Littérature Francophone

Indice des feux : ouvrir les yeux sur le monde

Maison d’édition québécoise fondée en 2006, La Peuplade n’aura bientôt plus besoin d’être présentée tant elle a su en peu de temps se faire remarquer ici par la qualité et la cohérence de son catalogue. Portée par des textes exigeants mais accessibles, dans une production maîtrisée, elle a su se faire une place de choix dans le paysage éditorial français ainsi qu’auprès des libraires.

Indice des feux est le premier livre d’Antoine Desjardins, né en 1989, enseignant au Québec. Il y présente sept nouvelles, dont la plus courte fait une trentaine de pages quand la plus longue se développe sur un peu plus de soixante-dix. Selon Wikipédia, « Lindice forêt météo (IFM) est une estimation du risque d’occurrence d’un feu de forêt calculé par plusieurs services météorologiques nationaux dont Météo France et le Service météorologique du Canada (…) Cet indice décrit un niveau de risque pour une région ou sous-région donnée, en fonction du contexte météorologique. » On l’aura compris, le fil conducteur de ces textes est notre relation au monde et la façon dont les bouleversements écologiques et climatiques qu’il connaît peuvent venir nous toucher et ébranler notre rapport aux autres.

Ça sert à rien d’essayer de sauver la planète, les océans, la forêt amazonienne ou les koalas. Ce qu’il faut sauver … ce qu’il faut rétablir, soigner, rapiécer, c’est notre relation au monde dans lequel on vit trop souvent en surface, sans y être vraiment. Sauver notre relation à la nature, au vivant, parce que tout le reste en dépend. Tu me suis ? « Antoine Desjardins

Ce n’est pas peu dire que la première de ces nouvelles, À boire debout (quel titre !… que l’on ne comprendra qu’à la toute fin) vous prend à la gorge sans prévenir et cogne très fort d’entrée de jeu. Alors que des pluies diluviennes inondent Montréal et sa région, le narrateur, auquel on vient de diagnostiquer une leucémie, est hospitalisé pour une durée indéterminée. Il n’a, pour tuer l’ennui, qu’une radio dont les programmes rythment son quotidien. Cloué au lit, ce qu’il entend au fil des reportages et des informations provoque en lui des réflexions et des sensations aussi nouvelles qu’inconfortables, faisant tourner son cerveau à plein régime, jusqu’au vertige et à la question que personne n’avait encore osé lui poser. Texte cru et puissant, À boire debout prend aux tripes avec hargne, sans misérabilisme aucun. Antoine Desjardins ne se veut pas moralisateur mais sa tentative de voir le monde tel qu’il va à travers les yeux d’un adolescent malade ne peut que toucher en plein cœur car, au fond, ces questions, nous devrions tous nous les poser.

Dans Couplet, un jeune couple voit sa vie chamboulée après l’annonce d’une grossesse qui va le pousser à déménager en banlieue de Montréal. Mais c’est d’ailleurs que viendra s’installer un malaise diffus dont nos amoureux mettront du temps à trouver l’origine.

Le narrateur d’Étranger vit une étrange fin de nuit. Après une soirée bien trop arrosée, il se trompe de bus et s’endort pour se réveiller dans le quartier où vit toujours son ex-compagne. Il y fera une rencontre inattendue autant que marquante.

Feu doux est l’histoire de Louis, un surdoué qui cherche sa place dans le monde, loin du consumérisme et de la cupidité qu’il voit tout autour de lui. Racontée par son frère, aux yeux duquel Louis restera longtemps une énigme, cette histoire est simplement celle d’une prise de conscience aiguë, celle d’un homme qui adapte ses choix et son mode de vie aux convictions ancrées en lui, quitte à désarçonner profondément et durablement les gens qui l’entourent.

Dans ces nouvelles comme dans les trois suivantes, Antoine Desjardins ne parle en somme que de l’Homme, de l’Homme et de son rapport au monde, de sa relation à son environnement. Ses personnages, pour la plupart, n’ont pas forcément conscience de l’importance de ces liens, ce sont des événements ou des intervenants extérieurs qui leur mettent la puce à l’oreille, qui font naître en eux ces questionnements dont ils ne parviendront par la suite plus à se séparer. Cet éveil, cette lucidité nouvelle, ils ne les vivront pas tous de la même manière mais en seront systématiquement changés.

Indice des feux n’est pas un recueil de textes pessimistes, ni même alarmistes. C’est un livre qui dit l’importance d’ouvrir les yeux, de prendre la mesure des changements que nous imposons au monde dans lequel nous vivons, du rythme effréné des bouleversements qu’il subit et qui provoquent à leur tour des secousses sensibles jusque dans nos quotidiens. Indice des feux est, en quelque sorte, un état des lieux, un inventaire qui, dans une langue forte et sensible, nous pousse, sinon à nous réinventer, du moins à réaliser comment va le monde autour de nous. Empli de poésie, de beauté, d’humour mais aussi de colère ou d’inquiétude diffuse, ce recueil est une réussite éclatante à placer entre toutes les mains.


 

 

Indice des feux d’Antoine Desjardins

La Peuplade, Janvier 2021

 

 

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Image bandeau : Photo by Matthew Meijer on Unsplash

 

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