun, pour ne jamais faire tourner en rond ce frêle esquif qui pourrait s’abandonner.

Tenir un disque sur la base d’un duo est un exercice parfois périlleux. Les guitares d’un côté, la batterie de l’autre, et le décor serait posé pour trois quarts d’heures.

Mais Véronique Vilhet et Dominique Grimaud nous offrent une croisière absolument magnifique, faite de nappes sonores, et de tapisseries insolites. Les textures cisaillent peu à peu des motifs paradisiaques et les titres s’enchaînent comme autant de cartes postales reçues depuis le bout du monde.

Mis à part un synthétiseur pour reproduire le son des vagues, Dominique Grimaud utilise essentiellement une Stratocaster tout au long du périple, mais se succèdent également des instruments tels que l’épinette, le balafon, les saxophones, la guimbarde ou la Steel guitar, étendant la palette sonore qui aide à échafauder un tableau de maître.

Les titres s’enchaînent au gré d’un ressac ininterrompu, assurant ainsi un périple voluptueux et chaloupé, effilant du même coup le paradoxe d’une musique sans structure véritable, et qui pourtant offre une architecture étonnante. Chaque morceau porte le nom d’une île, inconnue, imaginaire voire onirique, et chacun relate à sa manière une histoire poétiquement détaillée au verso de la pochette :

« Trindale : Océan Atlantique.

Le 06 Janvier 1958, une soucoupe volante survole ce lieu hostile à l’homme. Le phénomène est aperçu et photographié depuis un navire qui s’apprêtait à lever l’ancre… ».

Foncièrement différent du disque précédent, Îles aborde le voyage comme une ode contemplative. Les percussions de Véronique Vilhet diffèrent totalement de l’approche précédente. Elle abandonne les rythmes répétitifs et transcendantaux pour s’adonner aux sonorités éparses, diffusant ainsi une cadence alanguie, décharnée afin de s’approprier l’espace de manière inattendue.

En effet, les rivages s’étendent à perte de vue, glissant ainsi sur les terrains sablonneux de chacune des îles envisagées. Les guitares forment des aquarelles en arpèges et accords ouverts, faisant référence à Nick Drake, Peter Finger ou Michael Hedges, mais cette ouverture donne sur l’horizon du monde.

Les moments magiques se succèdent et l’alchimie fonctionne dès les premières vagues. La coquille de noix se laisse parfois glisser sur les flots, les mélodies s’effacent au profit d’une musique proche d’un post-rock désincarné, d’une improvisation sur le fil qui n’oublie jamais sa destination.

La seconde face de l’album fait appel à des guitares bancales, donnant parfois l’impression que les bandes sont ralenties ou altérées, et les accords éclaircissent les cieux notamment sur L’Île de l’AscensionVéronique Vilhet donne de la voix, dans un entrefilet fantomatique. L’Île de la Solitude ferme le voyage dans un ballet suspendu, où la guitare de Dominique Grimaud tisse un drone languissant zébré de cordes glissées. Le quart d’heure que nous offre le duo s’avère idéal pour la dernière escale.

C’est une fois les pieds posés sur le sol d’une plage perdue au bout du monde que l’on s’aperçoit que l’on a oublié d’attacher la barque et qu’elle s’éloigne, peu à peu, alors qu’on a, finalement, aucune envie d’aller la chercher.

Si le baladeur mp3 avait existé en 1719, il paraît évident, à l’écoute de ce disque imagé, que Robinson n’aurait eu que celui-ci, car, aussi éloigné du monde qu’il ait été, la musique de Véronique Vilhet et de Dominique Grimaud lui aurait permis d’emmener un bout d’humanité avec lui.

Véronique Vilhet & Dominique Grimaud, Îles, 2017, chez Inpolysons.

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