Second volet de la dystopie inaugurée par Laurent Gaudé en 2022 avec Chien 51 (qui sera porté au cinéma le 15 octobre prochain par Cédric Jimenez), cette rentrée littéraire 2025, nous offre avec Zem, une nouvelle plongée dans l’univers angoissant, et pourtant si crédible, de Gold Tex, l’empire monde ultracapitaliste qui règne sur Magnapole.
Nous y retrouvons le flic de la zone 3, Zem Sparak, désormais garde du corps du politicien en vogue Barzok qui a promis aux habitants de réunifier Magnapole et de supprimer l’étrange zonage à la base de l’organisation sociale mise en place par le consortium dominant.
Rappelez-vous : Dans l’univers inventé par Laurent Gaudé, trois zones géographiques étanches les unes aux autres assurent à l’élite de la zone 1 une vie de privilèges et de luxe, niant jusqu’à l’existence des déclassés de la zone 3 à laquelle appartient le policier Zem. C’est à l’occasion d’une enquête sur un meurtre particulièrement sordide qu’il en était venu à collaborer avec Salia Malberg, la flic ambitieuse de la zone 2, zone qui assure à toutes les professions supérieures une existence relativement vivable puisque bénéficiant, à l’instar de la zone 1, de l’indispensable protection d’un dôme climatique, dernier rempart faces aux pluies acides et à la sécheresse généralisée d’un climat qui a depuis longtemps quitté les normales saisonnières !
Alors que Zem aurait préféré mourir après une overdose, c’est Salia qui a réussi à lui obtenir, en zone 2, des soins sérieux qui lui ont permis, contre sa volonté, de s’en sortir. Lorsqu’ils se retrouvent à l’ouverture de ce nouveau volume, c’est encore pour enquêter sur la découverte d’une scène morbide, cinq corps décédés dans des circonstances bien étranges et découverts enfermés et enlacés à l’intérieur d’un container maritime. Mandatés par les plus hautes autorités politiques, le binôme entame une traque qui va les conduire à remonter ensemble la piste mystérieuse d’un nouveau minerai censé assurer à Gold Tex la suprématie énergétique sur le monde, une piste qui leur permettra de découvrir que les appétits capitalistes ne s’arrêtent jamais et que pendant qu’on réfléchit hypocritement à Magnapole au dézonage, ailleurs, une zone 4 est déjà largement opérationnelle…
« Un homme qui veut mourir, c’est exactement ce que je cherche ». Et il avait parlé de sa volonté de l’avoir à ses côtés comme garde du corps. Il répétait en riant : « Un garde du corps suicidaire, c’est l’idéal. Il n’aura qu’une envie, c’est de prendre la balle à ma place ! … » Zem n’avait pas eu la force de rire, ni même de parler. Il n’avait –de toute façon – plus d’idées sur ce que devait être sa vie, alors il avait acquiescé et fermer les yeux. Garde du corps. C’est ce qu’il avait effectivement fait lorsqu’il était sorti de ce premier hôpital. Pendant des mois. La voiture file. Il passe devant le checkpoint de la Fosse Ouest. Zem pense qu’il l’a connu au moment des Grandes Émeutes, lorsqu’il avait été attaqué par les révoltés de la zone 3. Qui d’autre que lui s’en souvient ? Il est passé tant de fois devant. Il y a attendu des heures en voiture. Il y a montré ses papiers et il y avait toujours de la suspicion dans le regard des gardiens. »
─ Laurent Gaudé, Zem
Bien sûr, Laurent Gaudé ne se fait pas auteur d’aventures dystopiques pour le simple plaisir exotique du genre. Dans le premier opus, il avait réussi à créer de façon particulièrement percutante et avec une étonnante économie de moyens narratifs un univers condensant les principales pathologies de notre affligeante humanité finissante: Dérèglements climatiques extrêmes, suprématie absolue et décomplexée du capitalisme, pauvreté et déclassement social des plus démunis, raréfaction des animaux, quasi disparition de tout sentiment d’humanité. Un tableau sombre, très sombre. Il nous laissait saisis, inquiets et un brin désespérés, devant un miroir tout à la fois grossissant et malheureusement particulièrement fidèle.
Cette fois, la dystopie
se veut une arme
de l’engagement politique.
Cette fois, la dystopie se veut encore plus une arme de l’engagement politique. En effet, au fil de l’intrigue, nos deux héros vont progressivement effectuer un chemin intérieur qui les conduira de la prise de conscience à l’action. Zem, c’est la partie désespérée de nous-mêmes, celle qui souhaite quitter ce monde dans lequel elle est condamnée à vivre et pour laquelle elle a trahi, comme le flic déclassé, ses origines. Salia, c’est notre part coupable, celle qui tente de se soigner d’une agression terrible tout en continuant à s’infliger des sévices, c’est celle qui a cru à la méritocratie et à la possibilité de devenir une inspectrice modèle de la zone 2, une forme différente mais finalement assez proche de trahison.
Pourtant, associés dans cette nouvelle enquête, nos deux personnages finiront par prendre contre toute attente le chemin d’une résistance inconditionnelle qu’ils mèneront peut-être au péril de leur vie (un troisième volet à venir ?) afin de retrouver une forme de cohérence avec leurs idéaux. Incontestablement la prose de Laurent Gaudé convainc autant dans Zem qu’elle l’avait fait pour Chien 51. Bien moins tributaire du foisonnement de détails destinés à matérialiser les univers parallèles que les meilleures ambiances dystopiques, le style sobre et direct de l’auteur se contente dans ce nouveau livre, comme dans le premier, de grandes fulgurances ou de belles inventions juste esquissées, qui suffisent magistralement à servir son propos. On pense par exemple à Motus l’attachant DataGulper de Salia, sorte d’intelligence artificielle qui seconde son cerveau. Motus réussit à dresser en quelques interventions choisies survenant à des moments clés de l’histoire, tout à la fois le portrait d’une science totalement omnipotente et, en même temps, l’espoir qu’en celle-ci l’humain pourra trouver également in fine un appui, un allié, pour sortir des servitudes qu’il s’est lui-même créés.
Pas aussi lyrique ou tragique que dans ses précédents romans, bien que l’ombre de l’antiquité plane ici aussi sur les décors ou chez certains personnages, on découvre un Laurent Gaudé prompt, efficace, très engagé et qui cherche à faire bouger son lecteur, à le réveiller. Mais l’auteur qui sait combien émotion et action sont intimement liées, s’autorise sur la dernière partie du roman à faire vibrer notre corde sensible, comme lorsque l’on est aux côtés de Zem retrouvant au bord des larmes les collines de l’Athènes de sa naissance vendue aux plus offrants après la faillite, ou s’imaginant croiser l’amour de sa jeunesse, et pourquoi pas sa vérité ultime. Quant à vous, semble nous apostropher Laurent Gaudé, quand allez-vous commencer à résister ? En effet il est grand temps, un temps de Chien !



