Chroniques Musique

La Mort Aura Tes Yeux, l’ovni radical d’Alexis Degrenier

Bienvenue dans un des disques les plus énigmatiques de 2022. Un disque où la technologie est un concept d’une rare obscénité, l’obsolescence une notion inconnue. L’auteur de ce coup d’éclat, Alexis Degrenier, est, comme vous vous en doutez, à l’image de son oeuvre, anachronique, préférant sortir de l’ornière que suivre une route toute tracée. La route, enfin … le boulevard qui s’offre à lui est en lien avec ses années de conservatoire, où il étudie les percussions ainsi que la composition. Malheureusement pour le conservatoire, et heureusement pour nous, l’homme est curieux. De tout. Sa soif de connaissances l’emmène vers de nouveaux horizons, d’autres cultures, ou approches musicales, lui seyant bien mieux. Il apprend de tout, partout, et, en l’espace de trois ans, multiplie les projets et les collaborations : Tuuli/Tulii en 2009 (duo sous lequel il sort deux albums, en 2009 et 2011), EXsitYousicK (projet solo electroacoustic et expérimental avec lequel il sort deux albums et un ep la même année), Image(s)/Distanzia(e) en 2012, projet commun avec Jonathan Gowthorpe et Benjamin Turc. En 2015, il créé La Tène, qui obtient, disons-le, un certain succès et rejoint la même année Tanz Mein Herz. Pour autant, s’il sort des sentiers, il y revient parfois, de façon étonnante. En devenant par exemple enseignant à l’ESCAM de Clermont-Ferrand.

Alexis Degrenier
Cette année, il fait le grand saut et publie, sous son propre nom, La Mort Aura Tes Yeux, disque plus ou moins dans la continuité de ce qu’il pouvait faire avec La Tène et approche très personnelle de la musique. Très personnelle parce que nous sommes ici dans une musique abstraite, faite d’accidents, de silences ou au contraire, de drones hypnotiques (grâce à la boîte à bourdon, instrument inspiré de la vielle à roue). Une musique aux abords hermétiques, absconse de par sa structure non conventionnelle, mais d’une précision chirurgicale et d’une remarquable fluidité, répétitive jusqu’à la transe et dans laquelle Alexis Degrenier parvient à développer des atmosphères d’une rare singularité. Pour cela, le temps sera un atout précieux que le Nantais utilisera pour asseoir ses atmosphères, les développer, ancrer l’auditeur dans son fauteuil et faire en sorte de le captiver. Avec peu (un frottement, le temps suspendu entre deux percussions de cymbale, l’utilisation par intervalle de chronomètres/horloges/métronomes, le souffle, ou encore des billes), et surtout une maîtrise de l’espace, des temps/contre-temps, un choix très précis de son instrumentation, le Nantais va élaborer un disque à la fois très sophistiqué et très primitif.

Sophistiqué dans le sens où l’agencement de chaque percussion est pensé de façon très précise pour obtenir l’effet ou l’harmonie désiré (la tension sur Nommer par exemple, la musicalité immédiate de Fatiguer). Primitif, mais sans l’aspect péjoratif du terme, faisant appel à l’instinct, à ce qu’il y a d’archaïque en nous, où la musique se résume simplement au son émis par deux objets frappés l’un contre l’autre, dans lequel le musicien apportera un imaginaire, une vie, un souffle. Souffle qui sera le dernier son perçu dans La Mort Aura Tes Yeux (titre renvoyant justement au poème de Cesare Pavese, son dernier, laissé sur une table, le 27/08 1950 juste avant son suicide), premier ovni musical enregistré à la maison par Alexis Degrenier.


 

La Mort Aura Tes Yeux – Alexis Degrenier

Murailles Music/Standard In-Fi – 11 novembre 2022 

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Image bandeau : Alexis Degrenier / Eric Sneed / 2022

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