Quand un cachalot meurt, il chute, jusqu’au fond de l’océan et sa carcasse nourrit de nombreux animaux marins. Un recyclage écologique complètement réussi Qu’arrive-t-il quand par hasard le cachalot en question a avalé un humain qui plongeait par là ?
Si le titre du roman de Daniel Kraus nous indique tout de suite que le cachalot va mourir, que va devenir Jay, ce jeune homme qui se retrouve coincé dans un baleine ?
Moby Dick évidemment est un des références la plus immédiate mais aussi Les dents de la mer ou Pinocchio le grand classique ou sa réécriture par Edward Carey avec L’homme avalé.
Nous somme donc en terrain connu mais Daniel Kraus va exploser tout cela d’abord avec un côté scientifique très prononcé notamment à propos de l’intérieur du cachalot et surtout via son personnage principal. Ou précisons plutôt ses deux personnages principaux : Jay et son père.
«Jay n’est pas sûr de croire aux bienfaits de la thérapie. Il ne croit certainement pas à l’idée de « tourner la page ». Les gens ne sont pas des livres. Chaque personne est une bibliothèque entière, un dédale d’archives, et plus on essaie de s’en échapper, plus on s’y perd. »
─ Daniel Krauss – Whalefall
On apprend assez vite que ce père omnipotent est décédé. D’ailleurs Jay court à son malheur en se promettant, lors de ce plongeon funeste, de récupérer au moins un os de son père. Car Mitt Gardiner, atteint d’un cancer en phase terminale, s’est suicidé en lestant son corps de plomb et en sautant dans l’océan. Cet océan qu’il a chéri tout sa vie presque plus que sa famille.
Jay, se sentant coupable de ne pas avoir su gérer les derniers mois de son père, veut se racheter et offrir une sépulture autre que l’océan au squelette de son père. Persuadé de réussir il plonge. Jusque dans la gueule d’un cachalot. Une heure d’air en stock. Pas plus.
« …mais ils ignoraient que c’était un soûlard invétéré, doublé d’un pensionnaire régulier du bloc, un aigri incapable de garder un boulot plus de deux ans, et qui prétendait que c’était à cause de ses principes. Les principes : une excuse bien pratique pour se comporter en parfait connard.Les fadas de plongée n’ignorent plus Jay, à présent. Ils le méprisent. D’une manière ou d’une autre, ils ont eu vent de la rumeur : la longue maladie de Mitt, le fils égoïste qui lui refuse son réconfort. Ils ne savent pas qui était le vrai Mitt. Ils n’en ont aucune idée. »
─ Daniel Krauss – Whalefall
Une heure d’air et des centaines es de souvenirs qui remontent quand lui continue de couler. Et chaque chapitre qui s’égrène nous rappelle combien de bars il reste à Jay.
« Ce ne sont pas les cinquante livres de la bouteille ni les quinze livres de plombs et de piles. Ce sont les dix-sept années passées à être le fils de Mitt Gardiner, à supporter ses exigences et son mécontentement, qui pèsent de nouveau sur ses épaules comme un fardeau. »
─ Daniel Krauss – Whalefall
Finalement, ce qui compte le plus dans ce très beau livre -outre la lutte pour la survie, les détails nombreux sur l’anatomie d’une baleine, les raisons de sa chute qui offrent déjà une sacrée aventure- ce sont les souvenirs de Jay qui refont surface petit à petit, à mesure que lui s’enfonce et dans le corps de la baleine et dans une mort certaine.
Cette relation qui dans le noir des profondeurs prend un tournure nouvelle.
« Cette façon de le regarder qu’a son père, ce n’est pas la première fois. Jay avait simplement oublié. La première fois qu’il a purgé la vessie de sa stab sans qu’on le lui demande. Quand il a repéré une trombe marine au loin avant papa ou Hewey. En dehors du contexte de la plongée, aussi. Quand Jay a frappé la balle avec sa batte, en ligue junior, quand il a enduré les piqûres comme un chef, chez le docteur. Peut-être que papa a toujours été fier de lui. Peut-être que Jay doit ralentir sa respiration furieuse pour s’en rendre compte. »
─ Daniel Krauss – Whalefall
Avec Whalefall, Daniel Kraus nous offre un roman très convaincant. Entre la psychanalyse, les souvenirs et une aventure dans une ventre de baleine. Très fort !



