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Saint Etienne : « L’idée avec ce disque est vraiment de l’écouter d’une traite, pour entrer un peu dans une rêverie » – Interview

Nés de l’explosion indie-dance de 1990, ils ont confondu les fans de pop et ceux des secousses rave qui convulsaient le Royaume-Uni en musardant entre mélodies douces-amères et samples dessinant un patchwork de nostalgie.
Pendant des décennies Saint Etienne a bercé la moiteur de nos nuits et la grisaille de nos petits matins avec leurs chansons, tour à tour planantes, dansantes et mélancoliques: le groupe a su poser les bases de la musique électronique des trois dernières décennies, trait d’union entre l’ambient et l’hyper pop.
Avec une fausse légèreté proche de celle de notre Daho national, avec qui ils ont d’ailleurs joué sur scène et collaboré, Saint-Etienne est de retour vers le futur avec un nouvel album, I’ve Been Trying to Tell You. Pete Wiggs du groupe nous a rejoint pour un entretien collégial (lisez la suite et vous comprendrez) couvrant des sujets aussi variés que les samplers Akai, le Brexit, le foot, la gentrification et le cholestérol !

INTERVIEW
Claire : Cet entretien va prendre une forme un peu spéciale : j’ai de nombreux copains qui adorent le groupe, et je leur ai demandé de m’envoyer une question. Certaines d’entre elles sont un peu décalées, mais j’ai promis de poser toutes les questions alors c’est ce que je vais faire…

Pete Wiggs : (Rires) bon…ok…

Et j’ai évidemment ajouté quelques questions. Alors on y va ! Pascal a posé, pour lui, la question la plus importante : quand allez-vous refaire un concert à Paris ?

Ah ! Je ne sais pas (rires). C’est dommage, mais je ne sais vraiment pas. Je crois que le Brexit a un peu mis les tournées en sourdine, dans un sens comme dans l’autre, ça a mis le bordel, la dernière fois on a fait la première partie d’Étienne Daho et c’était incroyable, avec un public tellement plus nombreux que celui dont on a l’habitude à Paris, ça c’était super !

Et maintenant une question idiote signée Frédéric : êtes-vous vraiment sûrs que seul l’amour peut briser un cœur – ça me permettrait d’arrêter de surveiller mon cholestérol pour rien ?

(rires) Euh, ben oui, oui, enfin non, il vaut mieux que je ne donne pas de conseils médicaux foireux donc non, absolument pas !

« (…) Pour former un contraste, si un titre a un feeling particulièrement positif, on aime bien contraster, enfin soit c’est ça, soit en secret, on est juste des gens trop déprimants (rires).« 

Voilà, j’ai promis de toutes les poser, mais ça me fait penser à une question plus sérieuse, en fait, votre musique est vraiment enjouée, et les paroles sont habituellement de vrais crève-cœurs, c’est voulu ou pas ?

Oui, ça l’est souvent en fait, pour former un contraste, si un titre a un feeling particulièrement positif, on aime bien contraster, enfin soit c’est ça, soit en secret, on est juste des gens trop déprimants (rires).

Pour moi, l’album Turnpike House est particulièrement représentatif de ça.

On écrit souvent les paroles des chansons en faisant dérouler de petits films dans notre tête, quand on essaie de trouver les mots ; à d’autres moments c’est aussi des choses qui parlent de nous, mais on les attribue à un personnage, si tu vois ce que je veux dire. Sarah chante des paroles écrites par trois personnes différentes,  on essaie de cacher un peu qui ça concerne, en utilisant des personnages. Ce n’est pas tellement qu’on est des gens tristes, plutôt qu’on aime ce contraste, parfois on plaque quelques accords mélancoliques, même si les paroles ne sont pas spécialement tristes, parfois on joue sur les changements d’accords…

Comme dans les vieux titres de ska ou de soul où la musique est très guillerette, puis à la troisième écoute, on entend les paroles et on se dit, mon Dieu…

Ouais, mince… (rires) c’est bien vu et c’est quelque chose qu’on a beaucoup écouté à nos débuts, la soul, un peu de reggae aussi, plein de nos chansons ont samplé cette musique et les paroles ont dû nous influencer aussi.

Une question de Joëlle, je ne sais pas dans quelle mesure elle est sérieuse : Saint Etienne a-t-il déjà fait un concert à Saint-Étienne ?

Non, en fait je n’y ai jamais mis les pieds. Le plus près qu’on soit allé c’est Lyon, mais ça c’était en vacances (rires) !

Et vous voudriez y jouer un jour ?

Oui, en fait ça a failli se faire. Il y avait un projet, pour qu’on joue dans le stade de foot, pas devant des masses de gens, mais pour chauffer un match, ce genre de chose, ç’aurait été vraiment sympa, rigolo, surréaliste en fait.

A présent, au tour d’Étienne. J’aimerais savoir si un des membres du groupe habite Crouch End à Londres, c’est une intuition que j’ai, alors j’aimerais savoir…

(rires) Bob habitait près de Crouch End, et moi aussi à un moment. Bob et moi, on a été colocs à Tufnell Park, donc pas si loin et Bob, son dernier appart était près de Crouch End, mais à présent il habite le Yorkshire, il est parti. On a tous quitté Londres.

D’ailleurs, certains de vos clips me rappellent ma propre enfance à Londres, les maisons, les vêtements, je pense au premier single, mais aussi à *Hobart Paving*, qui ressemble à tant de choses dont je me souviens. Que penses-tu de la façon dont Londres a changé et s’est gentrifié ?

C’est marrant, on nous considérait comme un groupe très londonien, on y vivait tous, et on a tous déménagé petit à petit, j’imagine que beaucoup ont fait la même chose. Quand t’es jeune, l’excitation de Londres, c’est top, mais quand t’as des gosses, tu veux plus d’espace. Je me sens plus comme un touriste maintenant, quand je vais à Londres, je ne connais pas la ville aussi bien qu’avant, et en vieillissant, le cerveau… je suis obligé de consulter le plan du métro alors qu’avant, je le connaissais par cœur. C’est un peu triste.
Après, la gentrification c’est à double tranchant, il y a des endroits qui ont besoin d’être retapés et parfois, le résultat est vraiment joli, mais souvent ça veut dire que les habitants d’origine n’ont plus l’argent pour y vivre, et se font chasser. Tu sais, avant Soho c’était incroyable, le centre de Londres était en constante ébullition, avec ce mélange de gens venus de partout et des niveaux de revenus complètement différents, cette ambiance avec toutes ces boutiques, ces minuscules disquaires, qui pouvaient encore payer le loyer, maintenant que tout ça coûte trop cher, c’est devenu un énorme centre commercial hyper glamour, mais sans les coins intéressants.

Il me semble aussi qu’il ne reste plus de natifs à Londres. Tous ceux nés dans la ville sont partis en banlieue ou à l’étranger, et d’une certaine façon, votre discographie reflète la géographie de cette migration, car votre dernier album avant celui-ci, *Home Counties*, décrit la grande banlieue où la plupart de ces Londoniens vivent à présent…

Oui, la boucle est bouclée. On était tous des banlieusards à l’origine, on s’est déplacés en ville, on s’est bien amusés, et on est repartis (rires). Je crois qu’aujourd’hui c’est dur pour les jeunes, parce que c’est une telle chance de pouvoir se poser dans une capitale, Paris ou Londres. Avant, tout le monde pouvait venir y tenter sa chance, alors que maintenant, c’est juste de la folie au niveau des prix, et même si on y arrive, il n’y a plus les mêmes facs, les mêmes quartiers, le côté arty, le risque, le fun qu’on y trouvait. Je crois que ma génération a eu du bol, si on le voulait, on pouvait le faire, il y avait des trous à rats pas chers mais quand même proches du centre !

Saint Etienne

A présent, une question d’Emmanuel : vous réfléchissez à la possibilité d’un nouveau Saint Étienne – Daho, est-ce que ça reste d’actualité 26 ans après ?

Ah, ce n’est pas quelque chose dont on parle même si, bien sûr, c’était génial de faire ce concert avec lui il y a deux ans, ça m’a rappelé ses tubes parce qu’il les a joués sur scène, je les avais un peu oubliés et ça c’était très beau, et tu sais, s’il était partant je le serais aussi, mais je ne sais pas, je crois que c’est le disque qu’il a fait qui s’est vendu le moins (rires).

Et vous restez en contact ?

Ben chaque fois qu’on joue à Paris, il vient nous dire bonjour après le concert, des trucs comme ça, et c’est juste un type bien.

Comment avez entendu parler d’Étienne Daho ?

Il y a super longtemps, à l’école, début des années 80, un pote à nous avait une copine française, sa correspondante en fait. Ils sont restés potes, et elle passait  le voir tous les ans, et on a aussi appris à connaître cette fille qui était une énorme fan de Daho, elle était complètement obsédée. Alors quand on a commencé le groupe, on s’est rendu compte qu’il y avait un lien à cause du nom, Étienne, et on s’est dit, ah tiens, lui on s’en souvient, on va écouter ce qu’il fait
Par contre, je ne me souviens pas vraiment de comment on s’est rencontrés, peut-être à l’étranger, en France, ou quelque chose du genre, et on ne se rendait pas compte à quel point il est énorme ici, c’est dur de trouver un artiste équivalent au Royaume-Uni, parce qu’il a eu beaucoup de succès mais il reste assez cool, tu vois, il a fait des trucs intéressants, et il accepte même de bosser avec des gars comme nous (rires) alors je me demande qui serait son équivalent anglais…

Une star des années 80, Marc Almond, peut-être ?

Oui, c’est ça, t’as trouvé tout de suite !

Une question de Vincent : des souvenirs d’enregistrement avec Donna Savage des Dead Famous People ?

Oui, même si ça remonte à loin ! On a fait des concerts avec elle aussi, car elle chantait sur un single et quelques autres chansons. Notre idée à la base, c’était d’avoir une infinité de chanteuses différentes, mais on s’est vite rendu compte que ça ne tenait pas debout; c’est un peu dur de faire ça quand on doit organiser un concert, à moins d’avoir des millions de livres, pour tout mettre en place. Mais oui, elle était adorable, une voix incroyable, nous on était à nos débuts, alors Bob et moi on tâtonnait carrément (rires) et je crois qu’on était assez timides avec elle, on ne savait pas trop quoi lui dire (rires)…

Et il y a un autre titre de vous que j’adore, Sushi Rider, une face B obscure, tu peux m’en dire plus sur ce titre, les paroles sont assez sibyllines, tu pourrais me dire qui l’a écrit ?

C’est Sarah, je crois que c’était avec son ami, Mick Bund [de Felt], qui tristement, vient de nous quitter, ils se connaissaient depuis les années 80, et je me souviens qu’on l’aimait beaucoup aussi. Pourquoi on l’a collé sur une face B ? C’était une bonne chanson, c’est vrai, ça aurait pu faire une face A !

Une autre question idiote, de Joanny : Est-ce que Saint Etienne aurait gagné la coupe d’Europe 1976 si les poteaux avaient été ronds ?

Aucune idée, c’est plus Bob le footeux en fait, je vais dire oui !

Une question de Jérémie que je vais faire de mon mieux pour traduire… On vous fait toujours parler de l’inspiration esthétique derrière chaque sortie mais rarement dans le détail de la manière dont vous fabriquez la musique au fil des albums, le processus d’arrangement, l’instrumentarium, la production. Par exemple, le nouveau disque est présenté comme un retour à l’utilisation extensive de samples et une réflexion sur la fin des 90’s, quand justement l’ordinateur n’était pas encore complètement autosuffisant. Est-ce que la démarche a été aussi mise en application en ayant recours à des machines – leur son spécifique et leurs limites – telles qu’elles pouvaient être utilisées à leurs débuts ? Ou bien n’avez-vous aucun affect pour les machines « datées », auquel cas quels sont les outils du moment ?

Essentiellement, l’idée était d’en offrir une interprétation moderne, car les machines qui étaient neuves dans les années 90, des trucs comme les samplers Akai, on les a remplacées par les derniers logiciels où on peut encore plus triturer les samples et en extraire la batterie uniquement, par exemple, ce que l’on ne pouvait pas faire dans les années 90. On n’a pas essayé d’avoir un son 90s, plutôt de bénéficier d’un pool de samples, et créer quelque chose de nouveau qui serait aussi une méditation là-dessus.
A cause du confinement, on a travaillé via zoom : j’ai un studio à la maison alors je faisais beaucoup de trucs ici, Bob a bossé avec un type qui s’appelle Gus, ‘Augustin’ Bousfield, ça fait très français, ça ! On dit Beaufield ? Busefield ? Ah je ne sais pas (rires) En tout cas, quand il parle, ça ne fait pas français du tout. Bref, Sarah a enregistré les paroles chez elle. D’habitude, on a quelques idées, puis on rentre en studio et on collabore ensemble, mais là, à cause du confinement, j’ai complété bon nombre de titres ici, normalement je n’aurais pas le droit de faire ça, tu sais ! (rires)

Il vous arrive d’utiliser du vieux matos ?

Moi je suis terrible, je n’ai pas la place dans mon studio, alors même si j’aimerais le remplir de synthés analogiques, j’utilise des plugins pour à peu près tout, j’adore le fait qu’on puisse faire tellement de choses avec un ordi, ce qui n’était pas le cas à l’époque, donc voilà, c’est surtout des plugins, et Q base.

« (…) L’idée avec ce disque est vraiment de l’écouter d’une traite, pour entrer un peu dans une rêverie, et se demander si c’était vraiment mieux à l’époque ou pas, parce que nous, on rêvait aux années 60 et 70, on idéalisait cette époque. »

Que penses-tu de la nostalgie des années 90 qui nous entoure à présent ? Ton groupe a commencé dans les années 90 et utilisait la nostalgie pour construire un son plus futuriste…

C’est un peu ce qui nous a motivés à faire le disque, parce que beaucoup de musiques en ce moment référencent les années 90 ; quand on a commencé, on référençait les années 60 et 70 et il y a un peu le même décalage chronologique, alors on a pensé que ce serait intéressant de nous repencher sur cette période sans pour autant faire un album nostalgique en tant que tel. On essayait plus de représenter, musicalement, la façon dont notre cerveau fonctionne, quand on revisite ses souvenirs et qu’on répète des choses, comme une sorte de transe, un rêve. L’idée avec ce disque est vraiment de l’écouter d’une traite, pour entrer un peu dans une rêverie, et se demander si c’était vraiment mieux à l’époque ou pas, parce que nous, on rêvait aux années 60 et 70, on idéalisait cette époque. Alors oui, la musique était géniale, la mode aussi, et plus encore, mais je crois qu’on a passé l’éponge sur pas mal de choses sombres qui s’y passaient, c’est facile de penser qu’à ces pseudo-âges d’or, la vie était plus douce, et que les jeunes aujourd’hui ont du mal, et c’est fort possible… En regardant les années 90, il me semble effectivement qu’on avait plus le moral, le gouvernement investissait dans l’éducation, tout ça, enfin avant que ça ne devienne vraiment merdique, au début des années 2000. On ne prétend pas apporter de réponses, l’idée est juste de vous donner un espace pour y réfléchir et remettre en question le fait que tout allait forcément mieux avant…

Pour moi, c’était une époque marquée par l’échec de la culture rave, enfin culture c’est un grand mot, mais l’optimisme cédait le terrain à quelque chose de plus ambitieux et cynique, personnellement, je ne m’y retrouvais pas trop; 97 à 2001, la période que vous référencez sur votre disque, c’était une période optimiste dans un sens mais aussi la mort de certains idéaux qu’on pouvait avoir… ça n’a pas marché alors on est entré dans une période plus dure…

Oui, ça fait partie de l’idée, on s’y repenche et on se dit que peut-être que finalement ce n’était pas si…enfin que c’était peut-être le début de la fin, quelque chose comme ça, l’optimisme du gouvernement Blair, puis on s’est rendu compte qu’en fait, ils étaient tous pourris
Le début des années 90, c’était une convergence de plein de choses personnelles et musicales, en lien avec la culture ecstasy mais il se passait tant de choses par ailleurs, c’était une période hallucinante pour moi, j’avais l’impression que les choses changeaient, que les gens, comme tu disais, étaient plus unis, mais ensuite… maintenant on est complètement polarisés, j’ai l’impression qu’on est dans l’inverse de ça, pas vrai ?

Oui, on était sûrement naïfs et un peu idiots, mais tout ce vers quoi ça essayait de tendre, on tend vers l’inverse… Une autre question de Jérémie : Il faut vraiment être un geek pour s’infliger les machines d’antan, tellement les logiciels modernes sont sophistiqués, rapides et faciles d’accès, or vous ne mettez jamais cet aspect en avant. À part sur Foxbase il y a 30 ans, qui liste les modèles…vous pourriez le refaire ?

Une longue liste de plugins !!! Ce serait un peu la honte… (rires) Je vais faire semblant…On a utilisé du vieux matos sur certains disques, celui d’avant, on l’a enregistré chez Shawn Lee, et il a une caverne d’Ali Baba rempli de vieilleries, de vieux synthés, on aurait pu fournir une liste de ça, dans le studio, il nous arrive d’utiliser du matos qui appartient à d’autres et notre claviériste, qui participe à nos concerts, il a pas mal de vieux matos aussi, qu’on emprunte, mais en fait, ton pote va être déçu que je n’aie pas tout ce matos, je pourrais juste mentir…

Allez, vas-y…

Il y en a plein qui ont explosé, pris feu et tout, le matos des débuts… J’ai encore quelques samplers Akai qui pourrissent dans mon grenier, mais je ne crois pas que c’est la réponse que Jérémie attendait… J’ai trop la flemme pour aller les chercher !

Saint EtienneMaintenant au tour de Pauline. Est-ce que tu abordes différemment les activités comme la réalisation de films ?

Les films sont liés au groupe, je n’ai pas directement réalisé de films mais j’ai travaillé dessus, fourni la musique, de la cocréation, de l’écriture, ce sont des efforts un peu groupés. On a tendance à bosser avec des gens comme Paul Kelly, qui jouait de la guitare avec nous, ça fait des lustres qu’on se connait, je crois que notre approche est similaire que sur nos disques où, hormis le fait que Sarah chante, personne n’a de rôle défini d’un titre à l’autre, on peut faire ce qu’on veut et inviter d’autres personnes à participer…

BBC6 /Steve Lamacq organise les Silvery Awards, des faux Mercury Prize (créés en 92) pour l’année 91. On y retrouve Foxbase Alpha, Blue Lines, Loveless, ce disque de the Orb avec le nom interminable, un Wedding Present, et euh…

Oh punaise…oui…My Bloody Valentine

Ok, un vote pour Loveless, pourquoi ?

J’ai adoré cet album. Pour l’aspect Weatherall, ses remix, c’était une confluence encore une fois, un mélange d’indie et de psyché mais qui collait un peu avec le dancefloor aussi, une production en dehors des clous dans laquelle on pouvait se perdre.

On a beaucoup perdu avec la mort de Weatherall…

C’est triste, il n’était pas beaucoup plus âgé que moi. En plus il était encore actif au niveau des productions et des DJ sets et aussi cool que jamais, c’est encore plus triste quand il s’agit de quelqu’un qui, en principe, a plein d’années devant lui.

Question de la part d’Alan, qui est fan de the Fall. Bob lui a consacré un livre, le reste du groupe est-il fan ? Leur musique et leur idéologie me semble si différente de la vôtre, même si vous êtes tous très British…

J’étais un énorme fan de the Fall entre 15 et 20 ans, c’est vrai qu’après, je n’ai pas trop écouté leurs chansons, mais je reste fasciné par les paroles et tout ce qui entourait the Fall et Mark E. Smith … Enfin je pense que Smith était assez flippant, on l’a rencontré une fois, il est venu en coulisse après un de nos concerts, je crois qu’il cherchait de la bière gratos (rires) …en fait je n’ai pas envie de rencontrer mes héros musicaux, je m’en fiche, je ne veux juste pas me taper la honte devant eux, ou qu’ils me disent quelque chose qui va m’en dégoûter, j’aime les voir de loin et de me dire, ah, regarde ! C’est lui ! Mais je n’ai pas du tout envie de devenir leur pote…

Question de Sylvano : quelles sont vos influences musicales les plus improbables ?

J’essaie de réfléchir, du métal ???

C’est le moment de poser une question de la part de ma fille, une énorme fan de métal justement. Elle me demande pourquoi vous n’avez jamais fait plus de bruit ?

J’essaie de voir si on a fait un truc bruitiste, une face B…en fait non…ah si, j’ai fait un post-doc en musique de films avec des trucs plus remuants, j’ai un projet, The Sceance, où on fait des trucs chelous, et il y en a qui font pas mal de bruit, tu peux trouver ça sur Spotify.

Je lui passerai, mais je ne sais pas si elle va aimer…et mon fils me demande si vous avez vécu les paroles qui sont chantées ?

Ah, j’y ai fait allusion au tout début, c’est une très bonne question, ça ! Certaines sont totalement inventées, d’autres personnelles, en fait, beaucoup sont personnelles, mais on les a attribuées à des personnages, si tu vois ce que je veux dire. Ou alors on utilise un ton impersonnel pour parler de choses plus perso, comme une chanson sur le dernier disque, Magpie Eyes, qui a été écrite à une époque où je consacrais mon temps à mes études et pas assez de temps à mes enfants. J’ai pris ça et je l’ai extrapolé pour construire quelque chose de bien pire que mon comportement, j’imaginais quelqu’un qui n’avait plus de lien avec ses enfants, via le prisme d’une chanson pas tout à fait sérieuse (rires)

On a abordé le Brexit, pensez-vous que vous avez contribué à un sentiment d’insularité, inconsciemment bien sûr …

J’espère bien que non, en tout cas !

Vous revisitez ce qui est traditionnellement anglais, les petits détails du quotidien britannique, de maintenant et du passé…

Je pense qu’on aime toutes ces choses-là, mais il n’y a pas de mal à ça, ça ne veut pas dire qu’on veut virer tous les étrangers et quitter l’Europe, on a eu le drapeau européen sur notre deuxième single et ça a été repris sur des t-shirts, j’espère que les gens s’en souviendront. Il y avait cette chronique de l’avant-dernier album qui disait que c’était presque « Brexitesque » et ça m’a donné envie de pleurer…

Ça souligne un vrai problème en Angleterre, et en France aussi, tout un aspect du patrimoine est devenu la chasse gardée de l’extrême droite alors que rien ne relie la tradition d’un pays à ce courant politique…

C’est horrible, et on ne peut pas y faire grand-chose, ça fait partie de cette polarisation dont on parlait, les choses se font adopter par un côté ou l’autre et après, rien que de les suggérer, c’est presque un impair. C’est triste, car il y a des choses à célébrer dans l’histoire de tous les pays, bien sûr, pas les moments sombres de l’Empire Britannique ou des choses comme ça, mais même là, il y a un travail de mémoire, pour que tout ne soit pas balayé sous le tapis Par exemple, récemment, le National Trust a fait quelque chose de bien, ils ont reconnu que certains endroits ont été construits grâce au commerce des esclaves, alors on peut encore apprécier un bâtiment, ou aller visiter certains endroits et c’est encore mieux quand on sait que ces événements ont conditionné son existence, ça rajoute à l’histoire. Pour les châteaux médiévaux, ils disent que la tête de quelqu’un a été coupée à cet endroit. Il y a cette idée qu’on ne doit pas parler des colonies, de l’empire, et tout le monde devrait le savoir c’est important…

Votre groupe a tenté de raconter l’histoire récente de votre pays, d’un point de vue nostalgique, mais avec une position à l’encontre de celle des réactionnaires en tout genre. Je ne sais pas si vous connaissez la Souterraine, pour moi, ils relèvent de la même position – ils parcourent la France et font des compils de producteurs et chanteurs un peu décalés qu’ils y découvrent, parfois dans des coins vraiment paumés, ils y dénichent des choses magnifiques. C’est un peu une façon de revendiquer la culture et l’héritage d’un pays, de la retirer des mains de ceux qui la revendiquent habituellement… ça vous parle ?

Ça me parait juste, oui, je ne sais pas si consciemment, on a décidé de faire ça, mais c’est sûr, on aimerait qu’on nous voie comme ça, je crois que quand on a commencé, on a beaucoup parlé de Londres et du Royaume-Uni parce qu’à l’époque, le gros truc c’était le grunge et c’était très américain, on s’est dit qu’on allait essayer une autre approche, et faire de la pop. Il est vrai qu’on a quand même pas mal d’influences américaines, mais on parlait surtout de ce qu’on connaissait, et ça a été perçu comme quelque chose de très anglais, mais c’était surtout en réaction au grunge plutôt qu’une proclamation d’intention.

Merci, je crois que c’est bon !

J’espère que tu as eu des réponses intéressantes…

Oui, bien sûr ! Désolée, le début et la fin de ces trucs avec Zoom sont souvent un peu bizarres…on ne sait pas quoi faire…

Ok, ben je vais partir en premier… (rires) mais pas à cause du Brexit, hein !

Playlist créée au fil de l’entretien…

1 et 2. Deux titres pour illustrer comment la musique très gaie peut receler des paroles plutôt sombres, Holly St James avec un tube de Northern soul qui suinte la solitude, et le classique ska des Pioneers qui décrit un règlement de compte…

3. Ce qui se fond bien avec le remix d’Andrew Weatherall (il en est question dans l’entretien) du premier tube de Saint Etienne, leur reprise de Neil Young, Only Love can Break your Heart, pour beaucoup la façon dont ils ont découvert le groupe…

4. La fièvre monte avec Girl VII et son énumération planante voire extasiée des quartiers de Londres et quelques noms d’endroits qui n’ont rien à voir (Bratislava ?)!

5. Et pour rester dans le groove, la fameuse collaboration avec Étienne Daho, Saint Étienne Daho.

6. Puis Kiss and make up, autre collaboration de Saint Etienne, avec Donna Savage, chanteuse néozélandaise des Dead Famous people

7. On cherchait un équivalent à Étienne Daho en Angleterre, j’ai suggéré Marc Almond : ce titre s’apparente à ce que font Saint Etienne avec sa chanson d’amour, autobiographique ou pas ?

8. Magpie Eyes, titre du précèdent album, pour la teneur autobiographique dont il est question dans l’entretien

9. Soon (Weatherall mix) – le titre de My Bloody Valentine mentionné dans l’entretien

10. Un de mes titres récents préférés, de l’album Turnpike house, un véritable crève-cœur celui-ci

11. Il a aussi été question de The Fall, voici donc le seul titre que Saint Etienne auraient pu reprendre…

12. et 13. Et pour finir une ballade sublime, Hobart Paving, et Music again, aussi très beau et planant, tiré du nouvel album.


 

 

Saint Etienne I’ve Been Trying To Tell You

Pias – septembre 2021

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Image bandeau : photo de Elaine Constantine

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