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« Band de Filles », un regard sur la musique féminine et indépendante

Ecrit par Lilie Del Sol

Il y a maintenant quelques semaines j’ai entendu parler d’un projet de documentaire suivant le parcours d’artistes féminines de la scène musicale indépendante française. J’ai donc décidé d’aller à la rencontre de Stéphanie Rouget et Boris Barthes, tous deux réalisateurs de ce documentaire intitulé Band de Filles. Cette aventure suit donc le parcours de 5 artistes : Marie-Flore, Robi, Cléa Vincent, La Féline (Agnès) et Le Prince Miiaou (Maud-Elisa). Marie-Flore et La Féline ont eu la gentillesse de m’accorder aussi un peu de leur temps pour me parler de cette expérience venue à elle.

Vous pourrez découvrir en avant-première le teaser du documentaire à la fin de cet article. Le film sera projeté pour la première fois Samedi 12 Mars au Pan Piper (Paris) dans le cadre du festival Les Femmes s’en mêlent à 19h30 . La projection sera suivie d’un débat autour de la place de la femme dans l’industrie musicale en présence des artistes du documentaire, de Elodie Mermoz (manageuse), de Ondine Bennetier (journaliste musicale) et de  Melissa Phulpin (attachée de presse).

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Robi, Marie-Flore et Cléa Vincent Photo : Boris Barthes

Stéphanie et Boris, comment avez-vous eu cette idée de « Band de Filles » et comment avez-vous « choisi » ces artistes ?

En mai 2014, j’ai rencontré une artiste (Mamfredos) qui préparait son premier EP (il sort en avril 2016). J’ai été bluffée par sa maturité, la vision qu’elle avait de son art et sa lucidité sur le « business ». Et je me suis rendu compte à quel point c’était un véritable sacerdoce. Et beaucoup beaucoup de travail. J’ai tout de suite eu envie de tenter de montrer tout cela. Le processus créatif, l’engagement, le travail. Et j’ai commencé ce doc, la fleur au fusil, avec elle. Pour des raisons de planning elle n’a pas pu être dans le documentaire en tant qu’artiste, en revanche, on la voit en tant que réalisatrice dans le studio qu’elle a monté.

Sur ce, Boris est arrivé dans le projet. Nous l’avons réécrit et nous avons élargi le panel d’artiste. Nous avons fait le tour de la scène indépendante. De façon assez intuitive. J’avais adoré On ne meurt plus d’amour de Robi, je trouvais en outre que la personne dégageait quelque chose de très fort. Et puis j’ai découvert le clip By the dozen de Marie-Flore. On m’a parlé de Château perdu de Cléa Vincent. Je leur ai présenté le projet, je les ai rencontrées et elles ont signé. Nous n’en connaissions aucune personnellement et la condition pour que l’on s’engage avec elles était évidemment que le contact passe bien. Elles ont été vraiment épatantes, complètement intéressées par le projet et nous ont fait confiance dès le début. Nous avons démarré en janvier avec Robi, Marie-Flore et Cléa Vincent. En mai nous avons monté un teaser de 10 minutes pour leur montrer comment on travaillait. Ce teaser leur a plu et il a aussi convaincu Le Prince Miiaou et La Féline de participer à l’aventure.

Nous n’allons pas forcément apprendre comment devenir une artiste, mais plutôt vivre une expérience avec elle. B. B

A quelle fréquence les avez-vous suivies ?

Nous avons vécu une année très proche d’elles. Au début, nous les suivions dans les « grands événements ». Puis nous avons provoqué des situations de tournage, des rencontres. Nous ne savons pas encore si tout sera à l’image et c’est un crève coeur. Dans les derniers mois, nous faisions le point tous les lundis sur leur actualité, histoire de voir ce qu’il serait intéressant de tourner. En gros, on les a vues plusieurs fois par mois, à tour de rôle.

Photo : Boris Barthes

Robi Photo : Boris Barthes

Le montage est une des parties les plus délicates dans la création d’un documentaire, vous êtes en plein cœur de cette phase en ce moment même. Tout se passe bien ?

Le montage est LA phase délicate. Avant c’est une partie de plaisir. Là nous sommes face à un champ des possibles énorme et devant l’obligation de faire des choix. Nous sommes dans ce qu’on appelle un documentaire de création. A des années lumière des reportages journalistiques. Et sans voix off. Nous n’allons pas forcément apprendre comment devenir une artiste, mais plutôt vivre une expérience avec elle. Nous avons gardé une certaine distance avec elles. Il ne s’agissait pas de dévoiler leur intimité, juste de montrer leur quotidien sans tomber dans le voyeurisme. Donc voila, nous faisons un montage pour cette échéance du 12 mars. Il est évident qu’avec plus de temps, nous aurions pu faire d’autres choix. Mais qui sait, peut être qu’on le démontera pour le remonter encore…

Le Prince Miiaou (Maud-Elisa)

Le Prince Miiaou (Maud-Elisa)

Au fur et à mesure que le film se « monte » et après une année de rencontres avec ces femmes comment voyez-vous, chacun, la place de la femme dans le secteur musical aujourd’hui ?

La place des femmes dans l’industrie musicale est la question cruciale. Ce projet nous l’avons aussi initié à la suite de la lecture d’un article de Pitchfork dans lequel Bjork dénonçait le machisme dont elle souffrait depuis 30 ans. On n’imagine pas cela pour une telle artiste. Et puis il y a eu aussi le bouquin de Steven Jezo Vannier, Respect, le rock au féminin. Il explique que dans chaque mouvement musical, il y a une femme précurseur, mais l’industrie a toujours mis en avant les hommes. Comme dans beaucoup de domaines. Les filles du doc ont toutes reconnu qu’elles en faisaient les frais. On l’a aussi constaté. Mais ce n’est pas ce qui ressort de ce documentaire. J’ai senti que ce n’était pas la revendication première pour elles et je n’ai pas insisté. Je pense qu’il faut leur laisser du temps encore pour en parler. Cette question pourrait faire l’objet d’un documentaire à part entière. Un documentaire plus « savant ». J’ai bien envie de m’y coller ensuite. Tout comme nous aimerions continuer avec les femmes et l’électro et les femmes dans le jeu vidéo. J’espère que le débat qui va suivre cette projection nous apportera des éclairages sur la question. En tout cas, tout cela fait débat. Il y a de plus en plus d’articles qui dénoncent tout cela. Dans l’audiovisuel, le cinéma, la musique. C’est bien que les langues se délient. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, c’est juste une question d’égalité et d’équité. Et se revendiquer Féministe n’est pas quelque chose de honteux.

Photo : Boris Barthes

Cléa Vincent Photo : Boris Barthes

Comment pourrons-nous voir le documentaire, nous qui ne pourrons être présents le 12 Mars au Pan Piper ?

Nous espérons que ce documentaire poursuivra sa vie dans les festivals. Et qui sait sera rattrapé par une chaîne de télé. Pour l’instant, nous montons un site et vous tiendrons informé de sa diffusion.

Marie-Flore Photo : Boris Barthes

Marie-Flore
Photo : Boris Barthes

Marie-Flore, Agnès (La Féline), comment vous êtes vous retrouvées embarquées dans cette aventure de « Band de filles » ?

Marie-Flore : Stéphanie et Boris m’ont contactée il y a un an et demi, nous nous sommes rapidement rencontrés. J’ai été séduite par le challenge qu’allait être leur documentaire. Essayer de saisir tout ce qu’il y a de complexe, d’indicible chez les artistes qu’ils allaient suivre, pour apporter une lecture neutre à des tranches de vies, faire la photographie d’une certaine partie de la musique indé.

Agnès Gayraud : Boris et Stéphanie avaient déjà commencé le projet depuis quelques temps ; ils sont venus me voir jouer en duo avec Xavier aux Balades Sonores (on fêtait la sortie du vinyle qui avait tardé à arriver !)

Ils ont aimé le concert, sont venus me parler du projet, et on s’est dit qu’il fallait essayer quelque chose.

Pourquoi avoir accepté d’y participer ? Qu’est-ce qui vous a « parlé » dans ce projet ?

Marie- Flore : Déjà, pour ses réalisateurs. Stéphanie et Boris m’ont tout de suite convaincue sur la justesse de ce qu’ils allaient capturer, une histoire d’énergie, de confiance, de bienveillance, aussi. Ensuite, le désir que la parole des femmes dans cette industrie retentisse un peu plus, à notre petite échelle indépendante, sur le milieu musical. Le désir aussi que les images témoignent d’elles-mêmes, car c’est presque cela le plus intéressant. Je trouvais que c’était captivant de garder une trace d’un pan de vie, qu’ils y apportent leur vision objective de documentaristes, c’est une sorte de photographie de ce qu’on a toutes vécu, pas photoshopée, puisque filmé et monté par d’autres que nous.

Agnès Gayraud : D’abord parce que c’est toujours valorisant qu’on vous suive et vous associe à un projet documentaire. Je crois qu’à part les clips et quelques sessions live, il y a peu d’images documentaires de La Féline, de ce qui s’est passé entre les disques, des gens qui m’entourent, m’accompagnent depuis le début. Leur idée d’entrer dans le détail de nos vies de musiciennes, et aussi, en l’occurence, de faire une place à ma vie parallèle de chercheuse en philosophie m’a plu.

C’était captivant de garder une trace d’un pan de vie, qu’ils y apportent leur vision objective de documentaristes… M-F

Comment voyez-vous, personnellement, la place de la femme dans le secteur musical aujourd’hui ?

Marie-Flore : C’est complexe et hélas terrible, mais je pense que la question doit se poser autrement. Quelle est la place des femmes tout court… et surtout celle qu’on leur laisse. Pour avoir travaillé dans d’autres secteurs, les hommes ne sont pas plus sexistes dans la musique plutôt qu’ailleurs. C’est la même chose, les mêmes « règles », les mêmes mauvaises « habitudes » qui régissent les interactions entre les gens, et ce n’est pas parce que le secteur musical est estampillé « cool » qu’il échappe à ces dérives. Je crois que comme dans tous les milieux, il y a encore du travail pour faire avancer les choses.

Agnès Gayraud : Je crois que c’est une place dominante, du moins sur le plan de la vitrine, des femmes artistes qui sont exposées, défendues par la presse et suivies par le public : beaucoup de femmes musiciennes sont mises en avant aujourd’hui, en France comme ailleurs. L’album de l’année 2015 pour le NME a été celui de Julia Holter, les clips de Beyoncé s’imposent comme des statements incontournables, des artistes comme Saint Vincent sont admirées à la fois comme stars glamour et comme remarquables techniciennes. On peut presque avoir l’impression qu’il est plus difficile aujourd’hui pour un garçon de s’imposer — à moins qu’il ne joue sur son ambiguïté sexuelle, que l’idéologie pop de l’époque prise aussi tout spécialement. A l’intérieur du système plus ou moins artisanal ou plus ou moins industriel qui entoure ces stars, c’est en revanche plus compliqué. Les rôles sont encore bien partagés (beaucoup de femmes parmi les petites mains de la communication dans les organigrammes des labels, et des hommes plus nombreux du côté décisionnel (je crois que je n’ai jamais rencontré de DA (directeur artistique) femme par exemple.

La Féline (Agnès) Photo : Boris Barthes

La Féline (Agnès)
Photo : Boris Barthes

Est-il plus difficile de se faire une place en tant que femme ou pensez-vous que les difficultés soient les mêmes pour les hommes dans le secteur ?

Marie-Flore : Je n’en sais rien. J’ai envie de croire que ce qui fait la différence aujourd’hui c’est surtout ce que tu as à proposer, quel que soit le milieu dans lequel tu évolues. J’essaie de voir les choses positivement plutôt que de regarder au travers d’un seul et même prisme qui serait notre condition d’hommes et de femmes. Cela compte, bien-sûr, mais le secteur musical est en crise, et je pense que la lecture de ce documentaire doit aussi prendre en compte cette donnée. Alors bien-sûr, une femme rencontre des difficultés qu’un homme n’affrontera que très peu, tant au niveau professionnel qu’humain, (comme ne pas être crédible dans la technique parce que de facto tu es une femme, subir des avances incessantes, qu’un non est un non et pas un oui, etc). Mais le problème est plus global.

Agnès Gayraud : En tant que musicienne qui est leader de son projet, je crois que ce n’est pas plus difficile non, sur certains plans peut-être plus aisé, l’époque est assez féministe du moins en surface. Une question plus profonde est de se demander quel genre de femmes réussissent, quels types de féminité sont prisées aux dépens d’autres. La domination de certains types de femmes artistes produit aussi une certaine normalisation : j’ai le sentiment par exemple que dans une certaine esthétique new wave, il y a une norme en ce moment de l’androgynie (qui reprend des modèles des années 80 d’ailleurs). Un portrait dans Libé de Jeanne Added m’avait frappée où la journaliste évoquait son changement de look vers un côté plus garçonne et concluait que « ce qu’elle avait perdu en féminité, elle l’avait gagné en charisme ». On arrive à un stade où la féminité devient étrangement l’antithèse du charisme. Il y a aussi une correspondance bizarre qui se fait entre femmes maîtresses de leur projet et hyper mise en scène de leur incarnation (De St Vincent à Janelle Monae) : ça vient peut-être de Björk, et des interactions entre musique pop et art contemporain qui se sont renforcées depuis les années 90. Mais quand on y pense, l’incarnation de Joni Mitchell tout aussi maîtresse de son projet était beaucoup plus simple. Chaque possibilité en soi est défendable et intéressante, mais c’est une source d’exclusion et d’appauvrissement en un sens il me semble quand ça devient la norme. Et puis il reste cette question du rapport des chanteuses au glamour. C’est une contrainte réelle. On ne vend pas sans « se mettre en valeur » (ce qui est beaucoup moins exigé des garçons). Qui aujourd’hui sort des pochettes comme celle de PJ pour son album Dry : c’était quand même sa tête photocopiée sous le capot d’une photocopieuse !

Que ressortez vous de cette expérience, cette collaboration d’un an ? Était-ce contraignant ?

Marie-Flore : Non ce n’était pas du tout contraignant dans la mesure où nous décidions d’être suivies par leurs caméras ou non. Nous étions très libres de choisir les moments filmés, même si bien entendu le deal était surtout que nous n’érigions pas de barrières entre eux et nous, de manière à ce que la dimension « documentaire » soit… documentée et plus vraie que vraie. Ils ont réussi à se faire oublier un peu plus à chaque fois que nous nous rencontrions. J’en retiendrai les rencontres avec les autres filles du documentaire, Cléa, Robi, La féline, Maud (à l’exception de Maud, que je connais depuis bientôt 10 ans), Louise. Les discussions sans fin avec Boris et Stéphanie, leur bienveillance, et le fait qu’ils soient passionnés par les questions que soulèvent leur documentaire.

Agnès Gayraud : Pas très contraignant non, Boris et Stéphanie étaient de vraies petites souris. Ils n’ont pas pu se faufiler partout -on a eu des soucis d’autorisation pour qu’ils puissent me suivre à la BNF où je passe pas mal de temps — mais je suis contente qu’ils aient archivés comme ça certains moments pas si anodins de cette année écoulée.

Vous êtes vous senties moins « seules » , mieux « comprises » ou « prises en considération » ?

Marie-Flore : C’est vrai qu’à part Maud-Elisa (Le Prince Miiaou) dont je suis très proche, avant de rencontrer toutes ces filles, bêtement je n’imaginais pas à quel point nous rencontrions les mêmes appréhensions, les mêmes barrières, les mêmes excitations, bonheurs, passions. Ce n’est pas qu’on se sent moins seules, ou prise en considération, car je crois que nous sommes toutes entourées de personnes qui nous écoutent et soutiennent du mieux qu’ils peuvent, je pense que ça relève plus un sentiment d’appartenance à « quelque chose », à ces choix de vie que nous avons toutes fait, dont la musique et l’indépendance sont les dénominateurs communs.

Agnès Gayraud : Je ne me sentais pas spécialement seule ou incomprise : Adieu l’enfance a reçu un accueil attentif et enthousiaste qui m’a fait du bien. Le documentaire est plutôt venu comme l’occasion d’une expérience intéressante, pas comme une façon de combler un manque de reconnaissance.

Pour finir, où en êtes vous aujourd’hui ? Addict-Culture vous suit toutes les deux avec attention et plaisir alors dites-moi quand aurons-nous le plaisir de découvrir un nouvel album de la Féline et de Marie Flore ?

Marie-Flore : Je travaille sur mon premier disque en Français ! Pour les dates de sortie, je n’en sais rien encore, je suis très excitée et pressée de partager tous ces nouveaux titres mais… Il est urgent d’attendre !

Agnès Gayraud : Je viens de finir d’enregistrer un nouveau disque, dans un lieu où j’ai vécu beaucoup de choses, très intenses pour moi, depuis deux ans. On prend notre temps pour le finaliser, choisir les titres finaux, lancer le mixage. Je pense qu’un premier single sortira à la rentrée.

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