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Chroniques Musique

A-ha – Analogue, version Deluxe !

Jism
Par
Jism
Publié le 22 mai 2026
18 min de lecture
copie écran Youtube

Septembre 2025 :

Bah ?? c’est quoi ce bordel ???!!!!! y a rien de prévu pour les 20 ans ??? Alors que pour les 10 ans de Cast In Steel, y a eu une édition vinyle.

Octobre 2025 :

Non, Jism, lâche ce couteau. Tu risques de te faire mal. Et arrête de ruminer, ça sert pas à grand chose.

Novembre 2025 :

Les gars, planquez les médocs, tout ce qui est tranchant, les cordes, la date fatidique arrive à grands pas. Et surveillez le, bon dieu, on ne sait jamais ce qui pourrait lui passer par la tête.

7 Novembre 2025 :

Jism, sort de ton pieu, lave toi, tu pues !! Arrête de chialer et de faire ta larve, ça sert à rien. Faut te rendre à l’évidence, y aura pas d’édition vinyle, pas de réédition, rien. La vie continue, y a plein de bons disques à sortir. Alors, arrête et sors un peu. Y a une autre vie à l’extérieur, tu devrais essayer.

Je ne vous fais pas de dessin mais je pense que vous l’avez à peu près cerné : 2025, me concernant, fut sur certains points une année difficile. Très difficile. Une année de renonciations, de frustrations, d’alcoolisme aigu sur alcoolisme chronique, de consommation de toxiques en tous genres, d’idées noires, etc… Tout ça pour un disque.

Alors, une fois le travail de deuil commencé (mon foie et mes rares neurones en état de fonctionnement s’étant rebellés, j’étais bien obligé), quelle ne fut pas ma surprise, le 2 février dernier, de voir sur la liste du Disquaire Day la cause de tous mes tourments : Analogue de A-ha.

La première édition vinyle.

J’en pleurais de joie.

S’est ajouté à cela une autre fabuleuse nouvelle : la réédition en double cd Deluxe du même album, comprenant 21 titres de plus.

L’horreur pour la plupart des gens de bon goût, la félicité pour moi. Bref, depuis le 17 avril dernier, je ne suis que joie et amour.

Pourtant, autant vous l’avouer, c’était mal barré.

Si, pendant mon enfance, je leur ai voué un certain culte (1er disque acheté quand même), dès le moment où Zegut, Les Inrocks puis Lenoir sont entrés dans mes esgourdes, A-ha s’est retrouvé relégué dans les cases ringard, inaudible, groupe pour midinettes et autres joyeusetés. Vous m’étonnez : c’était pas du rock, tout juste de la pop hyper commerciale qui flirtait avec la variétoche. Quelle indignité. Bref, pendant une bonne grosse quinzaine d’années, je snobais A-ha. Jusqu’à ce qu’au détour d’une chronique, je me prenne Analogue en pleine face.

Le choc fut d’une rare violence.

A tel point que je me suis demandé s’il s’agissait bien du même groupe.

Sérieusement, jusqu’à ce que débarque le chant de Morten Harket, l’intro de Celice ne laisse en rien présager qu’il s’agisse du trio Norvégien : une guitare, aérienne et saturée quasi shoegaze, un piano qui semble répéter les mêmes motifs, préparent l’arrivée d’une rythmique précise, légère, sautillante, qui s’efface quelque peu au moment où arrive le chant, marque de fabrique, immédiatement identifiable, du trio. Bref, Celice, c’est comme si Take On Me avait changé ses attributs synthétiques pour une orientation pop-rock du meilleur effet. Idem pour Don’t Do Me Any Favours, catchy, entraînant, faisant la part belle aux guitares, acoustiques comme électriques, jusqu’à ce que débarque un piano égrenant des notes d’une mélancolie rare.

A partir de cet instant le morceau joue une partition presque tripolaire, à la fois légère, lardée d’éclairs mélancoliformes et d’instants de colère froide incarnés par un Morten Harket qu’on avait rarement connu aussi atrabilaire ( I do not want to see myself/as someone that you saved/I’d rather be an adversary/than to be your slave/cuz every friendly gesture/turn my stomach inside out/don’t do me any favours/I am better off without). Certes, le morceau se veut rassurant sur les derniers vers (but it’s alright/yes it’s alright) mais la conclusion, rage au ventre, écume au bord des lèvres, vient contredire de façon cinglante cet état d’esprit.

En fait, Don’t Do Me Any Favours illustre parfaitement toute la dualité à travers laquelle navigue Analogue. A la fois majestueux, intimiste, mélancolique, léger, il laisse apparaître les failles et surtout les tensions qui traversent le groupe de part en part. Au point qu’on peut se demander si ce disque est véritablement un album de A-ha.

Petite contextualisation.

1985 : le groupe débarque de nulle part et conquiert le monde avec un tube inoxydable, Take On Me. A-ha enchaîne ensuite les succès aussi facilement que d’autres multiplient les pains. Problème et pas des moindres : après trois albums, le trio cherche à sortir de son image de groupe propret et gentillet qui lui colle sérieusement à la peau. Pour cela, en 1990, il publie East The Sun, West Of The Moon dans lequel le côté organique de leur musique commence à poindre et où, surtout, ils apparaissent décontractés, à la cool, bandana vissé sur le crâne, dressés face au vent, comme des héros de tous les temps (ne me remerciez pas).

Pas de bol, le succès commence à les fuir. Pas la débandade non plus hein, mais, voilà, le phénomène A-ha commence à s’essouffler. Essoufflement qui continuera avec l’album suivant et les conduira à se séparer en 1995. De courte durée, la séparation. Rabibochage en 98 et nouvel album en 2000, l’honorable mais un peu largué (le trip hop, c’était il y a presque une décennie) Minor Earth, Major Sky. Deux ans plus tard, ils remettent le couvert avec le roboratif et pas terrible Lifelines, qui s’avérera être leur plus gros échec commercial. Bref, presque vingt ans après ses débuts, et malgré de nombreux succès, le trio cherche toujours une certaine forme de crédibilité.

Si on ajoute à cela qu’en 2004, les membres se sentent moins concernés par la carrière du groupe que par leur carrière personnelle (Magne sort sous son nom un premier album, produit par Martin Terefe, à l’orientation pop/folk, bien loin de ce que peut publier A-ha. Paul, ne sera pas non plus en reste puisqu’il sortira la même année le cinquième album de Savoy, groupe qu’il a créé avec sa femme. Et Morten, ben … rien.), autant dire que rien ne laisse augurer d’une prochaine sortie pour A-ha.

Aussi, quand le groupe annonce, en avril 2005, qu’un nouvel album est sur le feu, c’est un peu la nouvelle inattendue de l’année. Depuis deux mois, ils sont entrés en studio et n’en ressortiront qu’en juillet. Et entre les deux ? C’est un peu le bordel. Ou du moins, ça a un léger parfum de révolution.

A-ha, jusque là, si on s’en réfère à l’écriture des chansons, a quasiment toujours été le monopole de Paul Waaktaar. Il arrivait, mais assez rarement, que certaines soient le fruit du trio (en début de carrière notamment). Parfois, assez souvent malgré tout, il s’agissait d’une collaboration entre Waaktaar etFuruholmen et les miettes, quand il en restait, allaient à Harket (une à deux chansons dans le meilleur des cas). Mais le leadership en revenait la plupart du temps à Waaktaar. Analogue, de ce point de vue, fut un véritable point de rupture.

Bien sûr, l’album n’est pas le fruit d’un monopole, d’une main basse sur les compositions, il y a eu consensus sur certains points, compromis sur d’autres et parfois rupture. Là, pour la première fois, le leadership change de mains. Pour la production d’Analogue, Magne impose plus ou moins Martin Terefe, producteur de son premier album je le rappelle, qui se charge en supplément des guitares, de la basse et du piano.

Chacun vient avec ses chansons. Le problème, et c’est la leçon que le groupe a tiré de Lifelines, c’est qu’il y en a trop. De ce fait, il va falloir élaguer. Harket écartera deux chansons (Slanted Floor et With You-With Me), idem pour Waaktaar (Case Closed On Silver Shore, face B de Celice, et Windfalls). Furuholmen en revanche, aucune. Moralité sur les treize morceaux présents, six sont de Furuholmen, quatre de Waaktaar, une du duo où il a fallu que, pour la première fois, Magne prête main forte à Paul (Analogue) et deux de Harket. Grincements de dents assurés chez deux des trois membres.

Autre point de discorde dans le fait que chacun arrive avec ses chansons : le choix des thématiques.

Jusque là, les thèmes choisis chez A-ha étaient assez universels, pour ne pas dire bateaux (l’amour dans ses grandes largeurs, l’écologie). A l’inverse, Analogue développe des thématiques très personnelles, peu abordées auparavant (la prostitution chez Celice, les troubles mentaux sur Cosy Prisons, la toxicité des relations sur Make It Soon, la fin de l’enfance sur le bouleversant White Dwarf), des sentiments inédits chez eux (la colère sur Don’t Do Me …, la tension allant jusqu’à l’explosion sur Make It Soon, la nostalgie éthérée sur White Dwarf, ou encore l’apaisement bucolique lors de la seconde partie de Halfway). De ce fait, on peut aisément imaginer que parvenir à faire du collectif dans tout cet amas d’individualités, se révélera plus que coton.

Pour cela, le groupe a l’excellente idée de faire appel à Flood, producteur et mixeur respecté pour son travail avec Depeche Mode ou encore Nine Inch Nails.

Bonne idée sur le papier. Cauchemar pour le principal intéressé. Sans entrer dans les détails, Flood n’en parle jamais dans les interviews qu’il livre, la conception d’Analogue laissa un goût amer à tous les protagonistes. Conflits, désaccords, échanges houleux, gestion d’ego, Flood en est sorti, selon les propos de Furuholmen, lessivé, exsangue voire dégoûté.

Aussi, quand on met bout à bout tous ces éléments, il est tout à fait légitime de se dire qu’Analogue est tout sauf un disque de A-ha. Il est un disque d’une désorganisation effarante, une somme d’individualités, une bataille d’ego qui laissera des traces sur chaque membre (pour preuve, vingt ans plus tard, quand il est demandé à Waaktaar quels sont les morceaux préférés de cet album, il ne cite que les siens. Furuhomen met en avant, avec justesse par ailleurs, Don’t Do Me Any Favours) et fera d’Analogue, l’album mal aimé du groupe (très criant lors des concerts : trois titres seulement pour la tournée qui a suivi sa sortie et aucun lors des tournées suivantes).

Pourtant, de ces frictions, de ces conflits, de cette désorganisation plus que flagrante naîtra l’album le plus cohérent, le plus libre du trio. Peut-être peut-on associer cette liberté avec le changement de maison de disque (les Norvégiens quittent Warner pour Polydor). Peut-être. Mais plus vraisemblablement, c’est l’orientation choisie par le groupe, privilégier l’organique au synthétique, qui va leur permettre soit de prendre beaucoup plus de risques (le crescendo très Slintien de Make It Soon, la seconde partie tranquille, à la fois champêtre et inquiétante de Halfway, l’aspect vaporeux, étrange de White Dwarf , le choix de mettre en avant le chant, à la limite du juste avouons-le, de Magne sur Summers Of Our Youth) soit de magnifier ce qu’ils maîtrisent déjà parfaitement (les ballades majestueuses comme Cosy Prisons, A Fine Blue Line, Birthright, ou les morceaux pop légers, sautillant comme Celice, Don’t Do Me, Analogue).

En tous les cas, en refusant l’apport du synthétique, ou du moins en l’utilisant de façon beaucoup plus discrète et intelligente, sur cet album, le trio va de nouveau renouer avec le succès, acquérir une crédibilité et une reconnaissance artistique qui leur faisaient défaut jusque là, aidé en cela par l’appui de Graham Nash sur deux morceaux et, pour parfaire le portrait, de nombreux groupes vont enfin reconnaître leur influence (évidentes comme Keane ou Coldplay, étonnantes comme Oasis).

En somme, en 2005, avec Analogue, A-ha publie enfin l’album qu’on attendait d’eux : un disque authentique, libre, profond, d’une unité, d’une cohérence inespérées en regard de sa conception. Et surtout, chose très rare, un disque qui parvient à faire changer le regard de l’auditeur sur la perception qu’il peut avoir d’un groupe et l’inciter à réévaluer toute sa discographie. Vous vous en doutez, c’est clairement ce qui m’est arrivé. Pour ma pomme, comme cela m’est arrivé pour Spirit Of Eden, Musick To Play In The Dark ou encore Sign « o » The Times, il y a eu un avant et un après Analogue. Vingt ans plus tard, il ne se passe pas une semaine sans que je l’écoute au minimum une fois, sans que je sois terrassé à chaque fois par la beauté de certains titres. Et, pour tout dire, en 2005, entre Coil, Opeth, Broadcast, Rhythm & Sound ou encore Paul McCartney, je n’aurai jamais imaginé qu’un disque de boy’s band puisse me bouleverser à ce point et supplanter les noms sus-cités dans mon panthéon personnel.

Enfin, pour les personnes qui se posent la question de l’intérêt de l’édition Deluxe, si on met de côté les remix assez inutiles (quoique celui d’Analogue éclaire le morceau différemment, lui conférant une douceur ainsi qu’une mélancolie qui lui sied presque mieux que la version retenue), la réponse est absolument positive. Déjà, pour ceux qui, comme moi, ne sont pas A-haphile, elle permet de découvrir quatre morceaux inédits, très bons. Et surtout, les versions dépouillées de chaque titre, mesurer le travail titanesque effectué par Flood et Martin Terefe pour obtenir un tel résultat, quelles ont été les idées retenues, abandonnées ou encore comment certains titres ont été restructurés pour obtenir un résultat conforme à ce que voulait l’auteur.

Enfin, elle permet de véritablement prendre en compte l’importance capitale de l’apport du chant de Morten Harket sur certaines chansons (Cosy Prisons notamment) qui n’est pas simplement un beau gosse sur qui se braque toute l’attention mais surtout un des plus grands chanteurs pop de ces quarante dernières années.

Bref, une réédition aussi indispensable que ne l’est l’album original. Mais vous n’êtes pas obligé de me croire.


A-Ah · Analogue 20th Anniversary Deluxe Edition

Rhino Records – 17 avril 2026


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