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Aksak Maboul, Le Genre Des Mélanges – « Les identités sont toujours multiples et mouvantes » – Interview

En tant que principal instigateur de la formation culte Aksak Maboul, le producteur et musicien belge Marc Hollander a donné naissance, durant la charnière cruciale qui lia la fin des années 70 au début des années 80, à une créature sonore ouvertement volatile, posant avec deux albums fondateurs, de l’utopie synthétique animant Onze Danses Pour Combattre La Migraine à la radicalité fiévreuse irriguant Un Peu De L’Âme Des Bandits, les bases d’une forme unique d’avant-garde rock, alliant les idéaux du psychédélisme le plus universaliste à l’attitude punk la plus libertaire.

Au cours des années suivantes, Marc Hollander mettra progressivement en veilleuse ce groupe hétérogène à géométrie variable, pour se consacrer à une entreprise qui allait en prolonger la vision globale et passionnante d’une façon à la fois novatrice et pérenne : grâce à sa direction artistique simultanément exigeante et curieuse, le label Crammed Discs constitue depuis maintenant quarante ans l’une des structures indépendantes les plus vivaces et défricheuses de notre époque, tissant un lien mondialement transversal, précieux et inoxydable, entre traditions locales et modernité velléitaire.

Les bases d’une forme unique d’avant-garde rock, alliant les idéaux du psychédélisme le plus universaliste à l’attitude punk la plus libertaire.

Du post-punk martial des Israéliens de Minimal Compact à celui, ouvertement expérimental, des Américains de Tuxedomoon, des expériences colorées du génial (et regretté) Hector Zazou jusqu’aux projets les plus éclectiques du chanteur Dominique Dalcan, la griffe Crammed Discs aura développé, au fil du temps et à l’échelle internationale, une topographie quasi-exhaustive des musiques les plus originalement frondeuses, tout en favorisant les rencontres les plus inattendues, mettant en lumière les travaux de figures aussi diverses que la magnétique Libanaise Yasmine Hamdan, l’iconoclaste Argentine Juana Molina, l’activiste électro germano-chilien Matias Aguayo ou encore la chanteuse brésilienne Bebel Gilberto, dont le premier album Tanto Tempo publié en 2000 s’écoulera à plus d’un million d’exemplaires dans le monde.

Aksak Maboul
Aksak Maboul 2020 : Erik Heestermans, Lucien Fraipont, Véronique Vincent, Marc Hollander et Faustine Hollander
(© Samuel Kirszenbaum).

Alors que l’on imagine sans peine que la gestion d’un tel catalogue, comptant plus de trois cent références à ce jour, aura accaparé la majeure partie de son temps, Marc Hollander aura tout de même trouvé l’occasion de sortir de sa veille prolongée son projet initial, portant en 2014 la touche finale à un disque inachevé enregistré entre 1981 et 1983, alors qu’Aksak Maboul avait quasiment fusionné avec un autre groupe de francs-tireurs de l’époque, Les Tueurs De La Lune De Miel.

Porté par la voix évocatrice et pénétrante de Véronique Vincent, cet inespéré Ex-Futur Album rencontrera un grand succès critique et public, sa version particulièrement réjouissante d’une électro-pop aussi excentrique qu’accrocheuse semblant avoir été, a posteriori, d’une impressionnante prescience, au point de se voir rendre un hommage conséquent de la part de plusieurs acteurs emblématiques de la scène actuelle, du Berlinois Burnt Friedman au Finlandais Jaakko Eino Kalevi, en passant par les Français Laetitia Sadier, Flavien Berger et Marc Collin, sous la forme de l’album de relectures 16 Visions Of Ex-Futur.

Probablement revigoré par ce retour au premier plan de sa propre musique, Marc Hollander embarquera ses complices et d’autres invité(e)s ponctuel(le)s pour une tournée européenne exceptionnelle, avant de songer à donner une suite discographique tangible à cette renaissance improbable d’Aksak Maboul. Après deux ans d’un travail que l’on imagine à la fois méticuleux et libérateur, le mois de mai dernier vit la parution de ces Figures très attendues, sous la forme d’un plantureux double album comportant la bagatelle de vingt-deux plages foisonnantes, couvrant un spectre sonore aussi impressionnant dans sa diversité formelle que cohérent dans l’homogénéité de l’univers musical ainsi généré.

Alternant courtes interludes ludiques, vignettes aux mélodies limpides et moments de bravoure épiques, ce quatrième long format semble s’inscrire dans la continuité directe d’Ex-Futur Album tout en revenant à la défragmentation stylistique qui caractérisait les deux premiers albums de la formation : entre bossa-nova extra-terrestre (l’insistant C’Est Charles), jazz-punk accidenté (l’acrobatique Spleenétique) et groove bagarreur (la vibration funky qui porte Un Caïd), le quintet ici à la manœuvre témoigne ainsi d’une gourmandise vorace et sans limites, jusqu’à malaxer ces multiples tendances entre elles pour mieux faire ressortir la richesse singulièrement évidente de leurs furieux télescopages.

On perçoit dans cette oeuvre totale de multiples références, littéraires, cinématographiques ou musicales, qui émaillent la progression du disque sans prendre le pas sur une originalité déconcertante de naturel.

La poésie fortement imagée des textes de Véronique Vincent, entre surréalisme habité et candeur assumée, se double d’une interprétation qui s’immisce avec une ferveur contagieuse dans les méandres d’une instrumentation copieusement labyrinthique, y compris lorsqu’elle se frotte aux interventions extérieures d’invités investis, antagonistes comme celle de Steven Brown, transfuge de Tuxedomoon, sur la cavalcade effrénée de Dramuscule, ou plus fusionnelles comme celle de Julien Gasc d’Aquaserge, qui nimbe de bienveillance une Fatrasie Pulvérisée symbiotique.

Au fil des écoutes, on perçoit dans cette oeuvre totale de multiples références, littéraires, cinématographiques ou musicales, qui émaillent la progression du disque sans prendre le pas sur une originalité déconcertante de naturel, qu’elle se manifeste au détour de splendeurs mélodiques telles que la rêverie langoureuse de Retour Chez A. ou l’hallucination émouvante de Silhouettes, comme dans la rugosité rock de Taciturne ou la pulsation hypnotique du vertigineux Tout A Une Fin, qui vient conclure en huit minutes aussi haletantes que lancinantes un parcours narratif simultanément dense et lumineux.

Il est assez amusant de noter que la sortie de ces bouillonnantes Figures coïncide avec le quarantième anniversaire du label Crammed Discs : si, en 1980, la naissance de la structure s’est inscrite dans le prolongement direct des expérimentations originelles d’Aksak Maboul, ce nouvel album semble, dans un ample mouvement de balancier, constituer pour sa part une synthèse idéale de l’état d’esprit qui y reste perpétué par le flair visionnaire de son fondateur.

Pour célébrer comme il le mérite ce double événement, j’ai eu le plaisir d’interroger le généreux et volubile Marc Hollander sur des sujets aussi divers que son retour artistique en grande forme, la pertinence persistante de sa démarche globale et sa perception d’une industrie musicale traversant de profonds bouleversements systémiques.

Aksak Maboul
Marc Hollander et Véronique Vincent (© Samuel Kirszenbaum)

INTERVIEW

 

Est-ce l’accueil réservé à Ex-Futur Album, votre précédent disque enregistré en 1983 et finalement publié en 2014, qui vous a donné envie de concevoir un nouvel album avec Aksak Maboul ?

Marc Hollander : Oui. Lorsque Ex-Futur Album est paru, les gens nous demandaient si on allait faire des concerts. On répondait, incrédules : « vous êtes fous, comment voulez-vous qu’on fasse des concerts, après trente ans d’inactivité ? ». On a fini par décider de faire une petite soirée, au cours de laquelle on jouerait trois-quatre morceaux, accompagnés par des bandes. De fil en aiguille, nous avons demandé à une, puis deux, puis trois jeunes musiciens de se joindre à nous, et nous nous sommes rapidement retrouvés avec un groupe enthousiasmant, qui donnait de nouvelles dimensions à ces morceaux. Quelques dizaines de concerts à travers l’Europe ont suivi. C’est en jouant, et en réarrangeant les morceaux, que l’envie d’en faire des nouveaux est apparue.

De quelle manière le fonctionnement actuel du groupe diffère-t-il de celui que vous aviez au début des années 1980 ?

MH : La composition du groupe a toujours évolué, au fil des différentes phases de son histoire. J’en ai rétrospectivement dénombré six, dont quatre entre 1977 et 1983… L’histoire est racontée sur la page Facebook du groupe. C’est mon projet au départ, et j’en suis le seul élément fixe. Mais, depuis Ex-Futur Album, Aksak Maboul s’articule autour de Véronique Vincent, auteur des textes et chanteuse, et moi, qui compose et arrange pratiquement toute la musique. Notre fille Faustine joue un rôle important, tant dans la version live du groupe qu’au cours de la production de l’album. Les deux autres membres, Lucien Fraipont et Erik Heestermans, sont avec nous depuis 2016 et ont participé à l’enregistrement de Figures.

Au-delà du duo que vous formez avec Véronique Vincent et des autres membres du quintet, Figures comporte un certain nombre de contributions extérieures. Pouvez-vous nous parler de ces personnes et des relations qui vous lient ?

MH : Depuis la participation de deux d’entre eux à notre tournée Aksak Maboul Revue en 2016 (aux côtés de Laetitia Sadier et Jaakko Eino Kalevi) et la signature du groupe chez Crammed Discs, nous avons noué des relations d’amitié avec les membres d’Aquaserge, plus particulièrement Audrey Ginestet, Benjamin Gilbert et Julien Gasc, qui habitent à Bruxelles. Les inviter à participer à Figures était une évidence. Nous avions notamment demandé à Julien de faire une musique sur un texte de Véronique, ça a donné Fatrasie Pulvérisée, qu’ils chantent en duo.

Compositeur, guitariste et improvisateur hors pair, Fred Frith avait fait partie d’Aksak Maboul il y a… quarante ans, le temps de deux concerts et, surtout, de l’enregistrement de l’album Un Peu De L’Âme Des Bandits. Apprenant qu’il passerait une semaine à Bruxelles, où le festival de musique contemporaine Ars Musica lui avait commandé une création originale pour orchestre, nous l’avons invité à enregistrer des pistes sur plusieurs titres de Figures, et ces retrouvailles furent un grand plaisir.

Steven Brown de Tuxedomoon est, lui aussi, un ami de longue date. Véronique a pensé à lui pour incarner le personnage masculin dans Dramuscule, qui est une sorte de mini-pièce de théâtre, comme son titre l’indique.

L’album comprend également des interventions ponctuelles des musiciens bruxellois Jordi Grognard et Martin Méreau, de Sebastiaan Van den Branden (ex-Amatorski, et guitariste d’Aksak Maboul de 2015 à 2017), et de deux anciennes connaissances : le bassoniste Michel Berckmans (ex-Aksak Maboul) et Jean-François Jones Jacob (ex-Honeymoon Killers) aux tablas.

Les titres qui composent ce double album sont structurés et accrocheurs, tout en ayant une nature libre et ouverte, donnant un sentiment d’improvisation permanente. Éprouvez-vous une forme de frustration à l’idée que ces compositions soient désormais figées sur disque ou est-ce au contraire une délivrance ?

MH : Ni l’un ni l’autre. Les morceaux allient en effet des éléments très structurés et d’autres très ouverts ou improvisés, des parties tantôt programmées, tantôt jouées, de l’électronique et des instruments acoustiques. Des structures de chanson avec des grilles harmoniques, et du travail plus abstrait sur la matière sonore, avec des collages, field recordings et traficotages divers. Tout ça a fait l’objet d’une construction graduelle, empirique et ludique, un peu comme une peinture, avec des couches superposées, des arrière-plans etc. À l’arrivée, la composition est le résultat de toute cette élaboration, donc rien de frustrant là-dedans.

« On nous dit souvent que le plaisir éprouvé durant la concoction de cet album transparaît à l’écoute. Tant mieux, c’était le but ! »

Je voudrais ajouter que, parallèlement à ce travail de construction musicale, Véronique s’est livrée à un processus un peu similaire avec les paroles, puisant dans des idées, des techniques et des inspirations diverses, pour aboutir à ces textes ciselés et énigmatiques. Et, tout comme la musique, les textes et les titres sont truffés d’allusions diverses (littéraires, en l’occurrence), nous nous sommes amusés à semer des indices, comme une sorte de petit jeu de piste supplémentaire, pour ceux que ça amuserait…  On nous dit souvent que le plaisir éprouvé durant la concoction de cet album transparaît à l’écoute. Tant mieux, c’était le but !

Aujourd’hui, la préparation des concerts, interrompue pendant la pandémie, remet de toutes façons les morceaux sur le tapis, puisqu’il faut à présent les adapter et les faire vivre dans des versions réarrangées pour la scène.

Vous dirigez par ailleurs le label Crammed Discs depuis quarante ans. En quoi cette expérience influe-t-elle sur la conception de votre propre musique ?

MH : Il y a fatalement une influence réciproque. Au départ, Crammed s’est construit comme une sorte d’extension de l’esthétique et des pratiques d’Aksak Maboul : hybridations, rencontres, mélanges. Ma musique a commencé par se nourrir de toutes les choses que j’écoutais et que j’aimais (rock, électronique, jazz, musique contemporaine, musiques extra-européennes etc). Elle a continué à absorber des sons que j’ai croisés depuis lors, notamment au sein de Crammed.

Votre label a récemment réédité le premier album de Zap Mama, qui avait remporté un grand succès à sa sortie en 1991. Pensez-vous qu’il soit toujours possible, en 2020, de produire une musique originale qui puisse toucher le plus grand nombre ?

« Nous ne pouvons que suivre nos intuitions et notre propre enthousiasme. »

MH : Oui, pourquoi pas ? Mais il est difficile d’analyser (sauf a posteriori, et encore…) ce qui fait qu’une musique « non formatée » parvient à toucher un public plus large que ce qu’on aurait pu imaginer. Ce n’est d’ailleurs pas ce que nous recherchons lorsque nous signons des artistes, nous en serions bien incapables. Nous ne pouvons que suivre nos intuitions et notre propre enthousiasme. Ceci dit, je constate un phénomène intrigant : les noms de catégories musicales, de sous-genres, semblent avoir pris davantage d’importance qu’ils n’en avaient. On voit bien ça avec les tags, les descriptions de styles qui figurent sur les plateformes, les programmes de concerts, etc. En même temps, les genres musicaux n’ont jamais été aussi perméables et hybrides. Ce qui nous va bien, vu que c’est un peu la démarche de Crammed depuis les débuts du label. Et c’est ce qui peut parfois permettre à des musiques originales d’émerger et de s’imposer.

En tant que chef d’entreprise comme en tant qu’artiste, comment voyez-vous l’évolution de l’industrie musicale des quarante dernières années ?

MH : Vaste sujet… À de nombreux égards, le fonctionnement de Crammed n’a pas fondamentalement changé : nous trouvons des artistes, ou ce sont eux qui nous trouvent (sourire). Nous essayons de les aider à produire de bons albums, puis de les faire connaître à travers le monde, le tout avec nos moyens artisanaux, dans le sens noble du terme. La fonction des labels a toutefois un peu changé, bien évidemment, puisque les sources de revenus sont davantage indirectes que découlant de la simple vente de supports. Par notre travail, nous contribuons à construire le profil des artistes mais, ensuite, une grande part de leurs revenus provient de concerts et d’activités diverses. Un rééquilibrage s’est donc avéré nécessaire. Pour faire simple : ce sont désormais les concerts qui doivent aider à financer le travail des labels, à l’inverse de ce qui se passait autrefois, quand les labels aidaient à financer les concerts – en donnant ce qu’on appelle du tour support – afin de faire marcher les disques.

Cette évolution est reflétée par notre activité : nous nous impliquons davantage dans l’ensemble de la carrière de l’artiste, ça confine souvent au management. Avec Hanna Gorjaczkowska, qui codirige le label pratiquement depuis le début et supervise tous ces domaines, nous tâchons de faire en sorte que toutes les planètes soient alignées : albums, promotion, distribution, tournées, etc.

Ceci mis à part, l’évolution technologique a évidemment affecté notre modus operandi, tout comme celui de nombreux autres secteurs d’activités : la numérisation – au sens large – a multiplié les moyens de faire circuler la musique, elle a aussi accru notre charge de travail en raison du foisonnement des médias et de la nécessité de faire paraître les albums sous trois formats : vinyle, CD et dématérialisé. Dans le même temps, cela nous permet aussi de faire beaucoup plus de choses plus facilement.

Sur les plans politiques, environnementaux et sanitaires, nous vivons une période extrêmement troublée. Dans ce contexte, pensez-vous que la dimension hybride d’Aksak Maboul et, par extension, du label Crammed et de ses artistes, pourrait constituer une forme de message, fût-il exclusivement musical ?

« J’aime l’idée que l’on puisse se construire, assumer et revendiquer une “identité” en mouvement. »

MH : Sur le plan sanitaire, Aksak Maboul se limite à tenter de combattre la migraine (référence au titre du premier disque du groupe, ndlr), mais nous ne disposons d’aucune analyse sérieuse des résultats, d’aucune étude avec évaluation de pairs… (sourire) Sur le plan social ou politique, oui, on pourrait considérer qu’il y a une sorte de message, en filigrane : les identités sont toujours multiples et mouvantes, constituées de nombreuses composantes, et c’est une bonne chose, c’est une richesse plutôt qu’une dilution. J’aime l’idée que l’on puisse se construire, assumer et revendiquer une “identité” en mouvement, voire même s’inventer des racines plurielles. Pour citer Salman Rushdie« les humains n’ont pas de racines, ils ont des pieds ».

Aksak Maboul


FiguresAksak Maboul

 

Disponible en CD, vinyle et digital depuis le vendredi 22 mai 2020 via le label Crammed Discs.

 

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Un immense merci à David Beaugier pour Crammed Discs.

Image bandeau : © Samuel Kirszenbaum 

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